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Côte d’Ivoire : Bouaké, ex-fief de la rébellion, renaît de ses cendres

Côte d’Ivoire : quand Bouaké, ex-fief de la rébellion, renaît de ses cendres

Durement marquée par dix années de crise politico-militaire, l’activité de la deuxième ville du pays et ex-fief de la rébellion reprend peu à peu, mais trop lentement cependant pour ses habitants.

À l’entrée sud de Bouaké, le barrage filtrant tenu par des gendarmes armés passe presque inaperçu. L’œil s’attarde plutôt sur les dizaines de camions ployant sous la charge, en route vers Abidjan. Ils viennent de Séguela, à l’ouest, de Katiola ou Korhogo, au nord, mais aussi du Niger, de la Guinée, du Sénégal et du Burkina Faso.

Bouaké, capitale de la rébellion entre 2002 et 2011 et deuxième ville de Côte d’Ivoire, avec ses 600 000 habitants, est redevenu un carrefour commercial, comme en témoigne la présence d’un bureau des chargeurs burkinabè sur le parking.

Quelques centaines de mètres plus loin, le camp des Casques bleus pakistanais est l’un des derniers vestiges de la décennie de crise qui a culminé après l’élection présidentielle perdue par Laurent Gbagbo en novembre 2010.
Il y a un peu plus de dix-huit mois, la visite d’Alassane Ouattara a donné le signal d’un nouveau départ. « Les rues ont été nettoyées, toute une série de travaux ont été lancés pour que la vie reprenne un cours normal », détaille Nicolas Djibo, le maire, qui, pour bien faire passer le message, a relancé en avril le carnaval de sa ville, qui n’avait pas eu lieu depuis vingt ans. Bouaké recommence à danser mais continue de panser ses plaies.
La sécurité s’est largement améliorée
En plein centre-ville, un petit bâtiment au toit effondré rappelle toujours la violence des combats de novembre 2004, lorsque les pilotes ukrainiens des forces aériennes ivoiriennes ont bombardé le commandement des Forces nouvelles de Guillaume Soro.

« Les Abidjanais continuent de penser que Bouaké est une zone dangereuse. Mais cette époque est loin derrière nous », insiste Abdramane Thiéro, directeur de cabinet du maire.

« Même si des armes circulent encore, la sécurité s’est largement améliorée dans la région, notamment depuis que l’armée et la gendarmerie, en 2014, ont mené des opérations communes », confirme un haut gradé.

Et la grogne des militaires, sortis des casernes en novembre, l’arme en bandoulière ? Plus qu’un mauvais souvenir depuis le versement des primes promises par le gouvernement fin mai.

Pour ramener le calme, le pouvoir avait aussi impliqué dans les négociations le lieutenant-colonel Hervé Touré Armand Pelikan, connu sous le pseudo de Vetcho lorsqu’il était le comzone de Katiola. Très respecté parmi les hommes du rang, il a pris la tête du troisième bataillon d’infanterie de Bouaké dans la foulée.

Bouaké commence à tourner la page
La réconciliation, souvent si difficile à appréhender, semble bien engagée. Dans un fief où le soutien aux nordistes est majoritaire, les autorités religieuses auraient joué un rôle important pour renouer le dialogue entre les communautés.

« Fin avril, Pascal Affi N’Guessan, le président du Front populaire ivoirien [FPI, le parti de Gbagbo], est venu en tournée pendant quinze jours sans aucun problème », explique Marcel Konan, ancien correspondant du quotidien L’Expression et désormais responsable de la communication à la mairie.

« La paix n’est pas un vain mot, mais un comportement », aimait répéter Félix Houphouët-Boigny. À Bouaké, tout semble indiquer que la ville a effectivement tourné la page des années noires. Autour de l’ancien marché central, les échoppes prospèrent.

Sur les grands carrefours, des escadrons de petites motos chinoises, sur lesquelles se serrent des gamins, donnent à la ville l’image d’une fourmilière saisie d’une agitation saine. Bouaké fait de nouveau recette, et les enseignes des grands groupes fleurissent en ville.

Les stations-service ont retrouvé leur logo, le spécialiste de la quincaillerie et des matériaux de construction Bernabé a rouvert ses portes, tout comme le port sec et le chemin de fer exploités par le groupe français Bolloré.

Air Côte d’Ivoire a même inauguré, en 2014, une liaison avec Abidjan. Et le soir, les maquis font le plein en partie grâce aux étudiants, revenus il y a déjà trois ans. Ils sont près de 30 000 à fréquenter les deux campus de l’université Alassane-Ouattara dont un vient d’être rénové.

« La ville renaît même s’il reste beaucoup à faire, notamment au niveau économique », estime Émile Brou Koffi, directeur du département géographie de l’université.

Pourtant, pour de nombreux ménages, quotidien rime encore avec précarité. Si, en moyenne, 51 % des Ivoiriens vivent avec moins de 500 francs CFA (0,76 euro) par jour, la proportion est plus importante à Bouaké. « Pas besoin de lunettes pour voir que la pauvreté a progressé », constate Mariam Ouattara, directrice régionale des affaires sociales.

Avec la crise, les usines ont fermé, laissant sur le carreau des milliers de salariés. « Avant, une famille disposait de 1 000 à 2 000 francs CFA par jour pour nourrir quatre ou cinq personnes.

Désormais, avec la même somme, il faut à manger pour dix parce qu’on a accueilli les neveux, les frères et sœurs, les cousins », explique un travailleur social. L’immigration en provenance du Burkina Faso, du Mali, de Guinée et du Sénégal est une préoccupation supplémentaire pour les autorités de Bouaké, que ses habitants surnomment « la ville Cedeao ».

Pénurie de logements, problème d’accès à l’électricité, à l’eau : face à la pression démographique, la municipalité semble bien démunie. Le budget de la commune, multiplié par deux depuis 2013, n’est que de 3 milliards de F CFA.

« Pour toutes les décisions d’investissement, nous devons nous tourner vers notre tutelle. Nous plaidons pour que l’administration des communes évolue vers plus de décentralisation », explique Abdramane Thiéro.

Mais dans l’immédiat, l’avenir de la cité dépend largement d’Abidjan et du programme d’urgence présidentiel. Plusieurs projets de construction de HLM ont bien été signés, mais le premier chantier de 400 logements, exécuté par l’entreprise Faso Baara sur la route de l’université, n’en est qu’au stade des fondations.

Renouveau économique
L’émergence de nouvelles filières économiques comme l’anacarde permet également à Bouaké de croire en son destin. En trois ans, la ville est devenue la capitale africaine de la noix de cajou, avec l’ouverture de quatre usines de transformation.

D’autres devraient encore suivre tant l’offre de noix brute est localement abondante. La Côte d’Ivoire pourrait devenir, d’ici à 2020, le premier producteur mondial devant l’Inde. Inaugurée en 2014, l’unité de transformation du groupe IPS (propriété de l’Aga Khan) a créé 600 emplois, dont 80 % sont occupés par des femmes.

Rémunérées en fonction de leur productivité, elles doivent pouvoir, grâce aux objectifs fixés, toucher au moins le smig, explique Ashak Shériff, directeur des opérations.

Jeune Afrique

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