05302017Headline:

Côte d’Ivoire /Bertin KADET ,FPI: L’urgence de la nécessaire unité du parti

Fpi-Bertin-Kadet

Monsieur le Ministre Kadet, comment vous sentez-vous après presque cinq ans d’exil hors de la Côte d’Ivoire, votre pays ?
Je me suis retrouvé en exil au Ghana, en avril 2011, suite à la violence politico- militaire de la crise post-électorale de 2010-2011. L’exil n’étant pas une situation confortable, je ne peux pas dire que je me sens à l’aise. Vous vous rappelez que je venais de subir un grave accident de la circulation le 25 mars 2011. Le traitement a été lent et a pris du temps, car la dernière opération chirurgicale date seulement de janvier 2015. Mais Dieu aidant, je suis en bonne santé, ce qui est une bonne chose. Je saisis l’occasion que vous donnez pour réitérer mes sincères remerciements à tous ceux qui ont pris soin de moi.
Une élection présidentielle organisée en Côte d’Ivoire, à laquelle votre parti le Front Populaire Ivoirien (FPI) a participé, vient de déclarer Alassane Ouattara vainqueur pour un second mandat de cinq ans. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?
Selon la Constitution Ivoirienne, c’est tous les cinq ans que le mandat présidentiel est renouvelé, donc c’est bien d’avoir respecté ce délai. Pour le reste, ces élections ont été organisées alors que beaucoup d’acteurs nationaux ne sont pas satisfaits des conditions de sa préparation, si bien qu’en chemin, certains candidats se sont retirés de la compétition. Aussi, le climat socio-politique continue d’être un sujet de préoccupation due au maintien en détention continue de prisonniers de la crise post-électorale, au gel des avoirs, ainsi que le problème des exilés. Malgré cela, les élections ont eu lieu, se soldant par la victoire à 83,66 % au premier d’Alassane Ouattara. Cet état de fait constitue une nouvelle donne parmi les variables de l’analyse de la situation ivoirienne. Je me dois d’en tenir compte dans mon approche des problèmes de la Côte d’Ivoire. Il faut souhaiter qu’à la faveur de cette nouvelle dynamique, les préoccupations de l’opposition politique, en particulier celles du FPI, soient enfin prises en compte dans le cadre d’une gouvernance apaisée. Maintenant pour ce qui concerne la participation du FPI à cette élection, il faut d’autres observations.
Pourriez-vous dire quelles sont ces observations ?
Le FPI a fait l’expérience de la division, à l’occasion de ces élections présidentielles de 2015. Depuis plusieurs mois, le parti a éclaté en plusieurs morceaux. Ce que le commun des mortels voit, c’est que le FPI reconnu par le gouvernement et dirigé par Pascal Affi NGuessan a eu un candidat à ces élections. L’aile non reconnue du même parti, dirigée par Aboudramane Sangaré a choisi le boycott. Mais divers groupes de FPI existent, accrochés à des personnalités du RHDP, le parti soutenant Alassane Ouattara. Au sein du FPI, certains ont mené une contre campagne visant un des leurs, quand d’autres ont carrément basculé du côté du RHDP. Dorénavant, les pro-Gbagbo ne sont plus un bloc uni, ce sont plusieurs sous-ensembles liés par le nom.
A votre avis, comment en est-on arrivé à cette situation ?
De mon point de vue, les dirigeants du FPI n’ont pas su méditer les paroles du Président Laurent Gbagbo. Le 11 avril 2011, alors qu’il venait d’être arrêté et conduit à l’Hôtel du Golf, celui-ci a tenu les propos suivants : « Je demande aux militaires de cesser les combats afin que s’ouvre la phase civile du règlement de la crise.» En donnant cette orientation alors qu’il n’avait aucun doute sur les intentions de ses adversaires, le Président Laurent Gbagbo tenait à réaffirmer au peuple de Côte d’Ivoire et au monde entier, la philosophie de son action politique, à savoir que, quoi qu’il arrive, il est et demeure un homme de paix et de dialogue. Cette option s’interprète comme une consigne passée au Front Populaire Ivoirien (FPI) et à ses dirigeants, quant à la direction qu’ils doivent prendre dans le combat de sa libération, et pour l’avènement d’une paix durable en Côte d’Ivoire.
