03292023Headline:

Cyclisme féminin, an 2 : “Il faut continuer à se structurer, sinon tout peut s’arrêter”

Après une saison 2022 décrite comme historique pour le développement du cyclisme féminin en raison de la renaissance du Tour de France, la discipline doit désormais confirmer la tendance en 2023.

Alors que la saison de cyclisme féminin s’est lancée sur les chapeaux de roue en Australie (Tour Down Under) et en Asie (Tour des Émirats arabes unis), le peloton est désormais en Europe avec le Tour de la Communauté valencienne. Après l’euphorie de 2022, la saison marathon qui s’ouvre rappelle aux équipes de ne pas se reposer sur ses lauriers pour continuer son développement.

L’année 2022 a en effet été marquée par l’arrivée d’un Tour de France féminin, version professionnelle. L’épreuve, qui avait déjà existé sous diverses formes dans les années 1980 et 1990 avant de péricliter, a connu un succès dépassant toutes les espérances, avec des audiences phénoménales – 20 millions de téléspectateurs sur France Télévisions – et du monde partout sur le long des routes.

En 2023, les organisateurs veulent capitaliser sur cette performance lors des huit étapes à parcourir à partir du 23 juillet. “On reste prudents. C’est un objet fragile qu’on a besoin d’ancrer. Le but est d’avoir un Tour de France solide et de ne pas aller plus vite que le développement du cyclisme féminin”, a expliqué la directrice de l’épreuve Marion Rousse au moment de dévoiler le parcours qui empruntera le mythique col du Tourmalet et se terminera le 30 juillet par un contre-la-montre individuel de 22 km à Pau.

“Le Tour nous nourrit”
Car, à l’unisson, l’ensemble des acteurs de la discipline le savent : le vélo n’est rien sans le Tour de France. “Le Tour, c’est 82 % de notre visibilité. C’est lui qui nous nous nourrit”, résume Stephen Delcourt, manager de FDJ-Suez-Futuroscope, la seule équipe française faisant partie du World Tour, la division professionnelle. “Cependant, rien n’est acquis. L’inflation nous touche tous. En tant qu’équipe cycliste, nous y sommes particulièrement sensibles : le prix des transports, des hôtels, des repas…Tout explose. Nous sommes touchés de plein fouet. Le modèle économique d’une équipe de vélo peut être très fragile.”

Lors de la saison 2022, l’influent manager de FDJ-Suez, qui a vu son équipe grandir de l’amateurisme jusqu’à devenir la 4e puissance du cyclisme féminin en 2022, avait déposé deux requêtes auprès d’ASO.

“La première, c’était davantage de participation aux frais des équipes. Il vont le faire et on a besoin de ces efforts réguliers, main dans la main. Les chiffres du Tour ont été au-delà de leurs espérances donc ils augmentent les prix”, loue Stephen Delcourt. “L’autre point, c’était que le nombre de coureuses sur les grands Tours passe à sept, contre six l’an passé.”

Sur ce point aussi, les équipes ont eu gain de cause. En 2023, sur le Tour, le Giro et la Vuelta – qui est élargie pour la première fois à sept étapes –, les directeurs sportifs disposeront de davantage d’armes à leur disposition.

Un calendrier à rallonge
Cependant, l’extension exponentielle du calendrier féminin n’est pas sans conséquence. Le calendrier World Tour, la plus haute division, est passé de 23 courses et 52 jours de compétition en 2019 à 30 courses et 82 jours de courses. Rien que cette année, quatre nouvelles courses font leur apparition au calendrier – UAE Tour, Tour Down Under, Omloop Het Nieuwsblad et Tour de Suisse.

Or, les équipes de l’élite disposent d’une douzaine de coureuses dans leur effectif, tandis que les masculines, elles, avoisinent généralement la trentaine. Ce qui n’est pas sans engendrer quelques casse-tête pour réussir à tout mener de front avec, en plus, la logistique des bus, voitures suiveuses, encadrement et mécanos qui sont également moins étoffés que chez les hommes.

