06232024Headline:

En Ukraine, le géant sidérurgique Zaporijstal coule de l’acier près du front

Dans un fracas assourdissant, un bloc incandescent est précipité dans les cylindres des laminoirs. De l’autre côté de l’imposante machinerie, des rouleaux et d’épaisses plaques métalliques, encore fumantes, attendent d’être chargées. Celles-ci partiront pour l’Italie, annonce le chef de ligne Artem Kalinievitch, 33 ans, qui travaille dans cette usine depuis 2009.

L’invasion russe du 24 février 2022 a chamboulé les processus de production et la logistique. « Au début, on ne savait plus ce qu’on devait produire, il a fallu tout revoir, explique-t-il. Il n’y a que pour la Pologne que les circuits étaient restés les mêmes. » Avec l’occupation des rives de la mer d’Azov par les troupes russes et le blocus des ports de la mer Noire, il était impératif de trouver de nouvelles routes d’acheminement de la production et des matières premières nécessaires à l’activité des hauts fourneaux. L’usine a perdu des marchés d’Asie, d’Afrique du Nord, de Turquie, et a dû se réorienter vers l’Europe, plus accessible par voie terrestre, selon le directeur général Roman Slobodianiouk.

 

À cela s’ajoutent les facteurs inhérents à la proximité du front. La ville de Zaporijjia est régulièrement visée par des tirs russes. « Tous les jours, lorsque la sirène aérienne retentit, on s’inquiète du fait que notre usine peut être touchée », raconte Artem. Si le gigantesque complexe est équipé d’abris souterrains, « les ouvriers spécialisés qui travaillent au laminoir, qui font fondre les métaux ou couler l’acier dans les fours Martin, ne peuvent pas quitter leurs postes. La production se fait en continu », explique le chef de ligne. « Si on l’arrête subitement, c’est l’accident assuré. Alors, oui, on est inquiets, mais on doit continuer ».

Suspension de l’activité pendant 33 jours
Au début des hostilités, l’usine a dû suspendre son activité pendant 33 jours. « Ça ne s’était pas produit depuis la Seconde Guerre mondiale », souligne Roman Slobodianiouk. Elle a repris au ralenti en avril 2022. Désormais, l’usine fonctionne à 70% de ses capacités, précise le directeur général, avec trois hauts fourneaux sur quatre. 8 000 employés y travaillent, contre 10 000 il y a 15 mois. Un autre millier d’ouvriers a été enrôlé et les ordres de mobilisation continuent d’arriver régulièrement, raconte un ouvrier.

« Depuis le début de l’invasion russe à grande échelle, le travail et la vie de tout le monde ici ont été chamboulés », raconte Darya Vremenko, qui officie dans l’un des bureaux de l’usine. Son mari, qui travaillait comme opérateur de grue dans l’atelier de laminage à chaud, a été mobilisé dans les premières semaines de l’opération militaire russe. « Il était déployé vers Izyum, dans le nord-est du pays, à un moment où les combats y étaient très intenses, beaucoup ont été tués », raconte la jeune femme, derrière son bureau. Porté disparu, son mari est finalement apparu dans les listes des prisonniers. « Je sais qu’il est vivant. Maintenant, on espère un échange », raconte Darya, qui s’est lancée dans le volontariat pour aider les déplacés et les forces armées ukrainiennes.

Le propriétaire de l’usine participe à l’effort de guerre
À une autre échelle, le groupe Metinvest, propriétaire de l’usine, participe aussi à l’effort de guerre. Les entreprises de Rinat Akhmetov ont fait don de 5 milliards de hryvnias – soit 125 millions d’euros- pour soutenir les forces armées ukrainiennes et les populations touchées par la guerre. L’oligarque a lancé l’initiative militaire Steel Front, qui fournit aux forces armées ukrainiennes des munitions, des véhicules, des caméras thermiques, des drones, des kits de premier secours ou du carburant.

 

Plusieurs usines du groupe fabriquent aussi des équipements pour renforcer les fortifications de la défense des forces armées ukrainienne, et aussi des gilets pare-balles, des casques. « Un militaire ukrainien sur dix est doté d’un équipement balistique fourni par notre groupe », souligne Roman Slobodianiouk. À l’entrée de son bureau, le directeur général s’arrête devant une photo de la grande sœur de Zaporijstal, Azovstal, l’immense site symbole de la résistance des combattants de l’armée ukrainienne à Marioupol, encore intacte, du temps où le cliché a été pris. Roman Slobodianiouk y travaillait le jour où la Russie a lancé l’assaut contre l’Ukraine. « C’était la vue de mon bureau, dit-il. Il n’en reste plus rien. Personne ne pensait alors qu’on partait pour toujours. Et jusqu’à aujourd’hui, j’ai l’espoir qu’on pourra y revenir. J’en suis persuadé ».

Des ouvriers rescapés d’Azovstal
En tenue de travail grise et rouge et chaussures de sécurité, Maxime Notchenko partage le même espoir. L’ouvrier a travaillé huit ans à Azovstal avant de s’extirper de la ville prise sous le feu russe et a trouvé refuge à Zaporijjia. « Le fait que nos usines produisent de l’acier et d’autres matériaux, cela offre une protection supplémentaire à nos combattants et cela leur permet d’avoir une meilleure défense pour accomplir leur mission. J’espère que ça leur donnera suffisamment de forces pour aller jusqu’à Marioupol », glisse-t-il.

Avant l’invasion russe à grande échelle, les deux grands complexes métallurgiques de Metinvest à Marioupol, Azovstal et Illich, produisaient plus de 40% de la quantité totale de métal produite en Ukraine. Les usines, en grande partie détruites, et la ville occupée par les forces russes, Zaporijstal, à quelque 200 km à l’ouest, tente de reprendre le flambeau avec toutes les difficultés que rencontrent les entreprises situées non loin des zones de combats.

Comme Maxime, près d’un millier d’ouvriers, employés par Metinvest, sont des rescapés de Marioupol. Mais seuls 120 travaillent à Zaporijstal, une usine que d’aucuns estiment trop proche du front.

 

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