08232017Headline:

Côte d’Ivoire :Fraudes au concours de l’ENA ; Les dessous d’une opération mal montée

ministre.bacongo

Fraudes au concours de l’ENA : Les dessous d’une opération mal montée, «L’Eléphant déchaîné» a repris les délibérations

Le 24 décembre 2015, au moment où tous les candidats déclarés admissibles au concours professionnel du cycle moyen supérieur de l’Ena (Ecole Nationale d’Administration) s’apprêtaient à savourer leur première victoire en attendant les épreuves orales, ils ont été stoppés net dans leur élan par un étrange communiqué publié sur le site du Ministère de la Fonction Publique et de la Réforme administrative. Il y aurait eu 23 cas de fraude sur la liste des admissibles.

Ce communiqué immédiatement envoyé à l’Agence Ivoirienne de Presse qui s’est empressé de le publier à son tour avant que les réseaux sociaux, informés, ne s’emballent, a plongé les admissibles dans le désarroi le plus sombre.

Depuis, le Ministère a fait suspendre tous les résultats à la fois des concours professionnel cycle supérieur, et cycle moyen supérieurs et réclame, sans le dire, la tête de la directrice générale de l’Ena, accusée comme cela est clairement dit dans le communiqué, d’être la seule responsable de cette situation.

Mais l’affaire, loin d’être bouclée, a connu, la semaine dernière, un étrange développement avec l’entrée en vigueur du chef de l’Etat qui a été manifestement et on ne sait trop pourquoi, privé de vraies informations. C’est que le mercredi dernier, le chef de l’Etat attendait en conseil des ministres, le rapport final du ministre de la Fonction Publique sur cette affaire. Mais ce dernier s’est fait porter pâle et n’a pas effectué le déplacement de Yamoussoukro où s’est tenu le dernier conseil.

Une situation qui a obligé le chef de l’Etat à ouvrir sa propre enquête via l’un de ses conseillers. Histoire de lui permettre de se faire sa propre opinion sur cette affaire afin d’apprécier l’opportunité des mesures prises par Cissé Bacongo et qui sème la colère dans les rangs des candidats déclarés admissibles ?

Ça tombe bien, « L’Eléphant Déchaîné » que le Ministère n’a jamais associé aux festivités depuis l’éclatement de l’affaire (alors qu’il a convoqué 23 journalistes pour une étrange conférence de presse le 26 décembre) et qui s’est bien gardé d’en dire un mot malgré les interpellations de certains candidats désabusés, a aussi pris le temps de mener son enquête tant dans les locaux du Ministère de la Fonction Publique qu’auprès de la quasi-totalité de ceux qui, d’une manière ou une autre, ont eu à accomplir une quelconque tâche dans le déroulement de ces deux concours (membres des jurys, agents de l’Ena, candidats déclarés admissibles, proches des membres de la Commission d’enquête mise en place après avoir conclu à une fraude et qui n’a rien découvert du tout, personnes entendues par cette commission d’enquête, etc.).

Petit retour donc sur une affaire qui pue à 18 sur 20, un règlement de comptes et une volonté de récupération des concours de l’Ena pour des objectifs clairement imaginables.

Le 24 novembre 2014, a commencé l’organisation des concours professionnels et des concours directs d’entrée à l’Ena. Trois semaines plus tard, ont commencé les délibérations pour les concours professionnels. Avec, d’abord, celui du cycle supérieur.

 

Le 22 décembre, tout s’est bien passé !

Dans son communiqué balancé précipitamment et annonçant la découverte de 23 cas de fraude au concours professionnel dit Cycle Moyen Supérieur, le ministère a écrit que «conformément aux dispositions du décret n° 97-25 du 15 janvier 1997, l’organisation et le déroulement de ces concours ont été exclusivement pilotés par la Direction de l’Ecole». Faux !

Le ministère, en dépit de ce décret, s’est directement impliqué dans le processus d’organisation du concours et avait même un conseiller technique qui supervisait pour le compte du ministre Bacongo, l’ensemble du processus de délibération jusqu’à l’affichage des résultats d’admissibilité. Le Directeur de Cabinet adjoint du même ministre, Professeur Joseph P.Assi-Kaudjhis, pilotait également le processus et intervenait même directement dans la délibération. Mais lorsque l’affaire a éclaté, ils se sont empressés, comme Ponce Pilate, pour s’en laver les mains et rejeter toute la responsabilité sur la direction de l’Ena.

