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Djamchid Assadi, économiste: «Le système bancaire iranien est en banqueroute»

Depuis plus de trois mois, la République islamique d’Iran est le théâtre d’une vague de contestation sans précédent. La crise politique et sociétale s’ajoute à la crise économique qui existait depuis des années. Entretien avec Djamchid Assadi, économiste, professeur à Burgundy School of Business (BSB) à Dijon, en France.

Djamchid Assadi : La situation économique du régime islamique est catastrophique. Durant les dix dernières années, il n’y avait pas d’accumulation de capital, il n’y avait pas eu d’investissements en Iran. Par contre, la dépréciation du capital était importante. Ce qui signifie que l’appareil productif était totalement en panne. Durant cette décennie, les Iraniens ont consommé moins de calories, c’est-à-dire qu’ils ne se nourrissaient pas et d’ailleurs ne se nourrissent toujours pas convenablement. Le revenu par tête d’habitant a baissé. Le pays subit de multiples sanctions internationales. Le secteur pétrolier et gazier, qui était la colonne vertébrale de l’économie iranienne, tourne au ralenti. Aujourd’hui, le Qatar, le petit pays qui est aussi grand qu’une des régions iraniennes, produit beaucoup plus de gaz. Le gaz dont les réserves sont communes entre les deux pays. Voilà la situation économique désastreuse en Iran.

Les motivations de ce mouvement de contestation sont-elles plus politiques ou économiques ?

Durant le deuxième mandat de Mahmoud Ahmadinejad comme président et depuis cette époque, il y a toujours eu une situation insurrectionnelle en Iran. Des contestations que nous avons connues durant cette période avaient une forte connotation économique. Je ne dis pas que c’était la seule motivation des manifestants en Iran, mais pratiquement toutes les semaines, il y a eu des manifestations avec des revendications économiques : des salariés qui demandaient l’augmentation du salaire en phase avec l’inflation, des retraités qui demandaient la revalorisation de leur pension, les contractants qui demandaient au gouvernement le paiement de leurs créances… la liste est longue. Mais le tournant, s’est opéré lorsque ceux qui manifestaient pour des motivations économiques ont compris que, dans le cadre de ce régime, rien ne serait résolu. C’est ainsi que les réclamations ont peu à peu évolué vers des revendications politiques. Pour résumer, il y a des manifestants qui sont dans la rue parce qu’ils sont économiquement insatisfaits, mais il y a maintenant surtout ceux qui ont des revendications politiques.

Sur les réseaux sociaux, on voit une autre campagne de protestation, celle qui invite les Iraniens à retirer leur argent des banques. Quelle peut être la portée d’un tel acte ?

Il y a deux aspects. Premièrement, sans tenir compte des revendications politiques, il serait sage pour tout un chacun de retirer son dépôt du système bancaire iranien. Pourquoi ? Parce que le système bancaire est en banqueroute. Il fonctionne plutôt selon la méthode de Ponzi, consistant à rémunérer les dépôts des clients essentiellement par les fonds déposés par les nouveaux entrants, avec la promesse des taux d’intérêt très élevés. Il s’agit d’un montage financier frauduleux qui peut effondrer à tout moment. Donc, la prudence exige qu’on retire son argent de ce système bancaire en banqueroute.

Il y a aussi le geste politique pour dire qu’on est mécontents. Comme je l’ai déjà dit, pendant des années, pratiquement toutes les semaines, il y a eu des manifestations à caractère économique. À partir du mois de septembre de cette année où le mouvement « Femme, vie, liberté » a démarré, il y a eu peu de slogans économiques. Ainsi, l’acte de retirer son argent de la banque est un nouveau front dans ce mouvement, dans cette révolution nationale « Femme, vie, liberté ». Je pense qu’il s’agit d’un nouveau front pour renforcer le front politique.

Peut-on parler de l’effondrement économique ou c’est seulement une grande fragilité ?

Il s’agit certainement d’un effondrement économique. J’ai même rédigé un article à ce propos. Vous vous demandez peut-être : « S’il s’agit d’effondrement économique, comment cela se fait-il que le régime islamique est toujours au pouvoir ? » Parce que l’effondrement économique ne se traduit pas forcément par l’effondrement politique. Ce sont deux phénomènes différents. Regardez ce qui se passe aujourd’hui au Zimbabwe, regardez ce qui s’est passé surtout au Venezuela. Un régime peut être économiquement en banqueroute, mais continuer de gouverner par la répression, par l’emprisonnement, par les assassinats. L’effondrement économique de ce régime est évident, je ne vois pas de perspectives positives, mais pour remplacer ce régime, il faudrait une alternative, une solution politique.

Mais quel est l’impact de ce mouvement sur l’économie du pays ?

Il y a des études académiques à ce propos. On sait que les manifestations, les grèves ont un impact a priori négatif sur la production d’un pays. Bien évidemment, lorsque vous faites grève, vous ne travaillez pas, et lorsque vous ne travaillez pas, vous ne produisez pas ou beaucoup moins, et lorsque vous produisez moins, la production nationale baisse, c’est évident. Oui, l’économie est effondrée et les manifestations ne vont pas redresser la production, parce que ce n’est plus possible dans le cadre de ce régime, mais bien effectivement, comme certains le démontrent, si ce mouvement protestataire aboutit à un changement constitutionnel, le nouveau cadre pourrait relancer l’activité économique, car les ressources et talents humaines du pays sont considérables.

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