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Côte d’Ivoire/Présidentielle 2015 : Cocody prend le leadership de l’opposition. Les raisons..

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Présidentielle 2015 : Cocody prend le leadership de l’opposition. Les raisons de ce cinglant désaveu (Par Professeur Abdoulaye Sylla)

Parfois, il faut regarder son nombril pour voir le monde. L’élection présidentielle du 25 octobre se révèle comme l’une de ces situations. Aussi, ai-je décidé d’examiner ce scrutin par le petit bout de la lorgnette, c’est-à-dire, à travers la lentille de mon bureau de vote à Cocody, boulevard de l’Université. Mais, loin d’être un vaniteux exercice de nombrilisme béat, l’observation du vote de Cocody est une exigence de sociologie électorale. Et cela pour plusieurs raisons: D’abord, Cocody n’est pas une circonscription comme les autres.
La commune de Cocody est le lieu de résidence de l’élite intellectuelle et économique de la Côte d’Ivoire, donc du segment le plus avancé du peuple ivoirien; et aussi celui de la classe politique. Ceux qui décident de ce que doit être la Côte d’Ivoire y votent donc. C’est naturellement là qu’a voté le Président-candidat. Ensuite, l’on constate, depuis au moins 2000, que le pays vote comme Cocody. L’ensemble du suffrage national ne diffère guère de celui de la commune de plus de 10%. Ce qui est un constat réjouissant comme je l’expliquerai plus loin. Enfin, pour cette élection-ci, il est primordial d’analyser le vote de Cocody parce que c’est la cité qui a le plus bénéficié de l’action du régime sortant. Nul part ailleurs, les réalisations n’ont été, durant le mandat, aussi abondantes et variées. De même que c’est le lieu où le RHDP et son candidat ont le plus battu campagne : pas moins de cinq «QG» majeurs, des dizaines de milliers de T-shirts distribués, des concerts offerts aux populations, des panneaux publicitaires en veux-tu en voilà, etc. Autant de raisons qui font de Cocody le baromètre de cette présidentielle. Et que voit-on en examinant ce nombril ? En tout cas tout autre chose que ce que voit la caste de la rue Lepic qui danse.
UN REJET MASSIF
Malgré les louanges de la France, malgré les Etats-Unis, malgré l’UE, malgré l’ONU, le peuple ivoirien s’est exprimé de manière claire et nette. L’élection de 2015 ne laisse plus subsister aucun doute sur la volonté populaire. Je dois dire d’emblée que les résultats de la CEI n’emportent pas mon adhésion, tant ils me paraissent nébuleux. Contrairement à l’Ambassadeur d’Obama qui voit en cette commission, une institution forte d’« un Etat de Droit ». Cette même institution qui, par sa danse du ventre autour du taux de participation, a fini de se discréditer aux yeux de l’univers entier. Realpolitik quand tu nous tiens… Comment prendre au sérieux, par exemple, les chiffres de Gbéléban qui donnent 7 bulletins invalidés sur 7346 votants (!?)
Les électeurs d’une région ayant l’un des taux de scolarisation les plus faibles et l’un des taux d’analphabétisme les plus élevés savent mieux voter que ceux de… l’Université de Cocody! Avec un taux de participation nord-coréen de 98,96%. Et que dire du zéro pointé de tous les adversaires du Président-candidat? Etrange, vous avez dit étrange… N’y a-t-il donc aucun fonctionnaire à Gbéléban? Si oui, l’institutrice, l’infirmier et les gendarmes y auraient-ils été affectés parce que fils de la région et militants du RHDP ? N’ont-ils pas voté ? Sans doute ont-ils été subjugués par l’effet d’un succès si éclatant que même les aveugles le voient. Toujours est-il qu’en attendant que les sociologues se ruent sur la localité pour nous expliquer cette symphonie électorale, ce sont là les résultats de la CEI.
Et ceux de Cocody disent : 224 871 inscrits, 79 630 votants, 74 527 suffrages exprimés, soit un taux de participation de 35,41% ; avec 54 965 voix pour Ouattara Alassane, 8 529 voix pour Kouadio Konan Bertin et 7 425 voix pour Affi N’guessan. Toutefois, même s’il est malaisé de mettre en œuvre la « technologie électorale » à Cocody, il faut tenir ces données pour des chiffres TTC. Et les minorer d’une décote de 10 à 20%, selon tous les observateurs sérieux, pour obtenir les chiffres réels. De toute façon, comme j’ai décidé que c’est à partir de mon nombril que je vais (sa)voir la réalité, ce problème ne se pose pas à moi. Depuis mon bureau de vote, le taux de participation à cette élection est de 25%. Tiens, tiens…le même quand on applique la décote au taux TTC de la CEI ! Sur 408 électeurs inscrits, 104 se sont exprimés avec 2 bulletins invalidés. Le suffrage a donné 67 voix pour Ouattara Alassane, 23 voix pour Kouadio Konan Bertin, 6 voix pour Affi N’guessan. Comme on le voit, le président sortant a remporté l’élection, haut les mains. Où se trouve alors le rejet massif ?
