10232017Headline:

Côte d’Ivoire –Un ex-détenu livre des secrets sur Ouattara, Gbagbo et Blé Goudé

ouattara et gbagbo

Bombardement de Bouaké, crise post-électorale/ Un ex-détenu livre des secrets sur Ouattara, Gbagbo et Blé Goudé

Roger Youan : «Quand on veut la vérité, on va au fond des choses»
“La Maca est surpeuplée et sa gestion n’est pas bonne

Lorsqu’on évoque 2004, on se limite à Bouaké avec les soldats français tués, déplore le président de la Coalition ça suffit !

Les évènements de novembre 2004 refont l’actualité à la faveur d’une procédure réactivée par une juge française concernant le bombardement d’une base militaire à Bouaké. Roger Youan, aux côtés de quelques camarades, avait, à l’époque, conduit des manifestations de rue qui ont tourné au drame. L’inter l’a interrogé sur novembre 2004 et sur d’autres points de l’actualité.

Le dossier relatif au bombardement du camp militaire français de Bouaké connaît un rebondissement judiciaire. Vous qui avez vécu de près les évènements de 2004, quelle appréciation faites-vous des récents développements ?

L’armée française avait détruit la flotte ivoirienne suite au bombardement d’une de ses bases au cours de l’opération Dignité. Ce qui est frappant, c’est que les pilotes biélorusses qui étaient aux commandes des deux Sukhoï, ont réussi à filer. Je n’ai pas une maîtrise des questions militaires. Mais les pilotes biélorusses en question ont été filmés sur le tarmac de l’aéroport de Yamoussoukro. Ils n’ont pas été filmés par des soldats ivoiriens puisque l’aéroport était contrôlé par la base militaire française. Pourquoi n’a-t-on pas pris le temps d’arrêter ces pilotes à l’origine du bombardement du camp ? Quand on veut la vérité, on va au fond des choses. Je ne rentrerai pas dans certains détails mais la résurgence de ce débat autour des événements de 2004 me fonde à évoquer la situation des victimes ivoiriennes. Parce qu’on ne parle pas, ou du moins, on ne parle plus de ces victimes. Lorsqu’on évoque 2004, on se limite à Bouaké avec les soldats français tués, il faudrait aussi se souvenir des civils tués et des autres victimes. Elles portent à vie des séquelles. J’ai des amis qui ont perdu la vie. A l’hôtel Ivoire, j’ai moi-même pris une balle.

 

Vous avez dirigé ce qui s’appelait « Collectif des patriotes victimes de Licorne ». Tel n’est plus le cas, aujourd’hui…

Ce n’est certainement plus le cas. Mais, cela n’exclut pas que je pose le problème des victimes de ces évènements douloureux, aujourd’hui, des laissés pour compte.

 

Voulez-vous insinuer que rien n’a été fait pour les victimes ?

Nous sommes reconnaissants qu’on ait été soigné. Mais pour les faits vécus, se limiter aux soins n’est pas acceptable. La responsabilité de l’Etat de Côte d’Ivoire doit être assumée pleinement. A côté, il y a la responsabilité de l’Etat français. Parce que, quand les officiels français disent que l’ordre d’abattre les avions est venu de Paris, cela induit que les évènements à venir sont la suite de l’ordre donné. Pendant les manifestations, les gens n’étaient pas armés. Et pour maîtriser une foule aux mains nues, ce n’est pas des armes de guerre qu’on utilise. Je considère ce qui s’est passé en 2004 comme du terrorisme d’Etat. Les victimes ont besoin de réparation. Des pères de familles sont devenus, pour ainsi dire, des sous-hommes, des élèves ont dû arrêter les cours. Je ne demande pas que nous allions forcément en justice. Mais, il faudrait, sur la base des liens entre la France et la Côte d’Ivoire, trouver le bon compromis au profit des victimes. Dois-je rappeler que les entreprises françaises qui ont été détruites en 2004 ont été indemnisées et reconstruites par l’Etat de Côte d’Ivoire. Pourquoi en retour l’Etat français n’assume pas sa responsabilité en indemnisant toutes les victimes faites par ses soldats ? Pourquoi ? Cela est inacceptable.

 

Vous avez séjourné en prison autour de 2008. Certains de vos compagnons vous ont, par ailleurs, accusé de mauvaise gestion à la tête du Collectif. Sont-ce les déboires qui vous ont amené à quitter le camp Gbagbo pour le camp Ouattara ?