En effet, le lundi 22 décembre, sous la supervision d’un conseiller technique du ministère de la Fonction Publique et de la Réforme Administrative, représentant le ministre Cissé Bacongo, les délibérations pour le concours professionnel cycle supérieur, ont débuté. Le même jour, la directrice générale de l’Ena est convoquée au cabinet du ministre. Là, il lui est reproché d’avoir autorisé le démarrage des délibérations sans avoir informé au préalable le ministre. Pourtant, le conseiller technique représentant le ministre auprès du jury, avait bien été informé. N’était-ce pas à lui d’informer le ministre du début des délibérations ? Autre curiosité, selon une source interrogée par « L’Eléphant », au ministère, on demande à la directrice générale si elle peut transmettre les résultats des délibérations au ministre pour avis avant l’affichage ? Refus ferme de cette dernière qui aurait argué une violation de l’esprit même du concours et ce, d’autant plus que le ministère a ses représentants dans le jury. Fin de l’entretien.

Dans l’après-midi, les délibérations se poursuivent. Les candidats ayant été particulièrement peu performants-seuls deux candidats ont eu une moyenne de 10 sur 20-un débat s’ouvre pour savoir la moyenne de repêchage qu’il faut arrêter afin d’établir la liste des admissibles devant aller à l’oral. Pendant que certains membres du jury optent pour 8,5 sur 20, d’autres préfèrent 8,11 sur 20, d’autres encore proposent juste 8 sur 20. Sur ces faits, arrive le directeur de cabinet adjoint du ministre Cissé Bacongo. Il demande aux membres du jury la base sur laquelle certains souhaitent repêcher à 8,5 et d’autres à seulement 8. Des explications lui sont fournies. Mais, en grand seigneur, le Dircab adjoint balaie toutes ces explications du revers de la main et exige de l’opérateur informatique de lui sortir la moyenne générale de tous les candidats, moyenne qui ne peut être obtenue que par l’addition de toutes les notes des candidats et sa division par l’ensemble des coefficients affectés à ces notes. Ce qui est fait. La moyenne générale qui ressort après cette opération est de 7,10 sur 20. Le Dircab adjoint demande alors qu’on lui sorte les écarts types entre les candidats. L’opération est lancée. Résultat, les écarts types sont compris entre 0,2 et 0,3. C’est dire si les moyennes des candidats étaient proches. Sur la base de ces deux résultats, le Dircab adjoint tranche : « Il faut descendre jusqu’à 7,10 sur 20 pour l’admissibilité. » Et ils prétendent qu’ils ne sont associés à rien dans le déroulement du concours ? Pourquoi une moyenne aussi misérable pour un concours sensé être pour des gens brillants ? C’est la question que se posent les membres du jury qui, à l’unanimité, refusent de suivre le Dircab adjoint et ne retiennent que 8,5 sur 20 pour l’admissibilité. Le Dircab adjoint pique une violente colère et demande ce qui se passera si à cause du choix de 8,50, des filières ne sont pas représentées ? Mais les membres du jury restent de marbre et affichent la liste des 23 candidats admissibles, sans tenir compte des injonctions du Dircab adjoint. Il avait des candidats à lui qu’il voulait rattraper en obligeant le jury à descendre jusqu’à 7,10 de moyenne sur 20 ? Des membres du jury continuent de se poser cette question… « L’Eléphant » aussi.

Fin de l’épisode « cycle supérieur professionnel ».

 

Le 23 décembre, c’est la délibération pour le Cycle Moyen Supérieur Professionnel.

Ce 23 décembre comme la veille, le Conseiller Technique représentant le ministre Cissé Bacongo, Yao Kouadio Jean, superviseur des travaux du jury, est présent dans la salle de délibération. Quand démarrent les délibérations, une situation peu ordinaire survient. C’est que deux notes attribuées à une candidate pour la même épreuve comportent un écart si grand (10 et 7), qu’une troisième correction s’impose. Mais cette correction n’ayant pas été faite, il est demandé au Conseiller Technique, professeur de lettres à l’Université, de procéder lui-même, séance tenante, à cette troisième correction. Ce qu’il fait et attribue la note de 8 sur 20 à la candidate. Et on prétend que le ministère n’a rien à voir dans le concours ?

Cela fait, les délibérations se poursuivent. Il faut signaler que, appelé pour venir suivre les délibérations, le Dircab adjoint a prétendu qu’il était occupé et n’a pas effectué le déplacement. Il n’avait pas fini de digérer le camouflet de la veille ?

Dans l’après-midi du 23 décembre, la liste des admissibles, au nombre de 58, est affichée, par ordre de mérite et bien sûr, sans les moyennes qui, fait troublant, étaient particulièrement élevées pour plus de 20 candidats qui ont obtenu entre 14,5 et 13,50 sur 20. Ce qui a obligé le jury à retenir comme moyenne de repêchage, 9,50 sur 20 pour les autres candidats pour l’admissibilité.

