08182018Headline:

Abidjan: Koné Katinan à critiqué un rapport de l’Union Européenne (UE), ce qu’il a dit…

Justin Koné Katinan (PhDr)
Justin Koné Katinan, ancien ministre du Budget sous l’ère Laurent Gbagbo, et porte-parole de ce dernier, a ouvertement dénoncé « la mauvaise foi », observée dans le dernier rapport de l’Union européenne (UE), sur la Côte d’Ivoire. Ci-dessous l’intégralité de son analyse.

Depuis une dizaine de jours circule un rapport attribué à l’UE et intitulé « Rapport des Chefs de mission de l’Union européenne sur la situation politique en Côte d’Ivoire (avril 2018) : derrière une façade rassurante, des signaux qui incitent à la vigilance ».

Ce rapport de 9 pages analyse, en 31 points, la situation politique, économique, sociale et sécuritaire de la Côte d’Ivoire et fait des propositions symétriques aux problèmes que ledit rapport met en évidence.

Aux dires des auteurs de ce rapport, la Côte d’Ivoire est dans une impasse qui compromet gravement le futur à moyen terme de notre pays. Un tel échec attribué à la gouvernance du pouvoir actuel devrait, de bonne guerre, alimenter la joie de tout opposant au régime d’Abidjan. Le comportement du gouvernement ivoirien à notre égard ne peut que nous conduire à une forme d’antipathie viscérale qui justifierait, a priori, que nous battions les mains pour célébrer son échec.

Paradoxalement, ce rapport cultive plutôt en moi, une certaine révolte portée par un élan de patriotisme qui transcende mes ressentiments personnels (Dieu seul sait combien j’en ai contre ce régime) pour refuser l’infantilisation de la Côte d’Ivoire. Tout dans ce rapport dénote une certaine forme de condescendance et de paternalisme impropres aux relations entre nations.

A l’évidence, ce rapport a tous les aspects d’un rapport d’inspection d’une autorité hiérarchique sur une autorité subalterne. De ce seul fait, 60 ans après l’indépendance, aucun Ivoirien ne devrait normalement se réjouir après la lecture d’un tel rapport sur le gouvernement de son pays.

Mais au-delà des émotions, ce rapport a néanmoins l’avantage de reposer la problématique de la souveraineté des Etats africains et de renforcer, parallèlement, la thèse de rupture que nous ne cessons de défendre.

Le paradigme de la gouvernance tiré de notre histoire coloniale est désuet. C’est une certitude que seulement notre manque d’audace individuelle et collective nous empêche d’admettre. En effet, les dérives que les rapports de l’UE relèvent au niveau de la gouvernance actuelle de la Côte d’Ivoire sont d’ordre structurel et sont consubstantielles au paradigme de la gouvernance internationale imposée au Continent africain et acceptée avec résignation par celui-ci. Que ce soit au niveau politique, au niveau économique et social, le gouvernement ivoirien ne fait qu’appliquer, à la lettre, les injonctions du système international dont il émane. Dès lors, il est intellectuellement malhonnête de la part de l’UE de dégager toute responsabilité de sa part dans les dérives politiques et socio-économiques que le rapport en question révèle.

I. La Co-responsabilité de l’UE dans les dérives politique en Côte d’Ivoire depuis 2011.

Au point 1 du chapitre I intitulé « tensions multiples dans une course aux présidentielles de 2020 lancées trop tôt », les rapporteurs de l’UE écrivent :
« Dans la continuité des élections présidentielles apaisées en 2015, le second mandat d’Alassane Ouattara se présentait comme celui de la confirmation de la stabilité retrouvée et plus encore comme un symbole du changement structurel voulu par le Président durant cette décennie de post-crise ».
L’on se rappelle que lesdites élections se sont déroulées dans un climat de crispation qui avait contraint une bonne partie de l’opposition ivoirienne à boycotter lesdites élections. Les taux d’abstention officiel et officieux, tous les deux très faibles par rapport à 2010, traduisaient la mise à l’écart d’une très bonne partie de l’opinion politique ivoirienne. Le ton avait été déjà été donné pendant les élections législatives de 2011 qui avait enregistré un taux de participation tellement faible que les observateurs crédibles en étaient arrivés à qualifier le jour de scrutin de « désert électoral ». Depuis les élections de 2010, le consensus autour du corps électoral et des administrations qui pilotent les élections en Côte d’Ivoire est totalement rompu. L’ONU, dans sa résolution n° 2062 du 26 juillet 2012, en avait appelé à un nouveau consensus électoral en vain. La question portée devant le tribunal de l’UA a été tranchée également dans le sens de la construction d’un nouveau consensus électoral. C’est bien la destruction du consensus électoral qui justifie la faiblesse de la participation citoyenne aux différents scrutins depuis 2011. Dans ces conditions, ce que l’UE qualifie d’élection apaisée, symbole d’une stabilité retrouvée, n’était en fait qu’un gros leurre. La résignation d’un peuple devant la violence étatique n’est pas synonyme d’apaisement ou de stabilité. L’apaisement et la stabilité politique se construisent dans un débat politique inclusif et non exclusif.

