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Côte d’Ivoire: Alain Toussaint évoque sa rencontre avec le conseiller de Soro /ce qui s’est passé

Alain Toussaint est un Consultant en communication politique et publique, lobbying d’influence ivoirien. Ancien conseiller de l’ex-président de la Côte d’Ivoire M. Laurent Gbagbo, il a récemment rencontré un émissaire de Soro Guillaume, un des plus farouches adversaires de son ancien patron.

Alain Toussaint motive sa rencontre avec Franklin Nyamsi, le conseiller de Soro Guillaume

Pour le quotidien ivoirien Soir Info, il a donné les raisons de son accord pour cette rencontre avec M. Franklin Nyamsi, le plus proche collaborateur du leader de l’ancienne rébellion, aujourd’hui président de l’Assemblée Nationale de Côte d’Ivoire. Il est prêté à ce dernier l’intention de succéder au président Alassane Ouattara, lequel sera en fin de mandat en 2020.

Qu’est ce qui justifie l’entretien que vous avez eu à Paris, vendredi 21 avril 2017, avec Franklin Nyamsi, le Conseiller spécial du chef du Parlement ivoirien ?

Depuis 2011, notre pays est traversé par une terrible ligne de fracture consécutive à la crise post-électorale. Cette onde de choc a irradié toutes les couches de la société ivoirienne, provoqué de profondes divisions au point de menacer l’existence même de notre Nation.

En tant qu’acteur politique, je ne pouvais plus me contenter de paroles vaines, de promesses de réconciliation entendues ici et là. C’est au nom de la cohésion sociale et de la paix que j’ai accepté de rencontrer l’émissaire du président de l’Assemblée nationale Guillaume Soro. Je préférerai toujours l’avenir de mon pays aux intérêts personnels et partisans. Quels que puissent être les malentendus, la sauvegarde de la Côte d’Ivoire, notre bien commun, doit demeurer au-dessus de tout.

Qui a eu l’initiative de cette rencontre ?

Pour dialoguer, il faut être au moins deux, et peu importe qui en est l’initiateur. On ne se réconcilie qu’avec son adversaire, pas avec son ami. Le Professeur Franklin Nyamsi, conseiller de Guillaume Soro, est un intellectuel africain dont je respecte les choix politiques et l’engagement.

Nous n’avons pas toujours été d’accord. Des divergences subsistent encore sur de nombreux points de notre histoire récente. Mais il y a un temps pour faire la guerre, et un autre pour faire la paix. Je refuse de m’enfermer dans une posture qui ne me ressemble pas. Je suis un homme de conviction. La nécessité de se parler s’est imposée à nous. Et je me réjouis que notre rencontre suscite le débat.

En remettant la liste des prisonniers proches de l’ex-régime Gbagbo au Conseiller de Soro Guillaume, pensez-vous avoir frappé à la bonne porte ?

Certains disent prisonniers politiques, d’autres parlent de prisonniers militants pro-Gbagbo. Quelle que soit la façon dont ils sont appelés, le problème est là et il faut le résoudre de la meilleure des manières qui soit profitable à la Côte d’Ivoire. Il m’a paru légitime d’exposer la question à Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale. En tant que chef du Parlement, Il est le premier des députés. Comme les 254 autres, il a été élu.

Désormais, sa voix n’est plus seulement la sienne ou celle des électeurs de sa circonscription, elle est celle des millions de personnes qui n’ont pas les moyens de traiter des questions se posant sur le plan national. C’est donc une énorme responsabilité. En l’interpellant officiellement sur la question des détenus de la crise post-électorale, je le fais à la place de mes autres concitoyens, inquiets de la lenteur du processus de réconciliation et préoccupés par la détention de plusieurs centaines de compatriotes pour motifs politiques. Six ans après, il est urgent de solder tous les contentieux nés de la crise post-électorale, en particulier la question des prisonniers.

Lorsque j’ai rencontré le conseiller spécial de Guillaume Soro, je lui aussitôt posé le problème. J’ai préféré saisir le chef du Parlement parce que l’amnistie générale est un sujet que j’estime être essentiel, au sens stricte du terme. De plus, c’est une grâce totale relevant de la compétence exclusive du législateur, c’est-à-dire du député. Elle traduirait ainsi la volonté sincère de tous les élus de la Nation, donc du peuple qui les a mis en mission, d’aller à l’unisson vers une cohésion sociale durable. La paix ne se décrète pas, elle se construit.

Ne craignez-vous pas d’être qualifié de traitre par certains pro-Gbagbo quand vous ne trouvez « aucun inconvénient à rencontrer Monsieur Guillaume Kigbafori Soro» ?

