01222017Headline:

Côte d’Ivoire : quand les conseillers du président Ouattara font (parfois) de l’ombre aux ministres

quatra de ouattara

Au palais présidentiel, ils sont une trentaine de spécialistes qui, chacun dans son domaine, traitent les dossiers chers au chef de l’État. Au point, parfois, de concurrencer les ministres…

En octobre, alors que la campagne pour la réélection d’Alassane Ouattara battait son plein à Abidjan, une rencontre était organisée, au Palais de la culture de Treichville, par les jeunes cadres du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP, la coalition au pouvoir). L’invité d’honneur : Amadou Gon Coulibaly, le tout-puissant secrétaire général de la présidence, assis au premier rang. À ses côtés, ses deux adjoints, Thierry Tanoh etPhilippe Serey-Eiffel, chargés respectivement des questions économiques et des grands projets, mais aussi Abdourahmane Cissé, ministre du Budget, et Mamadou Touré, conseiller technique du président à la jeunesse et aux sports.

Sur scène, les orateurs se succèdent, s’échangent compliments et plaisanteries. Le ministre du Budget salue la capacité d’Amadou Gon Coulibaly à exercer une « pression douce » sur ses collaborateurs afin de faire avancer les dossiers. Le secrétaire général de la présidence, lui, rappelle avec humour à Serey-Eiffel qu’avant d’être son « patron » il a d’abord été son employé, dans les années 1990, à la Direction générale des grands travaux. Gon Coulibaly, Serey-Eiffel, Tanoh, Touré, Cissé… Ou comment, en une soirée, ces membres du premier cercle du pouvoir ivoirien ont laissé paraître une étonnante complicité, presque inimaginable entre ministres.

Tous sont – ou ont été – membres du secrétariat général qui, avec le cabinet civil (dirigé par Marcel Amon-Tanoh) et la Direction des affaires administratives et financières (de Téné Birahima Ouattara, le frère cadet de Ouattara, dit « Photocopie »), fait aujourd’hui tourner la présidence de la République. Les deux premières entités sont constituées principalement de « conseillers techniques » chargés de suivre les activités menées par les différents ministères et de veiller à leur conformité avec le programme présidentiel… quand ils ne pilotent pas directement d’importants dossiers au nom du chef de l’État. Les yeux et les oreilles du président, en somme, comme il en existe dans la plupart des pays et comme il y en a toujours eu en Côte d’Ivoire. Mais sous Ouattara, ils ont pris une importance toute particulière.

« ADO est arrivé au pouvoir après une crise postélectorale et grâce à une coalition de plusieurs partis, explique l’un de ses conseillers. En formant son gouvernement, il était obligé de prendre en compte de nombreuses contingences politiques afin de remercier ses partenaires. Il n’a donc pas été totalement libre dans ses choix. En revanche, pour son équipe de conseillers, il s’est entouré de personnes que lui ou ses fidèles lieutenants, comme Gon Coulibaly ou Amon-Tanoh, connaissaient depuis longtemps. » Une formation resserrée, constituée d’une trentaine de conseillers (contre près de 200 sous Laurent Gbagbo), et très masculine, avec pour seule femme Masséré Touré, la nièce du chef de l’État, promue récemment directrice de la communication.

Aucun organigramme officiel n’existe vraiment. « C’est une sorte de jungle organisée, s’amuse un autre conseiller. Chacun respecte son domaine de compétences, mais nous sommes assez libres dans notre manière de fonctionner étant donné que, contrairement aux ministres, nous ne disposons pas d’administration. Cette souplesse nous permet de travailler à plusieurs sur certains dossiers pour plus d’efficacité. »

Une diversité de profils

Leurs profils sont très variés : banquiers, comme Thierry Tanoh, l’ancien directeur général d’Ecobank, et Jean-Luc Bédié (le fils de l’ancien président Henri Konan Bédié), aujourd’hui conseiller chargé des banques et des marchés financiers ; ou professeurs d’université, comme Adama Diawara, le conseiller chargé de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique. Ils sont aussi de différentes nationalités : française, comme Bernard Salomé, ancien cadre de la Banque mondiale devenu conseiller chargé de l’emploi ; gabonaise, comme Roland Adjo-Lessing, son collègue responsable des relations avec le système des Nations unies ; ou ivoiro-belge, comme Christian Delmotte pour la santé.

