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A Daloa, gare clandestine d’où partent les jeunes Ivoiriens qui fuient le pays en quête de « l’eldorado » européen /le témoignage émouvant d’un rescapé

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REPORTAGE/A Daloa, des gares clandestines, des Ivoiriens fuient l’émergence de Ouattara pour «l’eldorado» européen

En passant devant les hauts murs, hérissés de barbelés, du centre des impôts de Daloa, Abdoulaye*, la trentaine, ne peut retenir un soupir : « Ça fait mal. Ils sucent tout notre argent et ne nous donnent rien, ne font rien pour nous. » Le 1er septembre, avec 173 collègues, il a perdu son emploi à la mairie de cette grande ville du centre-ouest de la Côte d’Ivoire. Depuis, le songe qui trottait dans sa tête depuis plusieurs années s’est transformé en idée fixe : quitter le pays, à tout prix, et rejoindre l’Europe.

Comme des milliers de jeunes Ivoiriens, il rêve d’une autre vie dans « l’eldorado » où, il en est persuadé, « tout est plus facile ». « Il y a trois gares clandestines à Daloa. Les gens viennent de tout le pays pour partir », assure Abdoulaye, sans accepter d’en révéler les emplacements, l’un des secrets les mieux gardés de la ville depuis que les autorités sont aux aguets.

L’ouverture de routes migratoires vers la Méditerranée

A Daloa, les entreprises sont rares, et beaucoup de jeunes, peu enclins au dur labeur des champs ou trop peu qualifiés, se retrouvent sans emploi après leurs études. En attendant des jours meilleurs, ils vivent de petits boulots, comme la vente de téléphones de seconde main à proximité de la gare routière, conduisent des taxis pour 15 000 francs CFA (23 euros) par mois.

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Avec la déstabilisation de la Libye et du Sahel, et l’ouverture de routes migratoires vers la Méditerranée, ils ont cru voir leur chance arriver et, comme Abdoulaye, ont préparé leur baluchon. « Depuis novembre 2015, le fléau de l’émigration clandestine mine notre ville. Quand la voie du désert s’est dégagée, il y avait deux cars de soixante places qui partaient chaque jour. Ça a beaucoup diminué aujourd’hui, tout simplement parce que presque tous les candidats au départ sont partis », raconte Mamadou Soro, président de l’Union de la jeunesse communale de Daloa (UJCD). Les bus, qui quittent la ville de nuit, passent par le Burkina Faso ou le Mali pour rejoindre la porte du désert à Agadez, au Niger. Là-bas, des véhicules tout-terrain filent vers la Libye, où un troisième réseau de passeurs réceptionne les migrants, direction la côte.

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Aucune donnée concrète n’est disponible sur le nombre de départs depuis les trois gares clandestines. « Ils se cachent pour partir, et les parents ne nous disent rien », déplore-t-on à la mairie. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 7 % des migrants arrivés sur les côtes italiennes de janvier à juillet de cette année étaient ivoiriens, soit environ 6 500 personnes. « Daloa est utilisée comme une plate-forme de départ, explique Issiaka Konaté, directeur général des Ivoiriens de l’extérieur au ministère de l’intégration. C’est un phénomène de mode. Ils dépensent beaucoup pour un hypothétique eldorado où ils devront tout recommencer à zéro, au lieu d’utiliser leurs fonds dans un projet ici. »

« Comment il a grossi depuis qu’il est là-bas »

Sous sa véranda, Abou Coulibaly, fabricant de clés au «  quartier Dioula », se souvient des projets montés pour son fils de 18 ans, danseur de talent qu’il voyait gendarme : « Il est parti sans rien me dire. Maintenant, il est en Italie, dans un coin au nom bizarre. Avec son courage, il pouvait toutfaire ici. Là-bas, il est seul. » Autour de lui, les voisins s’attroupent. Tous sont concernés par le départ d’un enfant. Adama Keïta a lui encouragé ses deux fils et sa fille à partir, peu soucieux des dangers de la route. « Ils ont le bac, ont fait des études, mais ça ne leur a rien apporté, s’agace-t-il.Avec mon épouse, on préfère qu’ils s’en aillent, là où ils recevront une bonne formation. »

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De l’avis de l’équipe de l’UJCD, outre le manque d’emplois, la principale raison de cette vague migratoire vient des réseaux sociaux. Pour Issiaka Konaté, c’est la raison numéro un. Les Ivoiriens qui parviennent à atteindre l’Italie publient immédiatement des photos d’eux avec des habits neufs, devant des belles voitures ou font des selfies avec des Européens.