 

Le 24 décembre et la découverte de l’erreur

Le mercredi 24 décembre, les candidats prennent connaissance de la liste des admissibles. Tout de suite, certains candidats malheureux découvrent avec stupeur que quelques absents et des expulsés pendant la composition qu’ils connaissent bien, sont en tête de liste. Comment est-ce possible ? Pour eux, cela ne peut être qu’une affreuse fraude organisée par la direction de l’Ena. Leur amertume et les propos qu’ils tiennent parviennent aux oreilles de quelques responsables de l’école. Lesquels se rendent sur la place « des résultats » et se font indiquer par les mécontents, les noms de quelques présumés absents, environ trois personnes. Branle-bas de combat dans l’administration de l’école. A 9 heures, la Directrice de l’école, Evelyne Yapo, laquelle ne participe pas aux délibérations, est informée de la situation. Toutes affaires cessantes, elle débarque à l’école. Ses collaborateurs lui présentent la situation. Devant la gravité des faits, elle convoque immédiatement tous les membres du jury, elle informe également le Conseiller Technique représentant le ministre, elle convoque également l’opérateur technique qui a mis en place l’application permettant de gérer les résultats sans que personne ne soit à mesure de les influencer, paraît-il, d’une quelconque manière.

Tout ce beau monde rapplique fissa et se retrouve dans la salle de délibération où tous les documents utilisés la veille se trouvaient encore. Des vérifications sont faites pour comprendre ce qui s’est passé. Tout de suite, la découverte est faite que tous les candidats absents pendant la composition, y compris quelques-uns de ceux qui ont été expulsés des salles de composition, soit un total de 23 personnes, se sont retrouvés sur la liste des admissibles.

Qu’est-ce qui a pu provoquer une telle situation ? C’est la question qui est posée à l’opérateur. Ce dernier, après quelques vérifications de son côté, sort l’explication. Il y a eu selon lui, une omission dans le processus de délibération. C’est que la machine, toujours selon lui, n’a pris en compte qu’une seule note pour l’ensemble de ces personnes absentes mais qui ont été déclarées admissibles. Dans le processus de délibération, en raison d’une innovation apportée pour sécuriser les résultats, les membres du jury avaient pour obligation de scanner les coupons détachés des copies de l’ensemble des candidats, présents comme absents. C’est ce qui a été fait pour le cycle supérieur. Mais pour le cycle moyen supérieur, les membres du jury n’ont scanné que les coupons des candidats présents, oubliant de le faire pour les absents et expulsés, plus d’une trentaine de personnes. Résultat, alors que la machine a pris en compte l’ensemble des notes de tous les autres candidats ayant effectivement suivi toutes les épreuves, elle n’a pris en compte que la seule note d’activité professionnelle attribuée aux candidats professionnels absents, dans les services où ils sont déjà en activité, par leurs respectifs supérieurs hiérarchiques. Parce que leurs coupons n’ont pas été scannés. Conséquence, leur seule note n’ayant pas été divisée par l’ensemble des coefficients, ils se sont retrouvés en tête du classement avec des moyennes comprises entre 14,50 et 13,50. Sur les 23 absents déclarés admissibles en raison de cette erreur matérielle et non intentionnelle, 14 candidats se sont retrouvés avec exactement la même moyenne et donc le même rang ex-aequo. Du jamais vu dans l’histoire de l’Ena.

 

Ouf, il n’y a pas eu de fraudes ! Reprenons les délibérations !

L’opérateur technique ayant permis de découvrir l’origine du mal, les membres du jury, soulagés, décident de reprendre les délibérations afin d’écarter les non méritants qui se sont retrouvés par erreur sur la liste des admissibles et qui, eux-mêmes, ont été profondément surpris. « L’Eléphant » en a rencontré quelques-uns qui ont déclaré qu’il «y a manifestement eu une erreur» parce qu’ils « n’ont absolument rien fait pour se retrouver sur cette liste.» Une situation qui, selon quelques-uns, leur « cause un immense préjudice » parce qu’on les «voit désormais comme des fraudeurs» alors qu’ils n’ont « rien fait».

Le jury pouvait-il reprendre les délibérations et déclarer non admissibles des gens déjà déclarés admissibles ? Cette situation n’avait-elle pas déjà créé des droits acquis ?

C’est qu’un arrêt N°22 de la Cour Suprême de l’Etat de Côte d’Ivoire (véritable jurisprudence) rendu en novembre 1999 dans « l’affaire Kouladé Ouli Rose contre Université de Côte d’Ivoire » et que « L’Eléphant» a pu consulter, donne le droit au jury, dans une situation semblable, de délibérer de nouveau et d’expulser de la liste des admissibles, ceux qui s’y sont retrouvés à la suite d’une erreur matérielle clairement identifiée.