Contrairement à ce que proclame l’affiche électorale, Cocody n’est pas avec ADO. C’est ce que montre un regard non superficiel des comptes sortis des urnes. Comme je l’avais dit dans ma précédente chronique ici même, en l’absence d’un consensus sur l’organisation, l’abstention a été « la seule forme significative de l’expression démocratique ». C’est elle qui détermine le véritable enjeu de cette Présidentielle : la légitimité de l’élu. Cela est si vrai qu’au beau milieu de la campagne, le RHDP et son candidat ont, dans un revirement à 90°, fait de la participation la question principale, et de l’abstention l’unique adversaire. Et comme un éléphant, cet adversaire a laminé le RHDP et son champion. Par plus de 75%, Cocody a massivement rejeté l’offre d’ADO. En effet, il faut encore ajouter à l’abstention, les voix portées sur les autres candidats pour mesurer l’ampleur du désaveu infligé aux Houphouëtistes. Pire, en 2010, ADO et Bédié culminaient à 82 457 voix. Même si le collège électoral de la commune s’est réduit – on ne sait trop pourquoi – de 238 744 à 224 871 inscrits, l’on est obligé de reconnaître que 54 965 suffrages seulement pour un président sortant, candidat unique de son alliance dans sa propre circonscription, c’est une déroute historique. Toutes choses qui rendent anecdotiques les fameux 83,66%. Les dimensions émotionnelles du rejet ne pouvant plus être voilées.
Contrairement donc à ce que disent les « spécialistes », ce n’est pas un pays divisé en deux moignons plus ou moins égaux qui sort des urnes, encore moins un président plébiscité par ses concitoyens. La majorité de ceux qui se sont abstenus ne se reconnaît pas dans la politique menée par le RHDP – encore moins dans la danse du ventre d’Affi N’Guessan. L’avantage de ne pas être un « spécialiste », comme ces intellectuels à gages qui encombrent l’espace public de leurs logorrhées ineptes et absconses, absconses parce qu’ineptes, c’est qu’on n’est pas assujetti aux idiosyncrasies de clochers, encore moins aux diktats du magister dixit. Aussi, peut-on user en toute liberté des deux boussoles que sont les faits et le bon sens. J’ai parlé de légitimité de l’élu ? C’est le lieu de rappeler les fonctions du suffrage universel. Le vote n’a pas pour unique finalité le choix des gouvernants, et à travers lui, le jugement d’une politique. Il remplit, nous dit Philippe Braud, deux autres fonctions capitales pour toute entité politique: conférer un surcroît d’autorité légitime à ceux qui exercent le pouvoir, et réactiver chez les gouvernés le sens de leur appartenance au groupe grâce à l’exercice d’une prérogative partagée. Par cette abstention massive, c’est la légitimité de l’élu qui part en lambeaux, de même que l’expression d’un refus par le peuple de toute responsabilité dans ce qui sera fait en son nom. Plus que jamais, la réconciliation est l’unique priorité des priorités.
LES CAUSES DU DESAVEU
Tranquillement, sans grands cris ni gestes spectaculaires, Cocody vient de ravir à Yopougon son statut de première place forte d’opposition au régime. Si l’événement est historique, il n’est pas surprenant. Des signes avant-coureurs pouvaient être lus dans des prises de position antérieure de son député, totalement en phase avec ses mandants. Cependant, même TTC, le score de 64,50% d’abstention est vraiment spectaculaire. Et demande d’explication. En ne tenant pas compte de la fidélité à Laurent Gbagbo dont Cocody est un des fiefs, d’autres raisons expliquent ce désaveu cinglant. D’abord le niveau de vie. Dans un électorat composé surtout de classes moyennes et supérieures, il est impossible de se constituer un « bétail électoral » par clientélisme. L’achat de votes est ici quasiment nul. L’électeur n’est pas non plus impressionné par les rumeurs de « pluie de milliards ». Il vote parce qu’il le veut bien!