« Regardez comment il a grossi depuis qu’il est là-bas », lancent, comme un refrain, plusieurs vendeurs de téléphones, en montrant des photos Facebook d’un frère ou d’un ami qui « a réussi ». Ils s’occultent ainsi la réalité : les morts dans le désert, les kidnappings, la prison en Libye et les rançons demandées aux parents… Et, plus dangereux encore, la traversée de la Méditerranée dans des embarcations de fortune, où les migrants s’entassent par centaines.

« Je ne veux plus courir derrière la vie »

L’horreur de la route, Ahmed Dramé, 28 ans, l’a connue et en est revenu. Après avoir vendu toutes ses affaires, il est parti en avril 2015, avant la grande vague de départ, et est parvenu à atteindre Tripoli, sur la côte libyenne, en août. « Quand nous avons pris l’eau, à plus de cent dans une petite embarcation, les corps habillés libyens nous ont interceptés et enfermés dans une maison. »

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Ahmed Dramé est revenu de sa tentative pour rejoindre l’Europe en mars 2016, après avoir connu les geôles libyennes. Reparti dans son petit commerce de téléphones, il « ne veut plus courir derrière la vie ».

Ahmed Dramé est revenu de sa tentative pour rejoindre l’Europe en mars 2016, après avoir connu les geôles libyennes. Reparti dans son petit commerce de téléphones, il « ne veut plus courir derrière la vie ». CRÉDITS : JUDITH KORMANN

Emprisonné à l’étroit avec près de 400 personnes, à peine nourri, on lui dit qu’il ne sortira que si ses proches paient une rançon. « Certains, qui n’ont pas pu payer, sont enfermés là-bas depuis deux ans. Beaucoup ont perdu la tête », assure Ahmed. Orphelin, il n’a personne à contacter, mais parvient à s’échapper après une semaine de détention. Il rebrousse chemin par l’Algérie puis le Maroc, travaillant en route, et arrive à Daloa en mars.

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Depuis, il s’acharne à convaincre tous ses proches que le risque n’en vaut pas la peine, et que la plupart des migrants, quelques jours après le départ, regrettent déjà leur choix. « Ils continuent seulement parce qu’ils ont dépensé trop pour faire demi-tour », précise-t-il. Peu écouté, mis à l’écart et qualifié de « maudit », car il a échoué à traverser, il garde la tête haute et a recommencé son petit commerce de téléphones. « Je ne veux plus courir derrière la vie. J’ai perdu trop de temps et d’argent avec ce voyage », lance-t-il, amer.

« Ça ne sent pas dans les assiettes »

Depuis le début des départs, le gouvernement ivoirien et les autorités de Daloa ont mis en place une grande campagne de sensibilisation et de dialogue, avec l’aide de l’UJCD. Des films présentant les risques ont été projetés dans les quartiers et un avion spécial a été affrété par le ministère de l’intégration, fin novembre 2015, pour rapatrier 44 Ivoiriens bloqués en Libye. Selon Issiaka Konaté, les campagnes, associées à la lutte contre les passeurs, ont porté leurs fruits et réduit les départs.

 

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Le 4 octobre 2016, proches des côtes libyennes, un bateau de migrants attend d’être secouru. CRÉDITS : ARIS MESSINIS/AFP

Mais les trois « gares de Libye », invisibles, sont toujours là. Et à Daloa, on continue à rêver. « On connaît le danger. On sait que 20 % de ceux qui partent meurent sur la route ou dans l’eau, concède Abdoulaye, le regard triste. Mais c’est insignifiant comparé au risque de rester ici. On a beau avoir un gouvernement riche, ça ne se sent pas dans les assiettes. » Fin prêt, il a commencé à vendre tous ses objets de valeur pour regrouper le million de francs CFA (1 520 euros) nécessaire pour le trajet jusqu’à Tripoli et la traversée de la mer. S’il arrive en Italie, il tentera de retrouver son petit frère, parti de Daloa en juillet avec tous ses amis.

* Le prénom a été modifié.
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