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Côte d’Ivoire: « A compter du 1er novembre 2020, Ouattara n’a plus de légitimité », Boni Claverie

La Côte d’Ivoire à la fois aux prises avec la pandémie de Covid-19 et le manque de visibilité quant au scrutin présidentiel de 2020, est à la croisée des chemins. Madame Danièle Boni Claverie, présidente de l’Union pour la République et la Démocratie (URD), ex-ministre de la Communication, donne ici son opinion sur la gestion de la crise du coronavirus et aussi sur la tension préélectorale. Non sans faire des propositions, au nom de son parti.

DEPUIS LE 11 MARS DERNIER, COVID-19 A FAIT UNE PERCÉE FULGURANTE EN CÔTE D’IVOIRE AVEC TOUT CE QUE CELA ENTRAÎNE COMME CONSÉQUENCES. QUELLE EST VOTRE RÉACTION FACE À CETTE PANDÉMIE ?
Cette pandémie m’inspire plusieurs axes de réflexion mais je n’ai pas toujours toutes les réponses souhaitées. On a coutume de dire que cette épidémie se caractérise par son aspect planétaire et sans précédent. Il est vrai que le Covid-19 restera dans notre souvenir comme le virus qui aura réussi à enfermer plus de 3 milliards de personnes laissant derrière lui les images saisissantes de villes fantômes et d’économies à genoux. Contrairement à ce que l’on croit, son côté planétaire n’est pas nouveau. Le 20ème siècle a connu 3 pandémies à l’échelle du monde. Je ne parlerai que de la dernière, la grippe de Hong Kong en 1969/1970 qui a cette particularité troublante de n’avoir laissé aucune trace dans la mémoire collective des uns et des autres.

Or, les chiffres de l’OMS sont accablants. 2 millions de morts alors que le Covid-19 comptabilise à ce jour près de 175 000 décès. Sans mettre en cause la réalité de la gravité de la pandémie, ce qui serait irresponsable de ma part, on peut tout de même s’interroger sur l’ampleur des ripostes de confinement total avec toutes les conséquences économiques dramatiques que cela entraîne. On insiste aussi sur sa fulgurance qui aurait surpris tous les pays et les aurait obligés à dresser des plans de lutte dans la précipitation.

Certes, nous savons maintenant que la Chine a minimisé volontairement la violence du virus mais un exemple nous montre que des pays ont su anticiper donc prévoir. Dès le mois de décembre 2019, Taïwan a mobilisé toutes ses unités de production pharmaceutiques et les a contraintes à produire en masse des masques, nuit et jour, 24h sur 24 pour une population de 24 millions d’habitants. Au mois de janvier, tous les taïwanais, petits et grands portaient le masque à titre préventif.

Reconnaissons que le gouvernement taïwanais a su faire un choix payant. Aujourd’hui, la pandémie est maîtrisée avec 425 cas confirmés et 6 décès. Cela donne à réfléchir. Même si je ne veux pas adhérer à toutes les thèses complotistes ou de victimisation qui fleurissent sur les réseaux sociaux, les diatribes de M. Sarkozy qui raille la fécondité des femmes africaines et insiste sur la nécessité de réduire la population mondiale me paraissent troublantes. En même temps, les déclarations choquantes dont celle d’un clinicien français, même si elles ont fait l’objet d’excuses vont laisser des traces indélébiles. Les vaccins sont utiles, il n’est que de se rappeler la poliomyélite ou la diphtérie combattue grâce aux vaccins. Il est donc indispensable que le gouvernement nous fasse savoir quelle est sa politique de vaccination.

Les essais cliniques sont indispensables mais doivent être encadrés par des règles précises de rémunération et de volontariat. Tant que la lumière ne sera pas faite, les Africains refuseront avec raison de jouer les cobayes. Il est également troublant que des découvertes faites par des scientifiques africains à titre préventif ou curatif soient balayées de la main par l’OMS qui, jusqu’ici, n’a apporté aucune solution à la crise.