“Il faut qu’on arrive à structurer notre calendrier. Il ne faut pas que ça aille trop vite et que les organisateurs de courses qui arrivent en masse actuellement dans le circuit féminin doivent savoir ce qu’ils font”, réclame Stephen Delcourt, dont les protégées ont également pour habitude de participer à des courses de division inférieures telles que la Coupe de France. “La Vuelta et le Giro n’ont toujours pas révélé leur parcours C’était un engagement de le faire avant Noël. Ce n’est pas normal que ça ne soit pas fait. Nous, derrière, nous ne pouvons pas organiser le calendrier de courses de nos coureuses”, critique-t-il.

“Il y a également un problème de réservoir d’athlètes. Actuellement, certaines équipes pourraient augmenter la taille de leur roster et avoir des équipes de développement. Cependant, il y aurait le risque que ça ne laisse rien aux autres. Or, l’élargissement du nombre de coureuses de haut niveau ne se fera pas en un jour : il faut laisser le temps aux petites filles qui ont commencé à rêver de vélo avec le Tour féminin 2022 de grandir”, explique Stephen Delcourt dans un éloge de la patience.

“C’est le vrai risque : s’enflammer et vouloir aller trop vite”, ajoute-il.

“Aujourd’hui, les filles vivent du vélo et en vivent bien”
Concernant les revenus, l’Union cycliste internationale (UCI) a instauré en 2020 un salaire minimum pour les équipes du World Tour (première division) qui sera augmenté à 32 102 euros par an en 2023.

“Désormais, les filles vivent du vélo et elles en vivent bien”, confirme Stephen Delcourt. “À la FDJ, toutes les filles sont même propriétaires de leur maison.”

La comparaison des prize money entre hommes et femmes demeure un sujet polémique récurrent. Pour le Tour de France, la dotation n’a pas changé : 250 000 euros de prix, dont 50 000 pour la lauréate. C’est certes dix fois moins que pour le vainqueur du Tour de France masculin. Mais beaucoup plus que le vainqueur d’une course de durée équivalente (huit jours) chez les hommes comme Paris-Nice (144 300 euros, dont 16 000 au vainqueur).

Faire descendre la reine van Vleuten de son trône

Ces progrès devraient mécaniquement améliorer la densité du peloton féminin et permettre aux championnes de la petite reine de contester l’hégémonie d’Annemiek van Vleuten. En 2022, l’année de ses 40 ans, son règne n’a toujours pas souffert d’opposition : la Néerlandaise a remporté les trois grands tours et les championnats du monde.

Elle doit raccrocher son vélo de course au mur à la fin de l’année 2023. Malgré le formidable palmarès de la championne, ce n’est sans doute pas un mal pour la discipline, tant le public tend à se lasser vite des éternels vainqueurs ou vainqueures.

“Il est temps qu’elle arrête pour notre sport. La relève est déjà là et pousse. On adore la femme, on adore la sportive mais on n’a qu’une envie : la descendre de son trône avant qu’elle arrête. On veut la battre à la pédale”, se donne pour objectif Stephen Delcourt, qui aime souligner que seule sa coureuse Marta Cavalli a battu à la régulière – sans chutes ou maladie pour entraver la Néerlandaise – la “Cannibale” du cyclisme féminin.

“Sportivement, c’est une saison qui peut partir dans tous les sens. Et j’espère qu’on gardera ce qui fait la force du cyclisme féminin actuellement par rapport aux hommes : des courses débridées où les coureuses courent à l’instinct, en attaquant parfois de loin et en étant récompensées”, loue le manager français. “C’est la pire chose qu’il pourrait nous arriver : qu’en profitant des désormais sept coureuses sur la course, on se mette à cadenasser comme chez les hommes et que le Tour de France féminin se transforme en sieste.”

 

What Next?

Recent Articles