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Bouaké, après l’ultimatum de Ouattara/ Des soldats en colère menacent: « On attend qu’ils viennent nous chasser !

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photo archive

Une semaine après le message du président de la République, Alassane Ouattara à l’endroit des ex-combattants, quelle est la réalité du terrain à Bouaké, la capitale de l’ex-rébellion ivoirienne ? Reportage.

Quartier commerce. Ce mercredi 22 avril 2015, le soleil n’est pas encore au rendez-vous. Mais il fait chaud dans la capitale de la région de Gbêkê comme à l’accoutumée. Nous avons rendez-vous avec le président de l’Association des démobilisés de Côte d’Ivoire (Adci), Kaba Sory. Ses bureaux sont perchés sur une vieille bâtisse étatique qui n’a pas échappé à la fureur de l’ex-rébellion. Défraîchi, décoiffé par endroit, sans portes, ce vieux bâtiment des temps coloniaux ne donne aucune envie au citoyen lambda d’y habiter. « C’est pour ça que personne ne s’intéresse à nous », lance à la cantonade un ex-combattant démobilisé.

Kaba Sory est au rendez-vous. Dans un bureau mal tenu, qui manque de vie, l’homme, habillé d’une chemise jean de couleur bleu, est assis derrière une table qui lui sert de bureau. On voit très nettement un grand poster du président ivoirien, Alassane Ouattara derrière lui. Un poster sur lequel, l’actuel patron du palais présidentiel du Plateau est entouré de ses quatre prédécesseurs, en médaillon. Kaba Sory est assisté par trois de ses lieutenants. Son chargé à la communication, son Conseiller spécial, Koné Souleymane, et son trésorier général chargé du désarmement, Boiré Souleymane. Le président de l’Adci, sans perdre de temps, nous donne sa position sur l’ultimatum du chef de l’Etat. « C’est une bonne chose. Nous concernant, nous sommes dans ces bâtiments qui appartiennent à l’Etat de Côte d’Ivoire depuis le 15 décembre 2014. Nous ne les avons pas occupés comme ça. Nous avions écrit à l’autorité, c’est-à-dire au préfet, représentant du président de la République, avant de les occuper. On nous a donc accordé cette petite faveur juste pour quelque temps. Bientôt, très bientôt, nous allons quitter. Nous en avons pour six mois. Mais laissez moi vous dire que nous avons procédé à la sensibilisation de plusieurs ex-combattants qui ont pu déposer les armes qu’ils détenaient par devers eux, et nous les avons remises à l’Addr. Nous sensibilisons partout. A Bouaké, à Dabakala, à Katiola, à Ouangolo etc. Et tout ça, sans le minimum de moyen matériel ni financier », explique le responsable des démobilisés, avant de poursuivre. « Pour ce qui concerne l’appel du président de la République, nous disons que nous sommes d’accord et en phase avec lui. Comme je vous l’ai dit, nous allons libérer bientôt ces lieux. Mieux, l’Adci n’existera plus. Nous avons créé une Ong (Organisation non gouvernementale) qu’on appelle « lumière ». C’est avec cette Ong que nous allons désormais travailler, et nous orienter autrement », précise-t-il.

Embarras pour des ex-combattants

« Ceux qui refusent de se plier à la décision du chef de l’Etat, c’est leur problème. Dites-moi, peut-on s’opposer à la décision d’un président de la République sans en assumer les conséquences ? » , interroge Kaba Sory. Aussi, conseille-t-il à ceux qui veulent faire, et font encore de la résistance, de se conformer aux ordres du chef de l’Etat. « Si j’ai un conseil à leur donner, c’est d’aller se faire identifier à l’Addr pour pouvoir bénéficier d’un projet. J’en ai rencontré au 3ème bataillon (l’un des camps militaires de Bouaké). J’ai échangé avec eux, ils ne veulent rien entendre. Dans leur intérêt, ce sera mieux de partir », fait savoir Kaba Sory. « Il n’y a pas de doute, certains sont encore dans les camps. Ils étaient avec les chefs de guerre qui leur avaient promis qu’ils seront recrutés dans l’armée. Alors, ils ne se sont jamais fait profiler. Ils sont aujourd’hui en difficulté », confie-t-il.