« Considérant que le fait de procéder à la publication des résultats d’un concours ou d’un examen par affichage ne confère pas aux personnes figurant sur la liste un droit acquis s’il est établi que par suite d’une erreur, celle-ci ne correspond pas à la liste arrêtée par le jury de l’examen. Que l’autorité chargée de l’organisation est en droit de retirer la liste affichée et de procéder à la correction nécessaire… » Peut-on lire dans cet arrêt d’une clarté indiscutable.

Sauf qu’au moment où le président du jury invite les autres membres à rejoindre leur place pour une nouvelle délibération, le Conseiller Technique représentant le ministre Bacongo crie : « stop ! Le ministre me charge de vous demander d’arrêter tout, plus de travaux de délibération. L’inspecteur général a été saisi et il arrive. Donc vous arrêtez tout et tout le monde reste en place jusqu’à l’arrivée de l’Inspecteur général qui a été chargé de diligenter une enquête!.» Pour un ministère qui prétend qu’il ne s’ingère nullement dans l’organisation de ce concours, donner de telles injonctions à un jury souverain, c’est en effet un bel exemple de non-ingérence.

Quelques heures plus tard, arrive l’Inspecteur général du Ministère de la Fonction Publique, le professeur et ex-syndicaliste Traoré Flavien, accompagné d’un inspecteur technique dénommé Coulibaly Seydou. L’inspecteur général est porteur d’une lettre de mission signée quelques minutes plus tôt par le directeur de cabinet adjoint qui prétendait être si occupé qu’il n’a pu effectuer le déplacement la veille pour contrôler les délibérations. Et dans cette lettre de mission que « L’Eléphant » a pu consulter et qu’il a rédigée depuis son cabinet sans avoir mis les pieds sur le terrain, le Dircab adjoint ose affirmer : « Il me revient que des cas de fraude auraient été constatées dans la proclamation des résultats d’admissibilité aux concours professionnels d’accès à l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) au titre de l’année 2015… » Qui donc lui a parlé de «fraudes» puisque personne n’avait encore sorti ce mot et que le Conseiller Technique représentant le ministre Bacongo était encore sur les lieux et avait suivi les explications de l’opérateur technique ? Apparemment, il y avait eu une autre délibération au ministère. Parler de fraudes était pour lui une revanche sur les membres du jury qui, la veille, avaient rejeté sa tentative d’imposition de 7,10 de moyenne pour l’admissibilité au cycle supérieur ?

 

L’inspecteur se fait fournir des explications

Dans la salle de délibérations et en présence de tous les acteurs y compris la directrice générale de l’Ena, le président du jury et l’opérateur technique expliquent clairement et longuement à l’inspecteur, ce qui s’est passé. A aucun moment, l’expression fraude n’est employée. On parle plutôt d’une omission de scannage des coupons des absents et la prise en compte mécanique par la machine, du fait de cette omission, d’une seule note attribuée à ces derniers et prise comme leur moyenne finale. Et la solution pour régler le problème lui est donnée, c’est-à-dire, reprendre les délibérations en prenant en compte cette fois-ci les coupons des copies des absents. Entre-temps, à plusieurs reprises, l’Inspecteur général reçoit des coups de fil et tout le monde l’entend dire chaque fois : « Oui monsieur le ministre, ce sera fait monsieur le ministre, bien noté monsieur le ministre ». Quelle indépendance dans la conduite d’une enquête impartiale. Ce sketch surréaliste dure de 11 heures à 17 heures. Puis, après avoir reçu un ultime appel, l’Inspecteur Général déclare : « Le ministre dit d’annuler les résultats du concours». Stupeur dans la salle.

Le président du jury interpelle, arguments légaux à l’appui, l’Inspecteur Général sur la gravité et la dangerosité d’une telle décision. Pourquoi annuler les résultats du concours à partir du moment où la preuve a été faite qu’il n’y a eu aucun problème dans le déroulement de tout le processus et que les résultats n’ont été viciés que par une simple omission non intentionnelle de scannage des coupons des absents ? Ce qui peut rapidement être corrigé sans qu’il y ait besoin d’annuler le concours ? Et le président du jury de conclure : « Si on doit annuler les résultats du cycle moyen supérieur, dans ce cas, il faut annuler aussi ceux du cycle supérieur». Embarras de l’Inspecteur Général qui reçoit un autre coup de fil puis déclare : « Bon, je pense qu’on va suspendre tous les résultats, y compris ceux du cycle supérieur…le ministre dit d’arrêter tout, vous ne touchez plus à rien, la scène du crime est là et vous ne devez plus toucher à rien puisqu’on va venir faire une enquête… »

Les instructions venant, paraît-il, du ministre, les membres du jury et la directrice générale de l’école décident de se retirer. Mais on leur demande de rester sur place parce que le Conseiller technique principal du ministre Bacongo était en route pour l’Ena. La grosse artillerie quoi. Tout le monde reste donc en place. Mais quand ce dernier arrive, il est étonné d’être attendu par tous ces pères et mères de famille en cet après-midi de ce 24 décembre consacré généralement à des courses non professionnelles. Là, il déclare qu’en réalité, il n’est venu que pour parler avec l’Inspecteur Général. Les autres, l’ayant attendu donc pour rien, se retirent et rentrent chacun chez soi. Ecœurés par ce spectacle et cette volonté de se saisir de cet incident pour régler manifestement des comptes.