Dans la réalité, l’UE, poursuivie par ses propres fantômes de 2010 en Côte d’Ivoire, a louvoyé avec la réalité en se contentant, dans une approche de l’autruche, du minima pour sauver les apparences. C’est bien pour exclure une partie importante de l’opinion ivoirienne du débat politique, au nom de la stabilité, que l’UE a participé activement à la déportation du Président Laurent GBAGBO à la CPI. Or, l’avantage du débat politique démocratique inclusif se trouve dans la force de la légitimité des institutions qui en sont issues puisque celles-ci reposent plus sur le consensus du peuple que sur celui de groupes socio-politiques sectaires et réactionnaires. C’est pourquoi, les groupes sectaires et réactionnaires, qui croient à raison que les institutions de la république tirent leur légitimité deux, ne manquent jamais l’occasion de réclamer la rançon de cette légitimité aux tenant du pouvoir. Une élection présidentielle démocratique et apaisée ne peut déboucher, en moins d’un trimestre, sur des mutineries. Aucune armée n’oserait s’attaquer à la république portée par un consensus national fort. Les récriminations silencieuses d’un peuple ne peuvent nullement s’assimiler à de l’apaisement.
C’est bien le manque de consensus national qui menace de faire imploser la coalition au pouvoir très chère à l’UE. C’est le même manque de consensus qui nourrit également la politique de rattrapage que l’UE semble découvrir maintenant, après 7 ans de collaboration très amicale avec le gouvernement ivoirien.

En effet, à défaut d’une légitimité nationale issue d’un consensus national, le régime ivoirien recherche une légitimité au sein de son propre camp du RHDP. Conscient de sa force, le faiseur de roi et le dispensateur de légitimité semble être fatigué de ce rôle ingrat. Il veut être roi à la place du roi. Et nul ne peut lui contester ce droit au PDCI. Le choc des ambitions au sein du RHDP compromet gravement l’existence de celui-ci. Or, il semble évident, à la lecture de son rapport, que pour l’UE, toute la stratégie de stabilité en Côte d’Ivoire repose sur le maintien de ce groupement politique et l’émiettement symétrique de l’opposition par l’achat de conscience de certains acteurs majeurs de ladite opposition.

De même, n’ayant pas de légitimité nationale, le régime ivoirien se retourne le repli identitaire. La politique de « rattrapage » apparaît comme l’unique alternative de légitimité et de stabilité pour le pouvoir ivoirien. L’UE s’en accommodait tant que cette approche garantissait son illusion de stabilité qui donnait une assise historique à son implication dans la crise ivoirienne de 2011. Or, ce sont ces petits arrangements, pour maintenir un semblant de stabilité, qui expliquent l’échec de la réconciliation. Le gouvernement ivoirien et ses partenaires, dont l’UE, ont opté pour l’approche qui garantissait une stabilité au minima. L’échec programmé d’une telle approche ne pouvait échapper à l’UE. Il est donc injuste d’imputer l’entièreté de la responsabilité de cet échec au seul gouvernement ivoirien. La réticence de celui-ci à renouer un dialogue avec son partenaire le plus important pourrait, peut-être, s’expliquer par le las d’un ami qui commence à douter de la sincérité du partenaire qui pousse à la faute et qui abandonne par la suite ; surtout que l’ami reconnait que le diagnostic de départ était faux et que, par conséquent, le remède proposé s’est avéré inévitablement inefficace. En effet, la guerre de 2002 et son prolongement de 2011 n’avaient pas de fondement économique, mais plutôt politique. Le gouvernement ivoirien, en accord avec l’UE, a proposé une solution économique à une crise politique. Le résultat ne peut être que négatif du double fait que le remède proposé est inapproprié et de composition chimique toxique.

II. Le Placebo économique

En science pharmaceutique, l’on qualifie de placebo toute « substance sans principe actif mais dont la prise peut avoir un effet psychologique bénéfique sur le patient ». Or, de par leur nature, ces genres de palliatifs psychologiques ont une portée très limitée dans le temps. Malheureusement, depuis 1973 avec le choc pétrolier, c’est ce remède absolument inefficace qui est servi aux pays africains qui refusent de rompre avec le système onusien de la BM et du FMI. Ce n’est donc pas un mal uniquement propre à la Côte d’Ivoire. C’est le remède standard imposé « aux petits pays très peu ambitieux (PPTPA) ». C’est pourquoi, le reproche que fait l’UE au gouvernement ivoirien manque de sérieux. Conseiller, voire imposer, et abandonner l’exécutant, qui applique à la lettre les instructions reçues, est déloyal.