Nombre d’entre eux étaient déjà présents autour du candidat Ouattara en 2010 afin d’élaborer avec lui son programme. Ils ne l’ont plus quitté depuis. « Ouattara est quelqu’un de très exigeant et méthodique, il a la culture du résultat mais il marche aussi beaucoup à l’affect, à la confiance… et aux e-mails. On peut ne pas le voir pendant plusieurs semaines, mais lorsqu’il a besoin de nous sur un dossier précis, quelle que soit l’heure, il faut être prêt à répondre et à pondre rapidement une note », explique l’un d’entre eux.

Quelle est leur réelle influence sur le travail des ministres et sur celui du président ? Pour les premiers, tout dépend des tempéraments et des ego en présence. Si les collaborations sont la plupart du temps fructueuses, les clashs entre ministres et conseillers n’ont pas été rares lors du premier mandat. Ainsi, lorsque Guillaume Soro était Premier ministre (jusqu’en 2012), il acceptait mal les directives que Philippe Serey-Eiffel envoyait directement par e-mail à son ministre des Infrastructures, Patrick Achi. Les relations étaient également tendues entre le ministre de la Jeunesse, Alain Lobognon, et Mamadou Touré ; entre sa collègue de la Santé, Thérèse Aya N’Dri Yoman, et Christian Delmotte ; ou encore entre le ministre de la Défense, Paul Koffi Koffi, et Alain Richard Donwahi, le conseiller défense et sécurité.

Des couacs qui ont conduit, en début de mandat, le chef de l’État à taper du poing sur la table et à, selon plusieurs témoins, « demander aux ministres qui ne veulent pas renseigner ses conseillers d’aller être ministre ailleurs ». Selon certains, pourtant, cette concurrence entre ministres et conseillers ne serait pas vraiment pour lui déplaire, car « elle incite chacun à se dépasser ».

Une de ces éminences grises ajoute : « Nous sommes des conseillers du président, pas des ministres. Notre but est de faire en sorte que son programme soit appliqué. À nous d’instaurer la meilleure relation avec le ministre pour qu’il nous fasse remonter le plus d’informations possibles afin de les répercuter au président. Surtout, ne pas être hautain, mais discuter et leur laisser croire qu’ils décident alors que le plus souvent, finalement, c’est notre point de vue qui l’emporte. » Ou du moins celui du président… Sur le dossier du troisième pont d’Abidjan, par exemple : alors que la plupart des conseillers n’étaient pas satisfaits du deal signé avec les constructeurs, Ouattara a tout de même donné son accord pour ce chantier ô combien symbolique politiquement.

Alors, tout-puissants, les conseillers ? Pas vraiment… Sous l’autorité d’Amadou Gon Coulibaly, ils ont été chargés, en cette fin d’année, de réaliser chacun un audit des projets qui n’ont pas abouti au cours du premier quinquennat dans leur domaine de compétences. Ce rapport, directement envoyé au président de la République, pourrait servir de sésame pour un futur poste ministériel ou, a contrario, contraindre certaines ambitions.

Jusqu’à présent, seuls deux anciens conseillers, Abdourahmane Cissé, naguère chargé des finances publiques, et Sidi Touré, ex-chef de cabinet du président, ont été nommés ministres. Pour les autres, ADO se charge rapidement de refroidir les esprits. Interrogé le lendemain de sa réélection sur l’arrivée potentielle de Thierry Tanoh à la primature, il a simplement lâché : « Non, ce ne sera pas le cas. »

Haby Niakate

jeuneafrique

Comments

comments

What Next?

Recent Articles

Leave a Reply

Submit Comment