Il faut rappeler qu’en 2011, des milliers d’Ivoiriens se sont retrouvés en exil, intérieur et extérieur. D’autres continuent de vivre diverses formes de prison. Il n’est pas utile de s’étendre sur les traumatismes causés, liés à cette situation. Toutefois, devant les sévices et les privations, le FPI a su garder une certaine dignité, apparaissant même comme une source d’espérance pour une grande partie des Ivoiriens. La confiance en ce parti s’est renforcée dès la sortie de prison du président Pascal Affi NGuessan, en août 2013, ayant mené des tournées de mobilisation auprès des populations. Mais très vite, des problèmes internes sont apparus, liés à la gouvernance du parti, à l’interprétation de ses textes, à des oppositions entre personnalités ou de militants du parti. Ces dissensions se sont cristallisées.
Aucune action politique crédible n’est possible avec un parti rongé par la suspicion. La crise interne au FPI n’a pas que fragilisé ce parti en le morcelant en des sous- ensembles, elle a exposé aux Ivoiriens, l’incapacité de notre parti à surmonter ses différends internes, pour répondre aux attentes des Ivoiriens. En l’absence de son leader charismatique, le Président Laurent Gbagbo détenu à la Cour Pénale Internationale, le FPI s’est laissé aller à la dérive, allant grossir les rangs de ceux qui le combattent, et ce, dans un contexte d’incertitudes ayant gagné les couches les plus défavorisées de la société ivoirienne. Il faut mettre fin à cette situation et œuvrer à la réunification du parti. C’est l’appel que je voudrais humblement lancer aux militants et aux responsables du FPI d’où qu’ils se trouvent.
Croyez-vous que votre appel sera attendu ?
Je souhaite qu’il soit attendu car, l’unité du FPI est une exigence de survie, et une exigence de l’intérêt général. Les raisons incitant à aller dans cette direction sont évidentes. A l’échelle nationale, l’évolution du corps électoral ivoirien due aux nouvelles lois d’août 2013 sur la nationalité, le foncier rural et l’apatridie, aura des conséquences aux consultations électorales de 2020, grâce aux voix des nouveaux « naturalisés par simple déclaration ». En l’absence d’une opposition politique soudée et crédible, le régime entend tirer profit de cette situation qui peut être une source de tension sociale. Sur le plan régional Ouest- africain, l’environnement socio-politique est marqué par des tensions dans chacun des Etats, dues à des transitions politiques en cours, aux échéances électorales à venir, à l’épidémie du virus de l’Ebola, à l’action de l’islamisme radical ou Boko Haram. Ces facteurs font de l’Afrique de l’Ouest, une zone grise permanente, ils accroissent les risquent sécuritaires, et mettent les exilés ivoiriens dans une précarité angoissante.
Au plan de la géopolitique mondiale, les pays de l’Union Européenne font face à une crise migratoire sans précédent, conséquence des situations conflictuelles dues à l’islamisme radical de l’organisation Daech. La France, partenaire traditionnel des Etats francophones d’Afrique, est déjà en période préélectorale. Le voyage en Russie de l’ex-chef d’Etat Nicolas Sarkozy, dont on connaît le niveau d’implication dans la dernière crise ivoirienne, en est un élément. Si l’attention du gouvernement du président François Hollande est, pour l’heure, portée sur l’organisation de la COP 21 relative à la question climatique, qui aura lieu dès la fin de novembre, il est clair que les élections régionales de décembre prochain vont davantage modifier la donne politique dans ce pays. L’issue de ces échéances ne manquera pas d’influencer les logiques de gouvernance dans les pays francophones d’Afrique, en particulier en Côte d’Ivoire. Il résulte de la conjonction de ces situations, que les conséquences des conflits africains en général, et Ouest- africains en particulier, vont de plus en plus peser sur les gouvernements de nos Etats respectifs, en particulier sur la Côte d’Ivoire, pays considéré comme un centre d’attraction privilégié dans la sous- région. Ces situations accentuent les risques de précarité. Afin de rendre possible le changement en Côte d’Ivoire, et pouvoir forger un nouveau pacte social, le FPI a besoin d’être rassemblé dans sa diversité, et non divisé.
Votre parti ira t- il aux élections législatives ou non ?