C’est ainsi que cette Institution déconseille le médicament malgache à base de plantes et l’Apivirine en provenance du Bénin. On peut comprendre la prudence des chercheurs mais qu’est-ce qu’il en coûte de vérifier leur efficacité ? Serait-ce une manière de privilégier les antiviraux produits par les grands laboratoires occidentaux plutôt que des solutions locales dont les coûts seraient jugés trop bas. Encore des interrogations sans réponse.

QUE VOUS INSPIRE LA GESTION IVOIRIENNE DE LA PANDÉMIE ?
On peut dire que le gouvernement se démène et essaye d’ajuster au fur et à mesure sa stratégie de lutte. Les ministres prennent beaucoup d’initiatives mais ce qui manque depuis le début, c’est l’affirmation d’une volonté ferme, décidée et cohérente. Trop de tâtonnements et d’erreurs d’appréciation graves ont cassé la confiance entre les dirigeants et la population. Faut-il rappeler le ratage du confinement de l’INJS, les privilèges accordés à des personnalités politiques, du showbiz, du football ou à leurs enfants ainsi que la possibilité donnée à 61 ressortissants chinois de rentrer en Côte d’Ivoire sans être confinés. Et il y a eu la décision annoncée puis reportée de quelques jours d’isoler Abidjan, ce qui a contribué à ajouter à la confusion. L’URD regrette l’absence d’anticipation du gouvernement qui a tout voulu gérer tout seul. Or, c’était le moment opportun de donner une réalité à l’union sacrée en rassemblant les forces vives de la Nation et créer une dynamique de solidarité et de fraternité pour trouver ensemble des solutions. Manque d’anticipation également sur nos réalités socioéconomiques et nos contraintes culturelles qui n’intègrent pas le confinement et la distanciation sociale. On a eu le sentiment que le gouvernement faisait au début de la pandémie un copier-coller des mesures prises en France alors que nos réalités sont différentes. Le choix du port du masque aurait pu faire partie des premières mesures mais avant de le rendre obligatoire, un état des lieux s’imposait. Je ne peux m’empêcher également d’évoquer, dans ces périodes d’incertitude, l’importance d’une bonne communication. Le Président de la République ne s’est adressé qu’une seule fois à son peuple. La population n’a pas bénéficié de l’image tutélaire, rassurante et protectrice du chef, du père ou du grand-père qui dissipe les craintes. Un plan de communication beaucoup plus pédagogique aurait dû être élaboré pour expliquer les contours du virus et sa dangerosité. Comment comprendre l’attitude de nos compatriotes faite d’insouciance, de laxisme ou de fatalité. Je reste convaincue qu’une communication cohérente, réfléchie et globale aurait pu faire comprendre aux Ivoiriens que la transmission ne vient pas seulement de l’extérieur mais qu’elle est aussi communautaire, donc qu’elle relève de notre responsabilité.

D’AUCUNS DISENT QUE COVID-19 MET À NU LES LIMITES DES GOUVERNANTS. VOTRE AVIS.
Rappelez-vous tout ce qui a été dit sur l’Afrique, les prédications les plus mortifères, les prévisions les plus apocalyptiques. Il est vrai que nous avons des structures sanitaires défaillantes, nous manquons de tout, de gants, de masques, de gel, d’appareils respirateurs. La majorité de notre population vit dans le secteur informel, au jour le jour et ne pas sortir la condamne à la faim. Certes, nous subissons un niveau d’impréparation favorable à la propagation du virus et les peuples demanderont certainement des comptes à leurs dirigeants s’ils estiment que les politiques et les stratégies de riposte n’ont pas été adaptées. Les gouvernements seront jugés, n’en doutons pas, sur leur bonne gestion des dons et des fonds mis à leur disposition et sur leurs capacités à prévoir. Ils sont comptables d’une bonne gouvernance car nos compatriotes n’accepteront plus que leur vie soit mise en danger par des prédateurs avides.