Aux points 15 à 20, les rapporteurs relèvent eux-mêmes toutes les contradictions des solutions économiques que l’on propose inlassablement aux économies africaines depuis plusieurs décennies. Comment peut-on expliquer la dichotomie entre performances macroéconomiques et contreperformances budgétaires et par voie de conséquence la persistance d’une pauvreté endémique qui nourrit le flot continu de la migration des populations africaines vers l’Europe.

Au point 15, les rapporteurs affirment que les résultats macroéconomiques sont satisfaisants. En effet, le rapport révèle que le taux de croissance de 2017 s’établit à 7,8% ; le déficit public est contenu dans les proportions de 4,2% du PIB, la dette de 46,1% reste dans les limites fixées par l’UEMOA ; toute chose qui entretient la confiance que les bailleurs de fonds placent en la Côte d’Ivoire, laquelle confiance est marquée par le succès du dernier eurobond de mars 2018 évalué à 1, 7 milliards d’euros (1117 milliards de FCFA) et l’admission du pays au Millenium Challenge Corporation en novembre 2017 (point 16).

De tels indicateurs de performance doivent faire rougir d’envie toutes les économies du monde. En tout cas, très peu d’économies au monde affichent de si beaux indicateurs de performance. Le gouvernement ivoirien a raison de s’enorgueillir d’être la 5ème économie du monde.
Mais le paradoxe de cette performance économique se lit immédiatement aux points 17 et 18.
Quatre informations majeures relèvent ce paradoxe :

– Les populations ne bénéficient pas de la forte croissance économique ;

– L’insoutenabilité d’une dette qui s’accroît à un rythme trop élevé après le PPTE ;

– La faiblesse des ressources domestiques par rapport à la croissance du PIB.

– La persistance de la pauvreté endémique

En ce qui concerne l’exclusion des populations de la croissance, il est étonnant que ce soit maintenant que les experts du FMI, cités par les missionnaires de l’UE, constatent ce que nous avons toujours dit depuis 2011 ; à savoir que la croissance économique des années qui suivent des années de crises politiques telle que celle qu’a connue la Côte d’Ivoire est toujours un leurre qui alimente la propagande des gouvernements sur leurs performances économiques. Cette croissance est mécaniquement générée (voir nos anciennes réflexions sur la question). Rebâtir une infrastructure préexistante, qui a été détruite du fait de la guerre, contribue à la croissance de l’année de reconstruction bien que, en termes de la perception réelle des choses, il s’agit d’une opération neutre. (Vous n’avez rebâti que ce que vous aviez détruit). C’est pourquoi, il est toujours préférable d’avoir une croissance continue, même modérée sur plusieurs années successives, qu’une croissance forte mécaniquement créée du fait d’une situation conjoncturelle sur seulement quelques années. L’image parfaite reste celle du ressort que l’on comprime et que l’on relâche par la suite. Sa propulsion crée certes un bond important mais il restera dans les limites de la taille normale de ce ressort lorsqu’il n’est pas comprimé.
Or c’est sur cette base de la croissance mécanique que les amis du régime d’Abidjan, qui le critiquent aujourd’hui, ont ouvert les vannes des marchés financiers pour abreuver l’économie ivoirienne des dettes.

Il est aussi surprenant que ce soit maintenant que l’UE et le FMI se rendent compte que la croissance ivoirienne est portée plus par la dette que par la production. Depuis plusieurs années, nous ne cessons de relever les faiblesses des choix économiques du gouvernement ivoirien. Les acquis du PPTE offraient une opportunité pour moderniser l’outil de production économique afin d’accroître la production, seule capable de soutenir les nouvelles dettes. En lieu et place, l’on a préféré les investissements de prestige pour soutenir la propagande d’une Côte d’Ivoire ressuscitée qui se modernise par les ponts et chaussées.

Le partenariat public privé (PPP), que les auteurs du rapport dénoncent aujourd’hui après l’avoir encouragé voire même inspiré, est celui qui répond mieux aux choix économiques du gouvernement. Les PPP permettent en effet aux entreprises étrangères, qui opèrent directement ou par accointance avec les puissants du pouvoir, d’avoir les gros marchés des Travaux publics de l’Etat avec, en prime, le transfert des risques à l’Etat. C’est le camouflage de la corruption.