 

Vite, un communiqué assassin !

Alors que l’enquête de l’Inspection Générale n’a pas encore débutée, dans les minutes qui ont suivi les échanges dans la salle de délibération et malgré les explications fournies par l’opérateur technique, le ministère de la Fonction Publique, on ne sait trop dans quel objectif, envoie un communiqué à l’Agence Ivoirienne de Presse (AIP) et au site «abidjan.net ». Lesquels s’empressent de publier cet immense scoop. Le même communiqué est publié sur le site officiel du ministère. Son contenu est des plus orientés. Au passage, le ministre tente de dégager sa responsabilité dans ce qu’il appelle « 23 cas de fraudes ». Allez, redécouvrons ce communiqué rédigé par le directeur de cabinet adjoint : «CONCOURS ENA : 23 cas de fraudes constatés. Le Ministère de la Fonction Publique fait suspendre les délibérations et diligente une inspection. La proclamation, par l’ENA, le 23 décembre 2014, des résultats d’admissibilité aux concours professionnels a fait apparaître des cas de fraudes. En effet, 23 personnes ont été déclarées admissibles à ces concours sans avoir composé. Faut-il rappeler que, conformément aux dispositions du décret n° 97-25 du 15 janvier 1997, l’organisation et le déroulement de ces concours ont été exclusivement pilotés par la Direction de l’Ecole. Aussi, face aux cas de fraudes constatés, le Ministère de la Fonction Publique et de la Réforme Administrative a-t-il décidé de la suspension immédiate du processus de proclamation des résultats. Par la même occasion, le Ministère a diligenté une enquête conduite par l’Inspection Générale, afin d’élucider cette situation et de situer les responsabilités. » Ils n’ont peur de rien. Ils ne prennent même pas la précaution d’utiliser le conditionnelle. On comprend bien pourquoi, puisque c’est la direction de l’Ena qui seule, a en charge l’organisation de toutes les opérations de ce concours, le ministère se tenant à l’écart.

« L’organisation et le déroulement de ces concours ont été exclusivement pilotés par la Direction de l’Ecole »? Faux ! Le ministère, malgré ce Décret, s’est impliqué corps et âme dans tout le processus et avait même tenté de contrôler d’abord les résultats avant leur affichage.

En réalité, dans le cadre de ces concours, le ministère a mis en place une « Commission de Coordination » qui était présidée-décidément- par le Dircab adjoint en personne. Cette Commission comprenait trois conseillers techniques de Cissé Bacongo, à savoir Doumbia Moussa, chargé du cycle supérieur ; Yao Kouakou Jean, chargé du cycle moyen supérieur et Oulai Corinne pour le cycle moyen.

Ce n’est pas fini. Les membres de cette Commission ont même participé au choix des sujets et à la distribution des épreuves aux candidats, sans compter leur participation à toutes les délibérations jusqu’à la correction de certaines copies.

Ce n’est pas fini. C’est le ministère qui a imposé l’opérateur technique, la « SONEC », à la direction de l’école pour le traitement informatique des résultats. « L’Eléphant » a pu consulter à cet effet, un document très instructif écrit par le directeur de Cabinet adjoint. Et c’est cet opérateur qui, jusqu’au moment où ce numéro de « L’Eléphant » était mis sous presse, continue de suivre électroniquement, tous les concours professionnels organisés par le ministère de la Fonction Publique.

Comment après avoir quasiment pris en otage toute l’organisation du concours, le ministère peut-il prétendre qu’il s’est totalement tenu en retrait par respect pour un Décret ? Quel était l’objectif d’un tel désengagement sans fondement ? Jeter à la vindicte populaire la direction de l’école ? Et ça n’a pas manqué ! Puisque cette direction, dans les minutes qui ont suivi la publication du communiqué, a subi un véritable lynchage sur les réseaux sociaux. Des internautes ont félicité le ministre et l’ont appelé à démettre sur le champ, la directrice de l’école. Mais d’autres internautes, des mauvaises langues, on ne sait trop pourquoi, se sont déchaînés contre le ministre Cissé Bacongo en faisant d’horribles liens entre cette affaire et la réhabilitation controversée des universités. Ce qui, selon les sources de « L’Eléphant », a provoqué une vive émotion au cabinet de ce dernier. Pourquoi s’en prendre à un ministre qui dit clairement qu’il n’a pas mis le moindre doigt dans l’organisation d’un concours et qui sans enquête préalable, a réussi à découvrir 23 cas de fraudes ? Ah ! On ne respecte plus la parole de l’autorité dans ce pays…

 

Ne nous appelez plus et allez faire une conférence de presse !