PENSEZ-VOUS QUE LA CÔTE D’IVOIRE A LES MOYENS DE FAIRE FACE SI LA CONTAMINATION EXPLOSAIT?
Toute une batterie de mesures ont été prises par le gouvernement et le Premier Ministre. Qui ne se réjouirait de la mise sur pied d’un fonds de soutien de 95 milliards pour lutter contre le Covid-19, un fonds économique, social et humanitaire de 1700 milliards, d’enveloppes de 250 milliards chacune, en direction du secteur privé, des filières agricoles de rente, de 100 milliards pour le secteur informel sans oublier le prêt du FMI de 525 milliards auquel il faut ajouter le moratoire de la dette pour 76 pays dont la Côte d’Ivoire. Cette pluie de milliards a de quoi faire tourner la tête et pour ne pas avoir le vertige, il est indispensable que nous soyons assurés d’une gestion transparente de tous ces moyens et de leur accessibilité dans des délais courts. Il faut tordre le cou aux rumeurs qui font déjà état de détournements de dons qui seraient revendus sur les marchés. La rupture de confiance est bien réelle et il revient au Pouvoir, au nom de la bonne gouvernance, de nous faire connaître la bonne utilisation des dons généreusement offerts, et nous dire quels en sont les bénéficiaires et quelle en est la clef de répartition.

Ceci dit, la Côte d’Ivoire approche des 1000 cas de contamination et ce chiffre fait peur. J’en reviens toujours à la mauvaise communication gouvernementale et aux tâtonnements du début. La bonne information aurait été de dire que nous sommes le dernier continent touché donc en décalage avec l’Europe qui commence à parler de déconfinement alors que nous, nous sommes en train d’aller vers la courbe des pics les plus élevés. C’est inéluctable dans une épidémie. D’où la nécessité de faire respecter les mesures barrières et de prendre une décision par rapport au dépistage. L’Allemagne dépiste systématiquement tous ses ressortissants et arrive à juguler le virus.

Ce que nous savons, d’une façon certaine, c’est que si la pandémie dépassait le premier semestre, la situation économique et financière s’aggraverait considérablement et le sceptre d’une crise alimentaire viendrait assombrir le tableau. Cette pandémie a des effets désastreux sur des millions de personnes du secteur informel, obligées de sortir pour se nourrir au jour le jour. En cas de dépassement du mois de juillet, la récession mondiale nous frapperait de plein fouet. Chaque pays aurait la tentation de se replier sur lui-même et nos économies très dépendantes de l’extérieur ne bénéficieraient plus du même niveau d’importations nécessaires à sa survie. Il est donc indispensable d’anticiper la réflexion, de jouer la transparence et de ne pas tomber sous les critiques d’une gestion opaque et dispendieuse.

QUE PROPOSE L’URD POUR AIDER À NEUTRALISER CORONAVIRUS ?
Pour l’URD, notre plan de lutte passe d’abord par des réponses politiques notamment oublier, le temps de la pandémie, nos différends pour centrer nos efforts à lutter et à maîtriser les effets négatifs de ce virus. D’où l’insistance de l’opposition à réclamer un dialogue direct avec le Président de la République. Nous renverrions ainsi à nos compatriotes un grand bol d’optimisme et leur démontrerions que la classe politique peut se dépasser en privilégiant des valeurs citoyennes d’entraide et de fraternité. Le gouvernement doit arrêter l’enrôlement des Ivoiriens en vue d’obtenir des CNI. Cette opération ne se justifie pas et le Porte-parole du gouvernement en a fait lui-même un bilan négatif en avouant que sur 6,5 millions de personnes à enrôler, seuls 133 000 ont été enregistrés. Que cachent cet entêtement et ces passages en force récurrents qui ne font que renforcer nos suspicions ? Sur le plan communicationnel, le gouvernement se doit d’aider la grande oubliée qu’est la presse nationale. Tous les médias, tous les journaux dont la presse privée ont un rôle essentiel à jouer dans la sensibilisation, la bonne information et la réalité qu’ils nous renvoient en allant sur le terrain. Il est donc indispensable que les journalistes bénéficient de primes de motivation, eux qui assurent des reportages qui les exposent à la contagion.

