06062020Headline:

Côte d’ivoire : « le refus du gouvernement d’accepter la main tendue de l’opposition contre le coronavirus est incompréhensible » (Allah kouadio Remi)

Pharmacien de son état, ancien ministre, ayant eu en charge le ministère de la Santé, Dr Allah Kouadio Rémi, vice-président du PDCI-RDA, propose dans l’entretien qui suit, ses recettes dans la lutte contre le coronavirus (Covid-19) dans notre pays.

1-Quelle opinion avez-vous de la gestion de crise du COVID-19 en Côte d’Ivoire ?

Il faut reconnaître qu’il y a eu de nombreuses réserves et même des critiques sur le contenu et la mise en œuvre de la stratégie de riposte élaborée par le gouvernement. Tout cela a été abondamment relayé par les média. Voilà pourquoi vous me permettrez de commenter plutôt les axes de cette stratégie et les mesures qui me semblent aller dans le bon sens et aider ainsi modestement à leur renforcement un tant soit peu.

2-Quels sont ces axes et ces mesures ?

La première de ces mesures est de faire du dépistage un élément très important de la stratégie de riposte. C’est cette stratégie qui a permis à la Corée du sud de contrôler l’épidémie, de limiter le nombre de morts et même de se passer du confinement, dont la mise en œuvre et le respect ne sont pas aisés. En effet, pour lutter efficacement contre cette maladie dont la dangerosité provient de son caractère hautement contagieux et de son évolution foudroyante, il faut identifier le plus rapidement possible le maximum de personnes contaminées, les isoler et les soigner afin d’éviter qu’elles ne contaminent des personnes saines.

Que le gouvernement prévoit un nombre conséquent de centres de prélèvement pour le dépistage est une excellente chose. J’espère seulement qu’il arrive à se procurer en quantité suffisante les kits de dépistage fiables quand on sait que beaucoup de pays ont adopté la même démarche, ce qui provoque une tension extrême du marché des kits. Nous avons en mémoire les 600 000 kits défectueux vendus à un pays européen il y a quelques semaines. Nous savons que dans le secteur public, seuls l’Institut Pasteur et le CEDRES sont capables de mesurer la charge virale d’un malade.
Il y a des laboratoires privés à Abidjan qui pourraient, le cas échéant, avec un renforcement de capacité, contribuer à analyser les prélèvements que le Ministère de la Santé et de l’Hygiène Publique effectue sur le territoire national. Ces laboratoires ont-ils été invités à participer à l’effort national de lutte contre le COVID-19 ? Si ce n’est pas le cas, la Côte d’Ivoire gagnerait à les solliciter immédiatement.

Allah Kouadio Rémi, lutte contre le coronavirus

Nous voyons qu’en Europe, même les laboratoires biologiques vétérinaires sont mis à contribution. Faire du dépistage un axe important de la stratégie de lutte contre le COVID-19 est très judicieux, mais le gouvernement doit se donner les moyens d’en faire une réalité concrète. Dans le cadre de la coopération sud-sud, un pays ami comme le Maroc qui semble avoir très bien anticipé, peut aider à renforcer nos capacités en la matière.
Nous avons eu l’écho par les media d’un entretien entre les deux chefs d’États sur la question du COVID-19. Au-delà de la coopération sud-sud, la Corée du Sud semble le pays qui a démontré son savoir-faire en la matière. Si ce n’est déjà fait, nous devons solliciter leur assistance technique.

3-Que peut-on retenir des autres mesures non moins importantes vos avis ?