Non, pas du tout ! Pour ce qui est de la mauvaise gestion supposée, je citerai le dicton : lorsqu’on veut tuer son chien, on l’accuse de rage. Personne ne dira que j’ai fait une mauvaise gestion à la tête du Collectif. En ce qui concerne la prison, c’était une toute autre épreuve. Quand vous êtes écroué à la Maca, pour atteinte à la sûreté de l’Etat et qu’une fois, en prison, le délit se commue en vol de nuit en réunion à main armée, il y a bien un problème. Plus tard, ceux qui ont planifié pour vous jeter en prison, se tapent la poitrine, en lançant : « C’est nous qui l’avons envoyé en prison. S’il n’y prend garde, il va y retourner ». Je n’avais pas en 2010, le choix entre le bien et le mal. J’avais le choix entre le mal et le moindre mal. Je ne connaissais pas Alassane Ouattara. Je ne l’avais jamais approché. Des amis ont estimé que je pouvais apporter quelque chose à sa campagne. J’ai épluché son programme. J’ai trouvé qu’il était réalisable. Je me suis alors impliqué dans la campagne, de façon délibérée. J’ai estimé qu’il fallait donner à la Côte d’Ivoire, une seconde chance. Aujourd’hui, je dirige un mouvement citoyen de pression politique. Pour moi, il faut des personnes capables de dire les choses même quand elles peuvent gêner.

 

Quelle analyse faites-vous du procès ouvert à la Cpi contre l’ancien président ivoirien et l’ex-leader des jeunes patriotes ?

Lorsqu’on a assumé des charges au sommet de l’Etat et qu’il s’est passé tout ce qu’on a vu, on ne saurait dire qu’on n’a pas de responsabilité. Il faut qu’en Afrique, on apprenne à assumer les responsabilités. Généralement, les gens sont chefs de tout et responsable de rien. Cela dit, la responsabilité est collective. Que ce soit le pouvoir ou l’opposition de l’époque. Tous ont des responsabilités. On se limite souvent à la crise post-électorale en oubliant la succession de crises que le pays a connue. La crise post-électorale est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Concernant Gbagbo et Blé Goudé, je souhaite la manifestation de la vérité. Le rôle de la Cpi est d’aider le pays à tourner définitivement la page de la violence politique. Au sortir de la crise, j’avais fait ces deux propositions. Soit, on confie notre sort à la justice. Elle fait son travail pour tout le monde. Soit, on dit : dans cette affaire, nous avons tous failli, on va sous l’arbre à palabres pour solder nos comptes.

 

Etes-vous d’avis avec ceux qui disent que Laurent Gbagbo et Blé Goudé ne sont pas les seuls qui méritent d’être à la Cpi ?

Il faut éviter de faire croire que parce que l’ancien président et le leader des jeunes patriotes sont à la Cpi, alors, tout le monde doit y être. On ne va pas vider toute la Côte d’Ivoire pour la Cpi. Il faut trouver les moyens de régler le problème chez nous. Ceux qui suivent le procès à La Haye verront que ce qui s’y joue n’est pas beau à voir, ni pour la Côte d’Ivoire, ni pour l’Afrique.

 

Pour vous, Laurent Gbagbo et Blé Goudé doivent être libérés afin d’accélérer la réconciliation des Ivoiriens ?

Il ne faut pas voir les choses de cette façon. Ce serait une prime à l’impunité. S’ils sont vraiment innocents, c’est qu’il y a quelque part des coupables. Parce que la crise a fait 3.000 morts officiellement. Vous suivez ce procès. Vous verrez qu’on parle très souvent que des victimes d’Abobo. Je condamne les morts dans cette commune. Toute victime est une victime. Mais, on ne saurait tout limiter à Abobo et à Abidjan. Dans cette crise, il y a eu des victimes partout. Moi qui suis de l’Ouest, précisément de Duékoué, que dois-je dire ? Il y a des familles qui n’existent plus. Donc, on ne dira pas qu’il faut libérer Pierre ou Paul pour que la réconciliation se fasse. Il y a un chantage que je n’apprécie pas. De part et d’autre, les gens ont commis des choses inacceptables. Si nous avons décidé que la justice s’en mêle. Il faut qu’elle s’en mêle pour tout le monde. Il faut que les victimes de Duékoué sachent que la justice ne les oublie pas.

