08232017Headline:

Exclusif/ 28e Sommet de l’Union africaine (UA)/ Essy Amara sort de sa reserve «L’UA ne peut pas fonctionner…, si…»

Ancien diplomate et homme politique ivoirien, Essy Amara a été secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine et premier président de la Commission de l’Union africaine entre 2002 et 2003. A 73 ans, l’homme fait partie des aînés dont on sollicite à chaque crise les conseils et l’arbitrage pour aider les pays concernés à sortir des situations de conflit. Il continue de suivre de près l’évolution de l’organisation panafricaine dont il a marqué en tant que premier chef de la Commission le devenir par sa gestion non-partisane et éclairée des affaires du continent. Entretien.

RFI: Ce nouveau sommet de l’Union africaine est un rendez-vous important avec plusieurs sujets politiques et sociaux majeurs à l’ordre du jour, dont la désignation par les chefs de l’Etat présents d’un nouveau président de la Commission. Quels sont pour vous les véritables enjeux de ce 28e sommet de l’Union africaine ?

Essy Amara: Si à Addis-Abeba, tous se préoccupent – à juste titre d’ailleurs – de l’identité du futur président de la Commission ou du retour ou non du Maroc au sein de l’UA, les autres thèmes débattus en marge de la rencontre préparatrice du sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, n’en sont pas moins essentiels pour l’avenir de notre continent. Ces thématiques sont : le dividende démographique, la création d’un marché unique, l’élimination des inégalités liées au genre. Prenons par exemple la question du dividende démographique. En réalité, pour l’Afrique il n’y aura pas de dividende démographique parce que nos jeunes vont arriver à l’âge d’adulte actif sans la moindre formation, miséreux, ne rêvant que de quitter leur pays en mettant en danger leur vie. Avec une population qui est en train de croître plus vite que les infrastructures, c’est à une explosion démographique que nous assistons. Ce qui me fait particulièrement peur, c’est de voir les fanatismes religieux prospérer, se nourrissant du désarroi des jeunes gens affamés, frustrés et incultes. A ces hommes et femmes désœuvrés parce qu’il n’y a pas assez de travail pour tous, le premier quidam peut venir vendre facilement le paradis et l’enfer. Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’il existe un lien structurel entre le terrorisme et la démographie galopante dans nos pays.

Ces problématiques étaient déjà d’actualité au moment où vous étiez aux affaires. Pourquoi elles n’ont pas été gérées en amont ? N’est-ce pas cela le grand échec de l’élite africaine ?

Ce serait trop simpliste de dire que c’est l’échec de l’élite africaine. Le chômage est devenu un problème planétaire en raison de la montée du libéralisme sauvage qui fait peu de cas des hommes et de leurs souffrances. C’est la même rengaine un peu partout. En France, on parle d’inverser la courbe du chômage, alors qu’aux Etats-Unis, un nouveau président a pris les rênes du pays, après s’être fait élire sur la promesse de sauver des emplois en Amérique à tout prix. En Afrique, nous sommes sans doute plus démunis, avec les prix des matières premières imposés par les pays développés. En réalité, les Africains n’ont pas tous les paramètres de développement entre leurs mains. D’où l’importance de bien choisir le président de la Commission qui doit être, entre autres, notre négociateur en chef avec nos partenaires.

C’est précisément ce que les chefs d’Etat vont devoir faire dès le 30 janvier, l’actuelle présidente de la Commission ayant décidé de ne pas briguer un second mandat. Lequel des cinq candidats qui ont postulé pour ce poste prestigieux vous paraît le ou la plus crédible ?