La 2ème mesure qui me semble importante est la généralisation du port de masque. Le confinement est une mesure importante qui empêche la circulation du virus lorsqu’il est bien appliqué et surtout respecté. Mais, je le disais plus haut, sa mise en œuvre et son respect ne sont pas aisés. En effet, le cadre de vie d’une grande partie de notre population ne se prête pas à cette mesure. Ensuite, le secteur informel étant un pan important de notre économie à travers lequel beaucoup de nos compatriotes gagnent leur vie au jour le jour, le confinement peut conduire à un désastre social et la distribution maladroite de vivres, source de polémique, à laquelle nous assistons actuellement, n’y changera rien.
Nous devons être réalistes pour reconnaître que la mise en œuvre du confinement et son respect seront difficiles pour une partie non négligeable de notre population, il en est de même pour la distanciation sociale. C’est le port du masque généralisé que vient de décréter le gouvernement qui va permettre de pallier cette insuffisance de la mesure du confinement. La Chambre de commerce et d’industrie, ainsi que la Chambre des métiers et de l’artisanat ont les capacités pour mettre à la disposition du public, des masques ayant un minimum de qualité. Le ministre du Commerce l’a confirmé.
Il faut, à mon sens éviter de rechercher à produire des objets trop sophistiqués. Il faut des objets faciles d’entretien et inoffensifs. L’essentiel est que toute personne qui sort de chez elle ait le nez et la bouche couverts; car plus que se protéger du virus, c’est ne pas être une source de contamination de l’autre qui est important. Personne ne doit se retrouver dans un lieu public s’il n’a pas le nez et la bouche couverts et ceci réduira très fortement les contaminations interpersonnelles. La gratuité doit côtoyer la possibilité d’achat à un prix accessible pour le plus grand nombre. Par exemple, environ 500f CFA la paire de masques.

Ces masques devront être réutilisables, leur mode de nettoyage connu et vendus par paire et être sûr que chaque personne en possède au moins deux. Cette mesure, pour connaitre le succès indispensable afin de ralentir significativement la circulation du virus, doit bénéficier d’une véritable volonté politique en termes, de fabrication, d’activités de sensibilisation intense et de financement de sa mise en œuvre. Déjà, des initiatives comme celles des forces armées qui fabriquent dans leurs ateliers 1000 masques réutilisables par jour avec pour objectif de doter l’ensemble des Forces de défense et de sécurité est un signal très encourageant qui doit être amplifié et qui démontre que la mesure du port de masque généralisé est réaliste.
Une autre mesure positive que je relève est l’intégration, par un arrêté complémentaire de l’hydroxy chloroquine dans le schéma thérapeutique de la Côte d’Ivoire le 30 mars 2020. Il faut dire que l’absence de cette molécule dans notre schéma thérapeutique a laissé perplexe plus d’un. J’espère seulement que cela présage que nous allons finir par adopter le protocole du Pr Raoult comme une des options dans le schéma thérapeutique de la Côte d’Ivoire qui a déjà le mérite de laisser un large choix dans les possibilités d’associations antiviral-antibiotique. L’un des objectifs qui sous-tend toute politique de santé publique est de « rapprocher l’offre de soin de la population ».
Si certains médecins pour x raisons refusent d’appliquer ce protocole du Pr Raoult à leurs malades, c’est leur droit le plus absolu. À l’inverse, si d’autres médecins sont convaincus que c’est ce protocole du Pr Raoult appliqué à la lettre, qui peut sauver leurs malades, ils doivent avoir la possibilité d’en disposer. Le débat sur cette question a été tellement public que je me demande si le gouvernement peut se permettre de refuser cette option-là aux malades de Côte d’Ivoire ? C’est un point important puisque le public regarde régulièrement à la télé et sur le net les témoignages de personnes crédibles par rapport aux résultats de ce protocole Raoult.

4-Monsieur le ministre, vous avez des propos encourageants vis-à-vis du ministère de la Santé mais sur chacune des questions, vous avez fini par des questionnements ?

Oui, je préfère m’interroger, humilité oblige, et aussi parce que le ministère de la Santé est en aval des insuffisances des autres secteurs, mais comme il gère la santé des gens, les populations sont plus exigeantes envers ce ministère. Quand il y a des accidents de la route avec plusieurs morts et blessés, les premiers moments d’émoi passés, c’est le ministère de la Santé que l’on accule sur les conditions de prise en charge des blessés.
On oublie que le ministère de la Santé n’est pour rien dans les causes de l’accident et que c’est le Ministère en charge de la Sécurité Routière, et celui en charge de l’entretien routier, qui, devraient répondre de cela. Je pourrais multiplier les exemples. Ce que je constate, c’est que tout ministre de la Santé portera une ou plusieurs croix durant son mandat. J’ai eu à gérer la crise des déchets toxiques avec la fermeture concomitante de la décharge d’Akouedo en 2006, puisqu’en plus de la Santé, j’avais en charge la salubrité.
Nous avons consulté plus de cent mille personnes intoxiquées en quelques semaines pendant que nous travaillons concomitamment à éviter à Abidjan l’explosion de plusieurs épidémies à causes des ordures qui étaient difficilement ramassées en raison de la fermeture de la décharge d’Akouedo. Il y a eu d’autres croix. Ceci pour vous dire que cette contribution se veut positive, car j’ai vécu la difficulté de ce poste de ministre de la Santé.