Selon une source interrogée par «L’Eléphant », dès qu’elle prend connaissance du contenu du communiqué du ministère, la directrice de l’Ena tente de joindre le ministre Cissé Bacongo. En vain ! Finalement, elle aurait réussi à joindre le Dircab adjoint. Mais ce dernier, selon notre source, lui aurait sèchement déclaré qu’elle est dessaisie du dossier dès l’instant où l’Inspecteur Général a été saisi et que, jusqu’à la fin de l’enquête, elle devrait se garder de les appeler. Ce qui fait dire à notre source que le Dircab adjoint était certainement en compagnie du ministre lorsque la directrice tentait de l’avoir au téléphone.

Le vendredi 26 décembre, c’est pourtant le même Dircab adjoint qui convoque la directrice pour une réunion avec le ministre, à son cabinet. Quand elle fait son entrée dans le large et confortable bureau du ministre aux environs de 12 heures, elle y trouve, en sus du ministre lui-même, sa chargée de Communication, Mlle Lohouès, le Conseiller Jeunesse du chef de l’Etat, Touré Mamadou (qu’est-ce qu’il faisait là ?), le Daaf du ministère et l’incontournable Dircab adjoint.

Après s’être lamenté devant la directrice de l’Ena pour les misères qui lui étaient faites par quelques internautes sur les réseaux sociaux, le ministre lui ordonne d’organiser dans les heures qui suivent, une conférence de presse dans laquelle elle devrait insister sur le fait qu’il n’a absolument rien à voir dans cette affaire. La précision est répétée une deuxième fois par le Dircab adjoint. Selon une source au ministère, tout s’est passé comme si on reprochait à la directrice, son incroyable souci de transparence dans l’organisation des concours à l’Ena.

Sommée d’aller organiser cette conférence de presse, la directrice sort des locaux du ministère vers 14 heures et se rend à son bureau à l’Ena où elle est surprise de trouver 23 journalistes ameutés par le ministère. Dans les locaux mêmes de l’Ena, les agents sont surpris de voir arriver cette meute de journalistes qui les informent de la tenue imminente d’une conférence de presse par la responsable des lieux.

Quelques minutes plus tard, la directrice est en face des journalistes (« L’Eléphant » n’a pas été convié à ce grand moment de vérité) auxquels elle explique par le menu ce qui s’est passé et va, par soucis de transparence, jusqu’à leur distribuer des exemplaires des feuilles sur lesquelles composent les candidats en prenant le soin de leur expliquer qu’il est impossible de frauder avec cette feuille sur laquelle se trouvent deux codes-barres dont l’absence de l’un rend impossible l’identification du candidat. A aucun moment, elle ne parle de fraude. Elle parle plutôt d’une erreur liée au non scannage des copies des absents et précise qu’il n’y a pas lieu d’annuler les résultats, non sans présenter les excuses de la direction de l’école aux absents qui se sont retrouvés sur la liste et qu’on pourrait prendre pour des fraudeurs alors qu’ils n’ont rien à voir dans cette affaire. Après quelques questions posées par les journalistes, la conférence de presse prend fin. Dans l’ensemble, les journalistes sont déçus. On leur avait dit que la directrice allait faire des aveux et probablement annoncer sa démission. Il n’en a rien été.

 

Pendant ce temps

au ministère…

Au moment où la directrice de l’école s’expliquait devant les journalistes sur ordre du ministre Bacongo, certains de ses collaborateurs, y compris le secrétaire général du syndicat des agents de l’Ena et le Secrétaire Général de l’Ena, Oulai Deazi André, étaient reçus pour audition, par la Commission d’enquête mise en place par le Dircab adjoint et comprenant l’Inspecteur Général Traoré Flavien, l’Inspecteur Technique Coulibaly Seydou, les Conseillers Techniques Hlyh, Diabaté Moussa et Boti Bi.

Le Secrétaire général de l’Ena a été longuement entendu et selon nos sources, il a beaucoup parlé allant jusqu’à faire un véritable réquisitoire contre la directrice de l’Ena, parlant d’accaparement de tous les pouvoirs, de dysfonctionnements des services dans le déroulement des concours, de son écartement du processus et de la sélection, par un processus de gré à gré, de l’opérateur technique, lequel ne serait pas fiable. Une déposition qui, paraît-il, a beaucoup plus à de nombreuses vedettes du ministère et qui a permis à l’inspecteur de fonder sa conviction que les concours doivent être annulés.