 

Vous avez soutenu Alassane Ouattara qui est devenu président de la République. Sa gouvernance vous satisfait-elle ?

De 2010 à aujourd’hui, on ne dira pas que le bilan de Ouattara est négatif. Il y a eu la réhabilitation et la construction de nombreuses infrastructures et une embellie sur le plan économique. Mais, aucune gestion humaine n’est parfaite. Mes attentes au niveau de la bonne gouvernance ne sont pas satisfaites. Des gens détournent l’argent public sans être inquiétés. Ils ne vont pas en prison. Une route qui peut être réalisée à 10 milliards Fcfa est facturée, par exemple, au triple. On aime à dire que le président Alassane Ouattara tape du poing sur la table. Il faut laisser les tables M. le président, il faut taper sur les têtes de certains de vos collaborateurs qui confondent les caisses de l’Etat et leurs comptes personnels ! Je suis intraitable sur ce point. Mon soutien à Ouattara, c’était pour que nous ayons une nouvelle façon de gérer les affaires de l’Etat. Quand je constate des anomalies, je les dénonce. A côté de la gouvernance, je souhaite vivement que les autorités persévèrent dans les efforts de réconciliation. Il faut que les Ivoiriens se regardent en frères. Sans cohésion, tous les efforts au plan infrastructurel seront vains.

 

Qu’attendez-vous concrètement du chef de l’Etat sur le terrain de la réconciliation ?

J’attends que l’on se penche sur la situation des prisonniers issus de la crise post-électorale. Dans cette affaire, tous, d’une manière ou d’une autre, avons posé des actes blâmables. Certains, sans doute, ont des responsabilités plus importantes que d’autres. Mais pour ceux qui sont en prison, le président de la République peut, fort de ses pouvoirs, prendre une décision allant dans le sens de leur remise en liberté. On me rétorquera que les dossiers sont aux mains de la justice. Mais, le président de la République est comme un père de famille. Il peut, au nom de la cohésion, au nom du vivre ensemble, prendre des décisions visant à apaiser les cœurs. On peut accorder à ces personnes incarcérées le pardon de la nation. Ce faisant, on agit en sorte que des pères de familles recouvrent la liberté et contribuent à la marche en avant du pays.

 

Évoquons à présent les récents événements à la Maca, avec la mort du caïd Yacou le Chinois. Vous qui avez séjourné, dans cette prison, que vous inspire la situation qui s’y est produite, samedi dernier ?

La Maca n’est plus une maison de correction. Les gens n’en ressortent pas toujours corrigés, c’est-à-dire transformés positivement. Certains sortent de la Maca en bandits de grands chemins. La Maca est surpeuplée et sa gestion n’est pas bonne. Des prisonniers qui tirent sur des gardes. Comment les armes se sont retrouvées dans la prison ? Pourquoi Yacou le Chinois a-t-il régné autant sur la prison, sans réaction ? Il a été rendu célèbre pour ses frasques. Mais, il n’est pas le seul. D’autres existent. A l’époque, quand nous y étions, il y avait un certain Django tué au cours d’une mutinerie. Il régnait en 2008 sur la prison. Comment comprendre que la prison censée aider l’individu à se transformer positivement, fabrique des personnes à ce point dangereuses ? Ce sont des questions que je me pose. Je pense qu’il faut revoir la politique carcérale. Il ne faut pas attendre qu’il y ait de tels drames avant de prendre des mesures. La responsabilité des uns et des autres doit être située.

 

Pensez-vous que l’opération visait à liquider juste Yacou le Chinois que certains font passer pour un pion du pouvoir devenu encombrant ?

Pour avoir vécu la mutinerie de 2008, lorsqu’il y a une mutinerie au sein de la prison, tout peut arriver. En situation de mutinerie, il est difficile de maîtriser un prisonnier. Certains cherchent à s’enfuir. Dire qu’une opération a été menée expressément pour liquider Yacou le Chinois, je ne le crois pas. Soutenir, qu’il était un pion du pouvoir en mission, j’en doute fort. En 2008, Django n’était pas un pion du pouvoir Gbagbo. En prison, chacun cherche à mettre tout en œuvre pour contrôler la situation. Il y a des gens vêtus de rouge qui gèrent la sécurité et que nous appelions les requins. Ils s’en foutent du pouvoir. En prison, chacun met tout en œuvre pour, comme on dit, « alléger son kaba ».

 

Réalisé par Kisselminan COULIBALY

linfodrome.com

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