L’URD se félicite également de la décision de libérer 2000 détenus et souhaiterait que le gouvernement aille plus loin en désengorgeant tous les centres pénitentiaires et en libérant par humanité tous les protagonistes civils et militaires de la crise postélectorale et les députés soroïstes encore sous les verrous. La crainte est grande que ces centres de détention ne constituent des points de propagation de l’épidémie qui transformeraient ces endroits fermés en mouroirs. Je dois dire aussi que toute l’opposition a travaillé sur un ensemble de mesures économiques et sociales complémentaires à partir des propositions des uns et des autres. C’est donc ensemble que nous ferons connaître le détail de nos propositions.

IL SE MURMURE DE PLUS EN PLUS UN REPORT DE LA PRÉSIDENTIELLE D’OCTOBRE 2020. EST-CE POSSIBLE À VOTRE AVIS ?
Le report des élections est une question très sensible pour tous les partis politiques. Les états-majors s’interrogent : a-t-on intérêt à prolonger de quelques mois un régime que l’on combat ? A l’URD, nous avons souvent évoqué cette possibilité. Pour nous, il paraît improbable que l’opposition puisse aller à cette compétition si les conditions restent inchangées. Le processus électoral accuse beaucoup de retard même si le Président de la République a adopté par ordonnance le nouveau code électoral dont nous ne connaissons pas le contenu. Les opérations d’identification sont peu suivies, la révision électorale en suspens et les doutes que nous nourrissons quant à la capacité des Autorités à respecter les échéances en temps normal, s’accentuent à plus forte raison en temps de Covid-19. De toute façon, la CEDEAO envisage la possibilité d’un retard des échéances dans 5 pays dont la Côte d’Ivoire. Un report serait une manière de faire sentir à nos compatriotes qu’ils sont prioritaires et au centre des préoccupations du gouvernement.

LA CADHP VIENT D’ORDONNER À LA CÔTE D’IVOIRE DE SUSPENDRE LES POURSUITES CONTRE GUILLAUME SORO ET LES HOMMES DE SON CAMP. QUEL COMMENTAIRE FAITES-VOUS DE CETTE DÉCISION ?
C’est une victoire incontestable pour Guillaume Soro, les députés emprisonnés et tous leurs proches et nous espérons que l’Etat de Côte d’Ivoire se pliera à cette décision. Nous nous réjouissons de cet arrêt de la Cour qui recadre sévèrement le gouvernement Ouattara. Mais c’est un très mauvais point pour la Justice ivoirienne. La Cour africaine qualifie le mandat d’arrêt délivré par la justice ivoirienne « d’illégal et non conforme au droit ». Ce sont des termes forts qui confirment les maux dénoncés en son temps par 2 syndicats de la magistrature. Ils évoquaient des pressions, des menaces, des intimidations, des mutations sanction et d’immixtion du Pouvoir dans l’exercice de leurs fonctions. La décision de la Cour donne du poids à leurs déclarations et confirme bien que notre justice est malade.

CERTAINS SOUTIENNENT UNE TRANSITION. ETES-VOUS D’AVIS? COMMENT ENTREVOYEZ-VOUS LA GESTION D’UN ÉVENTUEL REPORT?
L’idée d’une transition politique fait son bout de chemin même si le président de la République et le Premier ministre ont rejeté vivement cette hypothèse au nom de l’article 59 qui stipule que les pouvoirs du Président expirent à la date de la prise de fonction du Président élu. La bataille juridique qui s’annonce à coup d’interprétations contradictoires va être passionnante. L’URD, pour sa part, défend l’instauration d’une transition en cas de report des élections. Pour nous, à compter du 1er novembre 2020, le Président de la République n’a plus de légitimité et là où la légalité est rompue, il nous semble qu’une transition s’impose. Le débat est ouvert mais nous sommes convaincus qu’après 10 ans d’un régime autoritaire, de nombreux dossiers doivent trouver des solutions urgentes au-delà de la mise à plat du seul processus électoral. C’est un défi lancé à l’ensemble de la classe politique. Au RHDP qui joue sa crédibilité au regard de ses prises de position sous Laurent Gbagbo et à l’opposition qui doit maintenir son unité pour mieux se faire entendre.

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