Tout le monde sait ce que j’ai accompli pour mon pays sous la présidence de Laurent Gbagbo, en particulier entre 2001 et 2011, et tout ce que je continue de faire en marge de la vie politique. En décembre 2016, au moment de la séquence des élections législatives, de nombreux compatriotes, forts mécontents de mon appel à participer au scrutin, m’ont ironiquement indiqué qu’on ne pouvait pas faire la politique à distance en étant à 6 000 km du pays. Aujourd’hui, j’entreprends le dialogue politique avec des autorités de mon pays ou leurs représentants au nom du pardon et de la réconciliation, les mêmes trouvent encore à redire. Alors, que faut-il faire ?

L’immobilisme n’a jamais réglé aucun problème. Le disque de la traitrise est usé et ces accusations infondées m’indiffèrent complètement. D’autre part, il faut changer de logiciel politique et comprendre que la Côte d’Ivoire ne peut pas continuellement être prise en otage par des nostalgiques et des idolâtres qui ont fait le choix de se marginaliser. Et je le redis sans complexe : je suis disposé à poursuivre ce dialogue avec les autres représentants du pouvoir en place sur d’autres questions d’intérêt national.

Ce n’est pas mon sort personnel qui me guide mais celui des millions de sans-voix qui en ont assez que d’autres, sans légitimité aucune, parlent continuellement à leur place.

Quelle garantie avez-vous eu pour confirmer votre « volonté de rentrer en Côte d’Ivoire, après six années d’absence, afin de participer pleinement et activement à la vie politique nationale en vue de l’élection présidentielle de 2020» ?

La Côte d’Ivoire est mon pays. Je n’ai pas besoin de garantie particulière pour y retourner. On ne met jamais de préalable à rentrer chez soi. C’est une décision mûrement réfléchie. J’ai l’ambition de servir mon pays pour travailler, avec toutes les bonnes volontés, à l’enracinement de la démocratie, à la cohésion sociale, à la réconciliation et à la concorde entre les Ivoiriens. Je n’ai pas d’autre choix que d’y retourner afin d’accomplir ma part.

Croyez-vous à la prise d’une loi d’amnistie pour favoriser la réconciliation nationale ?

Tout est question de volonté politique. Militer en faveur d’une loi d’amnistie ce n’est pas promouvoir l’impunité mais travailler au renforcement de la recherche de la paix. Ce ne serait d’ailleurs pas une première dans notre pays. Il s’agit, selon moi, de donner des chances à la réconciliation.

Par ailleurs, les familles ont besoin de se reconstruire. Beaucoup parmi ces détenus sont des soutiens de famille. Depuis plusieurs années, celles-ci sont livrées à elles-mêmes, éprouvent du mal à survivre, les enfants sont déscolarisés quand ils ne sont pas réduits à la mendicité. Les cellules familiales ont parfois explosé.

La Côte d’Ivoire, notre belle Côte d’Ivoire, ne peut pas abandonner les siens. Ces sœurs et ces frères accusés de délits d’ordre politique ou connexes doivent être élargis au nom de la paix et du pardon. Cela constituerait un formidable appel d’air pour les exilés qui pourraient alors regagner le pays en toute confiance.

L’ensemble de la population en tirera un grand profit car la paix est toujours porteuse d’espoirs. Nous devons lever toutes les hypothèques qui empêchent d’envisager l’avenir avec sérénité. Ensemble, nous devons ouvrir cette nouvelle ère de fraternité retrouvée entre Ivoiriens. Unis, nous pourrons emprunter, sans crainte ni regrets, le chemin qui mènera notre pays vers la paix.

Qu’est-ce que le discours sur la réconciliation nationale de Soro Guillaume à l’ouverture de la session de l’Assemblée nationale, lundi 3 avril 2017, vous inspire comme commentaires ?

J’ai lu et relu attentivement cette allocution du 3 avril dernier. C’était un discours fort, je dirais même fondateur, qui traduit certainement l’engagement du président de l’Assemblée nationale pour la paix et le pardon. J’y ai perçu des accents de sincérité. Mais, comme je l’ai longuement expliqué à son conseiller spécial, le professeur Franklin Nyamsi, cette ligne ne sera validée et crédible que si des actes concrets suivent ces paroles denses.

Guillaume Soro ne doit pas hésiter à aller plus loin. La grandeur d’un homme politique c’est aussi de faire ce que son coeur lui dicte. Au nom de la paix, des défis de la nouvelle Côte d’Ivoire et des générations futures, aucun sacrifice ne serait trop grand.

Comment réagissez-vous à l’acquittement de Simone Gbagbo par la Cour d’assises d’Abidjan-Plateau ?

L’accusation n’a pas pu apporter de preuves suffisantes de l’implication de l’ancienne Première dame Simone Gbagbo dans les faits qui lui étaient reprochés. Son acquittement est donc dans l’ordre normal des choses. Je trouve d’ailleurs les prétentions de la Cour pénale internationale (CPI) absolument grotesques.