Je voudrais rendre hommage aux personnels de Santé qui avaient montré un visage héroïque en travaillant 10 à 12 heures d’affilée alors que, eux-mêmes et leurs proches étaient malades. J’ai d’ailleurs dû recourir à plus de 1000 cadres de la Santé au chômage pour les soulager et c’est ainsi que j’ai obtenu, après la crise, auprès du président Gbagbo et du Premier Ministre Banny, l’intégration de 1291 médecins, pharmaciens, chirurgiens-dentistes à la Fonction publique en 2007. Certains anciens ministres de la Santé ont déploré que les anciens ministres ne soient pas mis à contribution par l’actuel ministre de la Santé.
Voyez-vous, devant un problème il faut :
La connaissance scientifique et technique pour appréhender le problème dans toutes ses dimensions et identifier le catalogue de solutions directes ou indirectes disponibles.
– L’expérience pour faire le meilleur choix dans le catalogue de solutions.
– Le bon sens pour adopter la ou les solutions retenues au contexte du moment.
C’est la réunion de ces trois éléments qui permettent d’atteindre l’efficacité. Pour augmenter vos chances de réunir ces trois éléments, vous devez ouvrir le processus de recherche de solutions à des personnes ressources extérieures à votre habituel cercle de réflexion. Donc consulter les prédécesseurs peut s’avérer très utile. Au total, le gouvernement, pour se faciliter la tâche et être efficace, doit rechercher l’adhésion des populations aux mesures instituées. C’est en cela que le refus du gouvernement d’accepter la main tendue de l’opposition qui lui propose une Union Sacrée pour lutter contre le COVID-19 est incompréhensible.
Si chaque mesure était endossée par une coalition où se trouvent tous les leaders politiques, je suis persuadé que cette adhésion tant recherchée serait moins difficile à obtenir. Ce qui s’est passé à Yopougon complique la riposte et cela nous met tous en danger. Ceci étant posé, le ministre est libre de consulter ou pas les anciens ministres, c’est son choix et je le respecte quel qu’il soit. Pour l’heure, nous ne sommes pas consultés et nous n’avons accès à aucune information si ce n’est à travers les média.
Pour ma part, je consultais régulièrement certains prédécesseurs, particulièrement le ministre DJEDJE Mady, celui-là qui a organisé les Etats Généraux de la Santé en 1983. Je l’admire pour ses capacités cognitives très au-dessus de la moyenne, pour sa connaissance de la chose médicale et pour sa grande culture générale. Je n’hésitais pas à le tenir informé souventes fois des problèmes importants et des solutions que mes collaborateurs et moi envisagions d’apporter. Merci à lui et aux autres.

5-Sur quelle note préférez-vous conclure cet entretien ?

Pour ce qui est de notre stratégie, je dirais que le Triptyque TESTER, ISOLER, SOIGNER, me semble pertinent. Les mesures arrêtées par le gouvernement me semblent globalement bonnes. Je ferai observer que des mesures comme le lavage fréquent des mains, ne plus se serrer la main ni se donner des accolades avaient déjà été prises lors de la lutte contre la fièvre EBOLA. Nous aurions dû les garder parce qu’elles améliorent sensiblement les indicateurs de Santé Publique. Beaucoup de maladies infectieuses sont des maladies des mains sales.
Je plaide donc pour que ces mesures soient conservées après la crise. Même notre rapport à nos disparus (funérailles) doit évoluer. Enfin, beaucoup souhaitent apporter leur concours dans cette lutte mortelle, il appartient au gouvernement de créer la confiance et de faire confiance. De même, il n’y a aucune honte à solliciter des pays frères ou amis qui semblent mieux préparés. Cette crise aura eu le mérite de remettre en cause nombre de nos certitudes. Fasse qu’elle rende le monde meilleur.

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