Une autre conséquence et non la moindre est le faible impact des choix économiques sur la mobilisation des ressources domestiques. Les rapports de l’UE relèvent, au point 18 de leur rapport, la faiblesse des recettes fiscales comparées au PIB (15,6% du PIB prévu pour fin 2018). Si l’on s’en tient aux standards fixés par les experts de l’ordre économique mondial regroupés au sein de l’OCDE dont la moyenne pondérée de la pression fiscale se situe à 34,3% en 2016, l’on peut effectivement conclure que la pression fiscale est faible en Côte d’Ivoire et que, par voie de conséquence, le pays garde encore une large marge de manœuvre de progression dans ce domaine. Mais la nature même de la mondialisation de l’économie capitaliste est la standardisation des normes sans tenir compte des spécificités. Dans une économie ou l’assiette fiscale est rétrécie par la structure même de l’économie et par de nombreux avantages fiscaux obtenus des gouvernements africains fusils sur la tempe, la pression fiscale (elle n’est qu’une moyenne) porte souvent les traces des larmes d’une catégorie de citoyens, généralement les plus faibles et les plus vulnérables.

En Côte d’Ivoire, la structure de l’économie est telle que les paysans, notamment producteurs des produits de rente, sont les plus gros contributeurs à l’effort national de mobilisation des ressources domestiques et les plus pauvres.

En Côte d’Ivoire, la pression fiscale paraît certes faible, mais elle est fortement ressentie par la portion congrue de la population qui supporte la charge fiscale mal repartie.

La conséquence est que les administrations fiscales ont du mal à porter haut leurs performances, non pas parce qu’elles ne sont pas compétentes, mais parce qu’il faut plus de la magie que de la science pour booster les recettes fiscales d’un pays dont la production économique interne est portée, en grande partie, par une économie de survie.

En début d’année, l’administration fiscale ivoirienne s’y est essayée, et cela a frôlé l’émeute fiscale comme cela s’est vu au Niger et dans d’autres pays. Parce que de marge de manœuvre, l’administration fiscale ivoirienne n’en dispose pas sauf à augmenter dangereusement les taux des prélèvements fiscaux, où alors imposer les producteurs d’ignames de Bondoukou ou les femmes qui produisent le riz dans les rizières de Gagnoa. Toute chose qui ne fera qu’accroître ou du moins à entretenir la pauvreté endémique.

L’impôt est l’instrument parfait de partage de la richesse du pays entre les différentes classes sociales dans une économie bien structurée. Ce sont les recettes fiscales et parafiscales qui assurent le service de la lutte contre la pauvreté et également le remboursement des dettes contractées. Il doit avoir une interaction entre la dette, la production nationale et les recettes fiscales. Il faudra admettre, une fois pour toute, que les économies des pays dictées par les standards de la mondialisation, sont des économies appauvrissantes.

Pour sortir de l’économie appauvrissante, la solution passe par une réforme en profondeur de la structure économique de notre pays. Il aurait été judicieux de profiter des capacités de financement induites par le PPTE, pour opérer une transition économique en passant d’une économie de rente à une économie industrialisée portée par une agriculture suffisamment mécanisée. Toute autre approche ne constitue que des placebos pour calmer, pour un temps, nos peines. Personne ne sait mieux que l’UE cette réalité. Elle a fermé les yeux sur les incohérences, pourtant visibles depuis 2011 de l’économie ivoirienne parce qu’elle sait que ces incohérences sont inhérentes au type d’économie qu’elle impose à l’Afrique dans les rapports de cavalier et de cheval qui la lie au Continent noir depuis 7 siècles, et qui s’illustrent par le ton, très peu courtois à l’égard du gouvernement d’un pays, du rapport analysé.
Un banquier qui prête en connaissance de cause du faux est tout aussi coupable que le débiteur défaillant du fait de ce faux objectif.

Le gouvernement ivoirien n’a fait qu’appliquer les leçons que l’on dicte au continent africain depuis les années 80. Il est malhonnête de le tenir comme l’unique coupable de l’échec de tout un système. Ce qu’il faut à l’Afrique c’est une alternance de système et non d’hommes. Il faut de l’audace pour opérer la rupture avec ce système. L’UE ne peut combattre et expédier à la CPI ceux qui osent entreprendre cette rupture en même temps que ceux qui appliquent à la lettre ses leçons, valeurs et paradigme de gouvernance. Elle doit choisir.
Mais, aussi longtemps que nous n’affirmerons pas notre souveraineté sur nous-mêmes et par rapport à l’extérieur, nous seront soumis aux humeurs très changeantes de nos « maîtres ».

Le ministre Justin Katinan KONE
Vice-Président du FPI chargé de l’économie et de la Finance internationale

 

linfodrome.com

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