Si Kaba Sory remercie le numéro 1 ivoirien pour avoir mis l’Addr sur pied, il évoque aussi quelques craintes. « Nous avions rencontré le ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur Hamed Bakayoko. Nous lui avions expliqué nos difficultés. Il nous a rassurés. Mais nos camarades ne sont pas contents des cabinets de gestion des projets. Cela peut créer quelques petits problèmes au niveau des nouveaux bénéficiaires. Nous souhaitons que l’Addr s’occupe de tout, du début jusqu’à la fin sans passer par un cabinet, ce sera beaucoup mieux », souhaite t-il. A l’Addr, les autorités ne sont pas de son avis. Le chargé de communication de l’Addr-Bouaké, Traoré Sékou dit Légaine, que nous avons joint par téléphone, s’explique. « Permettez-moi d’abord de vous dire que depuis le message fort du président de la République, nous recevons beaucoup de coups de fils. Les gens viennent de partout et nous sommes débordés. Nous avons compris qu’il y a vraiment un capitaine à la barre, en la personne du président de la République, Alassane Ouattara. On explique donc aux nouveaux venus ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Vous savez, ce n’est pas l’Addr qui a fait le profilage, c’est la défunte structure Pnrrc (Programme national de réinsertion et de rehabilitation communautaire, Ndlr). Donc, quand un ex-combattant arrive, on interroge les données pour voir s’il n’est pas immatriculé. S’il n’est pas immatriculé, le processus suit donc son cours normal. Maintenant, en ce qui concerne le cabinet dont les bénéficiaires parlent, qu’ils sachent que ledit cabinet ne prélève pas un seul centime sur leur argent. Le cabinet en question s’occupe simplement que du calendrier de suivi du bénéficiaire. Et vous connaissez l’impatience des ex-combattants. Ils veulent tout, tout de suite et en intégralité, leur argent. Nous les comprenons. Ils déplorent le processus pour avoir leur argent », indique t-il. Pour revenir au délai du 30 juin 2015, Traoré Légaine fait une précision. « Attention, il ne faut pas confondre la fin du Ddr (désarmement, démobilisation et réintégration) et la fin de l’Addr. C’est le Ddr qui prend fin le 30 juin 2015. Tous les ex-combattants qui sont dans nos fichiers ont reçu quatre (4) messages. Un message du général Soumaïla Bakayoko, un message du ministre d’Etat, ministre de l’intérieur, Hamed Bakayoko, un message de l’Onuci et enfin un message de l’Addr. Nous les attendons donc pour leurs projets s’ils n’ont pas encore bénéficié de projet. Passé ce délai… », soutient le chargé de communication de l’Addr-Bouaké.

Colère et menace

A la guérite du 3ème bataillon d’infanterie où nous nous rendons, deux soldats montent la garde. Nous nous faisons passer pour un simple visiteur qui vient voir un ami soldat. A l’intérieur du camp, les choses deviennent plus compliquées. Aucun visage ne nous est familier. Personne ne nous adresse la parole. Mieux, nous sommes complètement ignoré par les hommes en tenue. Nous sommes vraiment dans le temple de la grande « muette ». Le doute n’est pas permis. Nous surprenons une conversation entre deux éléments qui se plaignaient de la décision présidentielle. Nous profitons de cette situation pour nous immiscer dans la conversation. Notre position de neutralité n’éveille pas les soupçons. Ces deux éléments nous confient donc qu’ils ne sont pas contents de la décision du président de la République. « Nous avons lutté pendant 10 ans et avons perdu tout notre temps dans les camps. Aujourd’hui, on veut nous payer en monnaie de singe. Pour notre part, nous ne sommes pas d’accord. L’Addr fera quoi exactement pour nous ? Vous croyez qu’avec 800 mille francs Cfa, un homme peut préparer son avenir ? » , interroge, amer, l’un des deux soldats. Emboîtant le pas à son collègue, le second ajoute :« c’est tout simplement de l’ingratitude. On attend qu’ils viennent nous chasser ».

Au quartier Ahougnanssou où se trouve le camp génie, nous rencontrons d’autres éléments qui approuvent la décision du président de la République. « Je suis militaire de carrière, les gens pensent que l’armée, c’est n’importe quoi. Je suis désolé, l’armée c’est la discipline. Je crois que le chef de l’Etat aurait dû prendre cette décision depuis belle lurette, nous lui disons merci », souligne K.E. Amani, adjudant . Idem pour A. Koné, lieutenant. Coulibaly Fétigué, lui, affirme avoir été démobilisé et avoir bénéficié d’un projet de l’Addr. Il a aujourd’hui quelques petits soucis quant à l’application intégrale de la prise de position du chef de l’Etat. « Je ne reproche pas grand-chose à l’Addr, mais par contre, je n’approuve pas la méthode de certaines structures qui traitent avec l’Addr. Au lieu de remettre en intégralité l’argent des démobilisés, ces structures «satellitaires » n’en font qu’à leur tête, et se prennent pour l’Addr, en payant par plusieurs tranches les 800 mille F Cfa. Franchement, cela pose un problème. Et je vous assure que cela risque de décourager certains ex-combattants qui sont encore sur des sites. Je souhaite que le président de la république mette fin à cela. C’est ce qui fait peur aux gens. Si ce problème est résolu, vous verrez, les gens viendront, par millier, à l’Addr » ,croit-il savoir.

Il est bon de signaler qu’en dehors des camps militaires de Bouaké et de quelques maisons de particuliers toujours occupées, la situation s’est nettement améliorée dans ce sens. Avec l’appel du président de la République, les populations de Bouaké croisent les doigts et espèrent que cela sera appliqué à la lettre.

On se souvient que lors de sa récente visite d’Etat à Tiassalé, jeudi 16 avril 2015, Alassane Ouattara avait demandé aux ex-combattants de quitter tous les sites qu’ils occupent illégalement et de se faire profiler par l’Addr afin d’être réinsérés dans la société avec des projets à la clé.

Ladji Abou SANOGO (Correspondant régional)

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