La directrice générale de l’Ena, elle, n’a été entendue que le mercredi 31 décembre, en dernière position. Elle n’a pas été informée de la mise en place de cette Commission d’enquête et aucun document ni rapport écrit ne lui a été demandé. C’est que sur la base des déclarations du secrétaire général, la Commission avait tiré toute ses conclusions. Pourquoi se fatiguer encore à demander des documents surtout qu’on tient l’incompétente qui est à la base de tout ?

Sauf que dans les faits, le témoignage du Secrétaire Général-et « L’Eléphant » a pu le vérifier- est une éclatante célébration de mauvaise foi. En effet, c’est ce dernier qui a eu, seul, en charge, la supervision des inscriptions en ligne et de toutes les opérations liées à ces inscriptions. C’est encore lui qui a supervisé l’examen et la validation de tous les dossiers de candidatures. C’est encore lui qui occupe le poste de vice-président de la coordination des opérations des concours et assurait aussi le secrétariat du jury d’admissibilité du concours professionnel d’accès au cycle supérieur. D’où vient-il donc qu’il soit allé raconter à la commission d’enquête que ce qui est arrivé serait dû à des dysfonctionnements parce que la directrice aurait concentré entre ses mains, tout le processus alors que le ministère coiffait tout en réalité via le Dircab adjoint ? « C’est un aigri, un jaloux et un ingrat. Il devrait balayer devant sa porte avec la moralité qui est la sienne et qui aurait dû le conduire à la Maca… », a répondu à « L’Eléphant », un responsable de l’école. Lequel n’a pas souhaité en dire plus. Mais cette réponse suffisait pour que « L’Eléphant » approfondisse son investigation sur la question, surtout que l’on parle de fraude dans cette affaire.

 

Abus de confiance

et intimidation

Où trouver généralement des informations sur une affaire qui aurait dû conduire quelqu’un en prison qu’en activant les réseaux et autres sources auprès des services de police et de sécurité divers ? Ainsi, de source policière, « L’Eléphant » s’est laissé conter que le Secrétaire général de «L’Ena », en novembre 2011, a fait l’objet, avec un autre compère (un enseignant), d’une plainte pour abus de confiance portant sur la somme de 1,4 million de Fcfa. Argent qu’ils ont pris pour tenter de faire entrer quelqu’un à l’ENS, lors du concours des professeurs. L’opération ayant échoué, ils se sont retrouvés dans l’incapacité de restituer l’argent, au point de déclencher une plainte pour abus de confiance contre eux, auprès de la police criminelle. Interrogé par la police-« L’Eléphant » a pu le vérifier-le secrétaire général de l’Ena a reconnu avoir reçu la somme de 700 mille FCFA et avait pris l’engagement, le candidat n’ayant pas réussi à entrer à l’Ecole Normale Supérieure, de rembourser les 700 mille au plus tard, à la fin de l’année 2011. Mais il ne tiendra pas sa parole. Obligeant les enquêteurs à débarquer dans les locaux de l’Ena pour tenter de le mettre aux arrêts. Il sera sauvé de justice par une bonne volonté et sera contraint de rembourser intégralement l’argent. Depuis, au sein de l’Ena, c’est avec beaucoup d’appréhension que des tâches lui sont confiées dans l’organisation des concours. Ce qui, manifestement, lui est resté en travers de la gorge, d’où son déchaînement devant la Commission d’enquête. Et la Commission d’enquête qui croyait tenir enfin la preuve de l’implication de la direction dans ce qui s’est passé, s’est gavée sans modération, des déclarations du secrétaire général qui a parlé de gré à gré dans la sélection de l’opérateur technique alors que celui-ci n’a été imposé que par le ministère.

Interrogé par « L’Eléphant » sur cette affaire d’abus de confiance et d’intimidation, le secrétaire général de l’Ena a dit ne pas s’en souvenir…

 

Les conclusions de la Commission d’enquête

Après cinq jours d’enquête sans jamais mettre les pieds sur le lieu du « crime » en dehors de son passage dans les locaux de l’Ena le 24 décembre, l’Inspecteur Général Traoré Flavien et ses fin limiers de sa Commission d’enquête ont appelé la presse pour rendre leur résultat. Ils n’ont pas pris le soin de respecter le principe du contradictoire en soumettant leurs résultats provisoires à la direction générale de l’Ena pour ses observations comme l’exigent les règles.

On retient cependant de leur conférence de presse que de fraude- comme l’a prétendu le Dircab adjoint dans son communiqué qui est encore affiché sur le site du ministère- il n’y en a point eu. Traoré Flavien lui-même l’affirme avec force, suite à une question d’un journaliste : «aucun élément matériel ne permet d’affirmer qu’il y eu fraude ou tentative de fraude… » Sauf qu’il s’empresse d’ajouter : « C’est pourquoi, notre enquête bien qu’achevée, doit se poursuivre ». Poursuivre une enquête menée par lui-même et achevée, en voilà une bien étrange façon de procéder… et cette autre enquête devrait montrer qu’il y a eu fraude et qu’il a été incapable lui, de le découvrir ? Ridicule, quand tu nous tiens !