Il faut savoir que dans le régime présidentiel ivoirien, l’importance du Parlement est relative surtout lorsque le Président de la République détient la majorité des députés, il peut faire de cette institution ce qu’il veut. Si l’opposition a la majorité des députés, alors le jeu politique devient intéressant. C’est dans cette dernière perspective qu’il convient d’examiner la question des électives législatives en Côte d’Ivoire. L’opposition, le FPI en particulier, doit être soudée si elle veut peser sur le cours des évènements dans le pays. Il appartient aux instances du parti d’en décider, au vu du bilan des divisions qui le minent. De toutes les façons, les prochaines élections législatives, municipales et régionales en Côte d’Ivoire représentent un enjeu important pour la paix au FPI et en Côte d’Ivoire. La question est simple : Irons- nous à ces élections en tant que sous- ensembles FPI ou unis ? A quelles conditions ? Plus tôt ces questions trouveront une solution, mieux cela vaudra pour la paix interne à l’intérieur du parti, et pour le pays tout entier.
Comment, concrètement, le FPI pourrait-il retrouver son unité après une si profonde fracture ?
Effectivement, après tant d’invectives lancées les uns contre les autres, l’entreprise semble périlleuse et pleine d’incertitudes. Cependant, face aux enjeux de la paix, un effort de dépassement est nécessaire si nous voulons réussir ensemble. Concrètement, on devrait commencer par se parler. Pascal Affi Nguessan et Aboudramane Sangaré devraient se rencontrer et se parler franchement, en laissant de côté tous les préjugés et les clichés associés. Le FPI a toujours exigé le dialogue direct entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, pour vider le contentieux électoral de 2010. Maintenant que ses propres militants se regardent en ennemis à partir de camps retranchés, il devrait avoir l’humilité d’expérimenter le dialogue direct en son sein. Une fois le cadre général défini et les objectifs clarifiés, on verra comment meubler la suite du processus. La presse, celle de la gauche plurielle en particulier, doit pouvoir accompagner ce mouvement.
Il y aussi un autre objectif à réaliser sur le court terme car, après avoir mis de l’ordre dans la maison, les dirigeants unis du FPI doivent se montrer plus ambitieux dans les cinq prochaines années. En effet, au regard des frustrations et des injustices faites à la majorité du peuple de Côte d’Ivoire durant de longues années, les dirigeants du FPI ont l’obligation de prendre l’initiative de rassemblement des Ivoiriens dans une grande formation politique dépassant les frontières de ce parti. L’intérêt d’une telle entreprise est de pouvoir canaliser et gérer les torts causés au grand nombre, afin d’éviter l’éclosion de formations politiques extrémistes. C’était non seulement le rêve, mais également les recommandations du fondateur du FPI, au vu de la manifestation populaire du 02 novembre 2002 organisée contre l’agression armée de notre pays. Ceux qui continuent d’alimenter les divisions au sein du FPI n’ignorent pas la volonté du Président Gbagbo à ce sujet. En orientant l’action du parti dans cette perspective, des ambitions seront ainsi suscitées, ouvrant la voie à la jeune génération car, toute formation sociale est appelée à évoluer. Dans cette dynamique, le FPI doit se donner un rôle d’encadrement, se montrant solidaire des autres partis de gauche sans exclusive, en particulier le COJEP. Pour être à la hauteur de ce défi, nous devons commencer par nous humilier au sein de notre propre formation politique.
Monsieur le Ministre, votre conclusion et à quand votre retour au pays ?
Je tire deux leçons de la nouvelle situation apparue dans le pays. Premièrement, à la faveur des élections qui viennent de s’achever et dont les résultats viennent d’être proclamés par le Conseil Constitutionnel, une nouvelle dynamique s’est instaurée, à laquelle le FPI a contribué (avec un candidat ou par le boycott). Je me dois d’intégrer désormais cette donne, tout en m’accordant le temps nécessaire pour aviser. Deuxièmement, la division du FPI a eu des effets dévastateurs sur la santé du parti, sur le niveau de mobilisation des militants et sur le pays tout entier. Je voudrais renvoyer le lecteur à un avertissement que je lançais à ce propos, m’inspirant de la tradition « La légende du rat palmiste » (Notre Voie n°4876 du 29/11/2014). Si le FPI veut continuer d’incarner l’espoir du peuple, et c’est mon souhait, il doit pouvoir retrouver son unité rendue indispensable par les récents évènements électoraux. Mon devoir est de m’associer à cette entreprise qui participe de la réconciliation nationale. Dans le cadre de cette action salvatrice de notre parti, je souhaite qu’il n’y ait pas de paria parmi les militants du FPI, lesquels sont avant tout des camarades. Il nous faut rebâtir un parti fort, sans lequel aucune bataille politique crédible n’est possible. Quant à mon retour en Côte d’Ivoire, je continue de prier mon Dieu qui m’a fait venir en exil, pour qu’il inspire une date de retour à la maison. Je vous remercie.
Source: Notre Voie

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