Ensuite le niveau d’éducation. Celui-ci permet de comprendre les explications des critiques du régime, tout comme les enjeux des consultations. Rendant ainsi l’électeur imperméable au blabla politicien. Puis, il y a les stigmates de la guerre. Cocody a été en 2011, l’un des champs de bataille les plus féroces. Les préjudices subis par les habitants furent très importants, la commune étant l’une des plus pillées. Et ceux-ci considèrent le RDR comme le principal responsable de ce tort. Dernière raison enfin, la démolition des bidonvilles. En détruisant les quartiers précaires enkystés au sein de la commune, le régime a expulsé de la circonscription le lumpenprolétariat qui y constituait sa base. Rendant ainsi plus homogène la voix de Cocody. Si l’on ajoute à cela le fait qu’à l’image de son député, le PDCI de Cocody est hostile à ʺl’appel de Daoukroʺ, parce que convaincu qu’il lui était possible de reprendre le pouvoir à l’occasion de ce scrutin, tous les ingrédients sont réunis pour le désert électoral constaté ce 25 octobre.
Si le non de Cocody est, on ne peut plus clair, à quoi répondait-il ? Quel idéal a fait miroiter le RHDP et son candidat qui a laissé de marbre l’électeur de la commune ? Qu’est-ce qui était contenu dans l’offre d’ADO que l’élite ivoirienne a massivement rejeté ? En discutant alentour, nombril oblige, voilà ce qui ressort. Quand on écoute d’une oreille de non spécialiste et qu’on traduit la propagande en novlangue du RHDP dans un registre commun, ce que promettent ces houphouëtistes, c’est de faire de la Côte d’Ivoire une société consumériste déracinée, pardon cosmopolite, sous l’égide de la Françafrique. Autrement dit, un ersatz d’Europe décadente avec un gouvernement indirect. Après coup, il apparaît évident que l’élite ivoirienne ne pouvait pas donner son agrément à ce projet. Principalement pour quatre raisons.
La société de consommation, elle y est déjà, et les dégâts de ce mode de vie qu’elle constate sur sa progéniture lui montrent clairement que c’est un faux idéal. De plus, il est historiquement connu que ce type de modèle promeut, sous un label libéral, un système dirigiste familial. Voilà ce qu’en disait Frantz Fanon en 1961 dans «Les damnés de la terre»: «Les Ministres, les Chefs de Cabinets, les Ambassadeurs, les Préfets sont choisis dans l’ethnie du leader, quelquefois même directement dans sa famille. Ces régimes de type familial semblent reprendre les vieilles lois de l’endogamie et on éprouve non de la colère mais de la honte en face de cette bêtise, de cette imposture, de cette misère intellectuelle.» Où l’on voit que certains ne tirent aucune leçon du passé.
En outre, dans cette configuration, le défaut de volonté souverainiste fait que les membres de l’élite économique sont toujours barrés, au niveau professionnel, par le capital étranger pour les premières places. Le système confinant le patronat national dans un rôle subalterne de sous-traitant éternel. Pire, le passage des fonctionnaires dans les banques nationales en février-mars 2011 a permis aux financiers nationaux de voir dans quel pactole barbotent, sous la protection de l’Etat, leurs concurrents étrangers. Normalement, dans une telle phase, le capital national est nationaliste. Il y a enfin que cette élite sait la somme de souffrances et d’inégalités que devra payer la partie la plus démunie du pays pour atteindre cet « idéal ».
En effet, les études les moins sévères montrent que seul 7% de la richesse produite par les fameux taux de croissance miraculeux reste aux mains des nationaux. Le tout (moins des 2% de la corruption) s’évaporant vers Paris, Bruxelles ou New-York en bénéfices, dividendes et autres bonus de cadres dirigeants. Le cas le plus caricatural étant celui du pont HKB.
Cocody n’a donc rien à gagner dans ce que propose le RHDP. D’où sa prise en main du leadership dans l’opposition au régime. Et la rapacité du capital étranger et de ses agents oblige cette élite à jouer son rôle de bourgeoisie nationale authentique telle que définie par Fanon : «Dans un pays sous-développé, une bourgeoisie nationale authentique doit se faire un devoir impérieux de trahir la vocation à laquelle elle était destinée, de se mettre à l’école du peuple, c’est-à-dire de mettre à la disposition du peuple, le capital intellectuel et technique qu’elle a arraché lors de son passage dans les universités coloniales.» Il est heureux de constater que l’élite ivoirienne a choisi cette voie héroïque au lieu de celle platement, cyniquement bourgeoise de la collaboration. Il lui faut maintenant trouver dans ses rangs, un homme ou une femme pour transformer cette vision en une donne politique. Nul doute que le peuple suivra. Car, il vote comme Cocody.
Professeur Abdoulaye Sylla
Université de Cocody
Source: L’Eléphant déchaîné n°396

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