Simone Gbagbo ne peut pas être jugée une deuxième fois pour les mêmes faits. La justice est un pilier de l’Etat de droit et l’essence de la souveraineté nationale. Il est inacceptable de livrer des compatriotes, quels qu’ils soient, à la justice internationale. C’est pourquoi je continue de soutenir l’ex-président Laurent Gbagbo et mon jeune frère Charles Blé Goudé. Ils n’ont rien à faire à La Haye.

Pourquoi n’avez-vous pas encore été reçu à La Haye par Gbagbo ?

Votre information est inexacte. A quatre reprises, je me suis rendu à la prison de Scheveningen où j’ai pu saluer Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé. Ma dernière visite remonte à mai 2016. Outre les plaidoyers lors de mes déplacements diplomatiques dans le monde (Russie, USA, Canada, Union européenne, etc), c’était aussi ma façon de leur exprimer mon entier soutien.

Il est vrai que je ne fais pas de publicité excessive autour de ces visites aux Pays-Bas. Pour moi, la CPI n’est ni un lieu de villégiature ni de pèlerinage. Je ne suis pas en tourisme car je suis habité par la gravité quand on pénètre en ces lieux. On en ressort profondément bouleversé et indigné. Indigné de voir deux militants sincères de la démocratie, deux enfants authentiques d’Afrique, deux fils de Côte d’Ivoire, déportés en terre hostile, loin de leur patrie.

Il n’y aucune gloire à faire du bruitage médiatique quand on revient du cimetière des libertés. Certes, il m’est arrivé de poser deux ou trois fois devant cette prison, vous verrez d’ailleurs cela sur Facebook. Mais pour le respect dû à ces illustres détenus, dont le Congolais Jean-Pierre Bemba avec lequel j’ai eu à échanger brièvement en mai dernier, j’ai renoncé à rendre publiques mes visites. Là encore, ce sont des familles brisées, des vies cassées, déstabilisées.

Nous devons travailler à consolider nos institutions afin que plus jamais aucune fille, aucun fils de notre pays, ne soit livré à cette justice coloniale et raciste.

Que dites-vous de la crise au FPI ?

Cet étrange spectacle donné par le parti créé par Laurent Gbagbo me désole profondément. Depuis bientôt trois ans, le FPI semble avoir enclenché son autodestruction. Je souhaite que les acteurs concernés se réconcilient et trouvent le point d’accord en mesure de sauver l’unité de ce parti.

On ne peut pas avoir été l’instigateur de la démocratie, le défenseur des plus faibles et le promoteur des progrès sociaux pour se retrouver, à l’heure de la moisson, à la marge de la vie politique. La Côte d’Ivoire a besoin d’un FPI fort et uni qui occupe la place qui lui revient en tant qu’ancien parti de gouvernement et qui peut être en capacité de gérer à nouveau les affaires publiques. Je suis d’une neutralité absolue dans ce dossier.

J’ai travaillé avec les différents protagonistes. Ma proximité avec certains est connue, ce qui ne vaut pas soutien. Même si j’ai cerné les dessous des cartes, j’estime que je n’ai pas à prendre parti, pour un camp ou pour un autre, dans un conflit interne à un parti auquel je n’ai jamais appartenu.

Quelles analyses faites-vous de la question de l’alternance en 2020 qui divise le Rdr et le Pdci ?

Pour moi, la question de l’alternance en 2020 ne se pose pas en ces termes. Et elle ne concerne pas seulement le RDR et le PDCI. C’est l’ensemble de la sphère politique ivoirienne qui est visée. Mieux que le mot « alternance », je parlerais plutôt de « renouvellement ». C’est bien de cela dont il s’agit.

Ceux qui ont gouverné la Côte d’Ivoire depuis presque sept décennies devraient sérieusement songer à se mettre en congé de la République et laisser émerger de nouveaux visages. L’émergence n’est pas seulement qu’un concept économique. Elle est aussi politique. On ne peut pas continuellement se maintenir dans l’appareil d’Etat avec les mêmes méthodes infantilisantes du passé et les petites combines qui brident les ambitions des plus dévoués.

Finissons-en avec les petits arrangements. Place à la modernité et à l’imagination. Le temps est venu de passer le témoin à la nouvelle génération, à de nouveaux talents qui comprennent mieux les enjeux du monde d’aujourd’hui. Ce sera aussi une manière de travailler à la consolidation de la paix. Que l’on laisse à chacune et chacun le rôle qu’il ou elle entend incarner dans l’édification de la Nation unie et apaisée dont nous rêvons tous. Quoi qu’il en soit, le dernier mot reviendra toujours au peuple souverain

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