Pour la Commission d’enquête, il n’y a donc pas eu fraude, mais des dysfonctionnements… « (…) cette enquête a révélé des insuffisances et des dysfonctionnements dans le processus de délibération et l’organisation du concours professionnel du cycle moyen supérieur… » Pourtant, alors qu’il ne parle que du cycle moyen supérieur, il demande l’annulation à la fois du cycle moyen supérieur et du cycle supérieur. Etrange ! « En résumé, cette mission d’inspection justifie pleinement l’annulation des résultats des concours professionnels d’admissibilité au Cycle Moyen Supérieur et au Cycle Supérieur de l’Ena, de l’année 2014, décision prise par monsieur le ministre de la Fonction publique et de la Réforme Administrative. » Ah oui ! Même si le ministre s’est trompé en parlant de fraudes, il faut, pour ne pas provoquer son sanglot, lui donner raison en soutenant sa décision d’annuler des concours dont l’un ne souffre d’aucune irrégularité et qu’il n’y a eu aucune fraude dans l’autre. Bravo !

Quant à l’opérateur technique, les enquêteurs prétendent « que (son) programme informatique souffre d’insuffisances qui ne répondent pas à toutes les interrogations ». Sans toutefois préciser quelles sont ces interrogations. Ils croyaient que c’est la directrice qui l’a choisi ? Pourtant, c’est le même opérateur-et, selon les sources de « L’Eléphant » il est parfaitement fiable- qui continue de travailler jusqu’à ce jour, pour tous les concours organisés par le ministère de la Fonction Publique.

Dans cette affaire, le jury a reconnu avoir omis de scanner les coupons des absents. C’est cette omission qui a fait qu’ils se sont retrouvés sur la liste des admissibles. Et des textes existent qui leur permettent de rattraper cette erreur en délibérant de nouveau pour exclure les absents. Mais apparemment, le ministère vise d’autres objectifs en s’opposant à cette solution. Il veut juste récupérer et contrôler le concours qu’il trouve sans doute trop verrouillé par cette directrice qu’il n’a pas nommée et qui n’entend pas se laisser faire.

Selon les sources de « L’Eléphant », pris à son propre piège, le ministère ferait pression en ce moment sur la direction de l’Ena afin qu’elle avoue sur papier, une responsabilité administrative (ce qui est caché dans les termes (« insuffisances et dysfonctionnements »), afin que, sur la base de cette reconnaissance écrite d’une faute qu’elle ne reconnaît point avoir commise, le ministre puisse aller en conseil des ministres pour obtenir son dégommage en douceur et détruire à jamais, sa réputation. Mais cette dernière, de source proche du dossier, n’entend pas reconnaître une quelconque faute dans cette affaire et demanderait à ceux qui ont parlé de « fraude » et qui n’ont pas découvert de « fraudes » de leurs propres aveux, de prendre leurs responsabilités. Une situation qui met en ce moment le ministère dans un état de profonds tourments. À tel point que le ministre Bacongo s’est fait porter pâle le mercredi dernier et ne s’est pas rendu à Yamoussoukro pour le conseil des ministres.

 

Le chef de l’Etat a récupéré le dossier

Ayant été privé des explications de Bacongo au cours dudit conseil des ministres et devant l’émotion et l’injustice qui ont été créées par la décision d’annulation des deux concours alors que les vrais admis n’ont commis aucune faute et qu’il n’y a eu aucune fraude, le chef de l’Etat a décidé de mener sa propre enquête via son conseiller chargé de la Fonction publique. Lequel, depuis la semaine dernière, a entrepris d’entendre tous les acteurs y compris les champions du ministère de la Fonction Publique qui ont participé à tout à l’Ena et qui prétendent qu’ils n’ont jamais été associés à quoi que ce soit. Il devrait aussi entendre le conseiller jeunesse du chef de l’Etat qui pourrait lui expliquer les contours de la conférence de presse que la directrice a été contrainte d’organiser afin de s’expliquer devant 23 journalistes choisis par le ministère.

Enfin, si ça peut servir, « L’Eléphant» est également disposé à se faire entendre… Qui sait, peut-être qu’il pourrait réconcilier les uns et les autres et les amener à cultiver le « vivre ensemble » si cher à notre président. Pour le bonheur des vrais candidats déclarés admis et qui n’ont rien à voir dans tout ce mauvais sketch mis en scène depuis le ministère…

ASSALE TIEMOKO

Collaboration : W.A

L’Eléphant déchaîné

Comments

comments

What Next?

Recent Articles

Leave a Reply

Submit Comment