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CPI /Le resumé du procès du 7 Fevrier /La défense : « Vous avez des problèmes de mémoire monsieur le témoin »

Retour au calme ce matin dans une salle d’audience presque désertée par le public. Retour également de Charles Blé-Goudé dans le prétoire, qui était absent hier suite à un problème de santé. L’interrogatoire du témoin Salif Ouedraogo a donc continué pour se conclure en fin de journée.

Par Anne Leray

Cette nouvelle journée d’audience du procès Gbagbo-Blé Goudé, menée avec ce même désir d’efficacité manifesté hier par le juge-président Cuno Tarfusser, a vu se poursuivre et se terminer l’interrogatoire du témoin P106. Agé de 42 ans, blessé en voulant rejoindre la marche vers la RTI (1), Salif Ouedraogo s’est exprimé à visage découvert. Propriétaire d’une boutique de pièces détachées dans le quartier Abobo à Abidjan lors des violences post-électorales en 2010 et 2011, il était aussi troisième vice-président du syndicat des ferrailleurs de Côte d’Ivoire (SYNAFCI), a-t-on appris aujourd’hui.

Tout en cherchant à en savoir davantage sur les violences commises à Abobo ainsi que sur les connaissances du témoin concernant la FESCI (fédération estudiantine de Côte d’Ivoire) et le commando invisible, la défense a également testé sa crédibilité.

« Vous vous êtes engagé à dire la vérité »

Divers problèmes de langage ont à nouveau ponctué l’audience, rendant les échanges fastidieux, et les réponses du témoin difficiles à comprendre. Un témoin que le juge-président a plusieurs fois invité à parler « clairement, en articulant, sans marmonner », lui rappelant également qu’il s’était « engagé à dire la vérité ». Les avocats de la défense de Laurent. Gbagbo et Charles. Blé-Goudé, Me O’Shea et Me Bougnon, ont pour leur part pointé « des problèmes de date et de mémoire ».

Pour expliquer ses oublis récurrents et ses imprécisions face aux questions posées, Salif Ouedraogo a invoqué plusieurs fois le fait qu’il n’était jamais allé à l’école : « je ne sais pas lire ni écrire. Je ne peux rien noter moi, je dois tout avoir dans la tête ». Il a aussi répété que son accident lors de la marche vers la RTI l’avait durablement affecté. « Après ma blessure, je n’étais plus un homme normal, j’ai perdu la tête, certaines choses m’échappent. Ma mémoire est emmêlée. »

Les réponses de Salif Ouedraogo ont continué à entretenir le flou et à être en décalage avec une déposition aux propos détaillés et concrets. C’est dans cette mesure que la défense a essayé, à plusieurs reprises et sans succès, d’en savoir plus sur le contexte de la déposition du témoin auprès des enquêteurs du bureau du procureur à Abidjan.

Mauvais film : une vidéo tournée au Kenya fait débat

Ces soucis de mémoire ont donné lieu à une nouvelle scène surréaliste quand il a été question de redéfinir le parcours du témoin pendant la marche vers la RTI, de même que les détails de son évacuation par « des amis » vers le CHU de Yopougon, « inconscient » mais néanmoins posé « sur une motocyclette ». Ce fut alors un imbroglio cartographique face à une Chambre qui ne connaît pas Abidjan et un témoin qui dit connaître « très bien le coin » mais répond à côté des questions.

Une vidéo montrant des personnes brûlées vives, que le témoin aurait fournie aux enquêteurs en disant qu’elle avait été tournée à Yopougon lors d’exactions auxquelles il avait assistées, a été au centre des discussions du jour. « Cette vidéo a été analysée et la conclusion est qu’elle n’a rien à voir avec les violences post-électorales en Côte d’Ivoire mais a été tournée au Kenya. C’est une négligence de l’accusation et nous présentons nos excuses aux parties adverses » a déclaré le substitut du procureur, Lucio Garcia, en ouverture de séance ce matin.

Cependant, pour la défense la question était de savoir pourquoi le témoin avait présenté cette vidéo aux enquêteurs alors qu’il en aurait effacé d’autres filmées par ses soins en Côte d’Ivoire. La défense a donc longuement interrogé le témoin sur la raison, la nature et la provenance de ces images. Comme toutes les questions liées à ladite vidéo n’étaient pas élucidées en fin de journée, demande a été faite que les enquêteurs concernés « soient cités devant la Chambre pour interrogatoire ».

 

Un témoin syndiqué mais pas politisé

La défense a par ailleurs sondé le témoin pour savoir s’il avait pu avoir une implication politique dans les événements post-électoraux et tenu un rôle particulier au sein de son syndicat (le SYNAFCI). Elle a aussi cherché à savoir si ce syndicat « lucratif » avait pu organiser des grèves ou des marches dans le pays et si ses intérêts économiques avaient pu entrer « en interaction avec des partis politiques » ivoiriens, et le rendre ainsi influent. Les réponses ont toujours été négatives de la part du témoin. « Nous étions apolitiques », a-t-il précisé.

De son côté, Salif Ouedraogo a accusé, sans toutefois pouvoir étayer ses dires, Charles Blé-Goudé d’avoir appelé « les jeunes à prendre les armes pour défendre le pays », d’avoir été responsable de la FESCI et de l’avoir financée. Ce tout en affirmant ne pas connaître les responsables du FESCI mis à part l’un de ses membres, nommé Roujo.

La mémoire du témoin semble avoir à nouveau vacillé au fil de l’audience, une mémoire à géométrie variable selon les faits et les questions. Reste à savoir à quoi imputer les confusions, les erreurs de dates, les contradictions et les approximations qui ont pétri ce nouveau témoignage.

(1) La marche vers la RTI, le 16 décembre 2010, aurait été réprimée par les forces pro-Gbagbo, ce qui aurait causé 54 morts et blessé cinquante personnes. C’est l’un des chefs d’accusation du procès.

 

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