Ce sont tous des candidats de très haut niveau. Aucun pays ne peut s’aventurer à présenter un candidat qui ne soit pas à la hauteur du poste mis en jeu. La présidence de la Commission constitue l’élément central dans l’organigramme de cette architecture complexe qu’est l’UA. Mais à mon avis c’est moins la qualité de la personne que les rapports de force entre les régions qui va départager les candidats. Voyez-vous, l’enjeu réel de ce scrutin n’est pas l’identité de celui qui sera l’élu, mais le pouvoir qu’il aura pour imposer ses hommes et ses décisions. Comme l’a dit mon ami Tidiane Gadio [ancien ministre des Affaires étrangères du Sénégal et président de l’Institut panafricain de stratégie (IPS) NDLR], le chef de la Commission demeure « un lutteur aux poings liés », entièrement à la disposition des chefs d’Etat qui lui donne les instructions. Il faut chercher l’origine de cette hiérarchie absurde dans l’architecture de l’Organisation de l’unité africaine, le prédécesseur de l’UA, dont les fondateurs ne voulaient pas que le secrétaire général soit un politique. De même, dans l’UA, la Commission a été conçue comme un secrétariat pour les affaires du continent sans véritable marge de manœuvre. Je me souviens [que] quand je dirigeais la Commission, je faisais régulièrement l’objet de pressions de la part de certains chefs d’Etat qui voulaient que j’embauche tel ou tel cadre qu’ils me recommandaient chaudement. Un autre souvenir cuisant, c’est celui de Kadhafi qui tenait à tout prix que ses propositions sur les Etats-Unis d’Afrique soient reprises telles quelles dans le texte final du sommet, bien qu’elles aient été rejetées par les autres chefs d’Etat.

Comme vous le savez, au dernier sommet de Kigali, les chefs d’Etat ont confié au président Kagamé une étude approfondie sur les réformes à engager pour moderniser le fonctionnement de l’UA. Croyez-vous que la réforme du statut du chef de la Commission entre dans son périmètre ?

On le verra bientôt puisqu’il doit présenter son rapport à l’assemblée des chefs d’Etat qui viendront clore le sommet d’Addis-Abeba. Je crains que son rapport ne soit centré que sur le mode de financement de l’UA qui est, certes, un sujet très important. L’UA ne peut pas fonctionner en toute indépendance si elle doit dépendre massivement des aides extérieures. C’était le cas jusqu’ici. La mise en place des outils de financements adéquats et propres au continent permettra peut-être enfin de réviser à la hausse les salaires des cadres qui font marcher cette organisation panafricaine. C’est un véritable problème car les cadres formés par l’UA quittent le navire dès qu’ils peuvent car ils ne sont pas suffisamment payés. Nos directeurs et sous-directeurs sont débauchés par les organisations multilatérales. A peu près 70% des cadres du département de Paix et Sécurité des Nations unies viennent de l’Union africaine. Jusqu’ici quand on parlait aux chefs d’Etat de l’urgence de plancher sur les salaires des diplomates qui encadrent les différents départements de l’UA, ils se montraient horrifiés à l’idée de devoir augmenter les rémunérations considérées comme excellentes selon les standards africains.

La réintégration du Maroc dans l’organisation panafricaine figure dans l’ordre du jour de la réunion des chefs d’Etat. Si le retour du Maroc semble acquis, la polémique sur les conditions de ce retour divise la communauté africaine. Qu’en pensez-vous ?

En 1962, le Maroc a fait partie des pays fondateurs de l’OUA. Il a fait le choix de quitter l’organisation, de son propre gré, en 1984. Il veut aujourd’hui reprendre sa place. C’est une situation inédite dans l’histoire de l’UA, mais la réponse tombe sous le sens. L’UA est une organisation panafricaine et le retour du Maroc va dans le sens du renforcement de ce panafricanisme dans les faits. Qui plus est, ce retour sera bénéfique financièrement pour la communauté car le Maroc est devenu une grande puissance qui investit partout en Afrique. Il est le premier investisseur dans mon pays, la Côte d’Ivoire, et il en est de même dans beaucoup d’autres pays africains. Mais l’Union africaine n’est pas l’OUA. Elle est basée sur des principes élaborés à travers des luttes menées contre la colonisation et contre nos propres démons. Ces principes font partie intégrante de notre identité en tant que communauté et continent. Quand on adhère à l’Union africaine, on accepte ses principes. Pour moi, l’entrée du Maroc ne devrait pas conduire à la suspension de la République arabe saharaouie démocratique (RASD) dont nous reconnaissons la légitimité. Cette question divise les membres, mais pour autant je ne crois pas que ce soit nécessaire d’aller se chamailler en plénière. Le bureau du président du sommet des chefs d’Etat devrait trouver les modalités de la cohabitation des deux légitimités, la légitimité du retour du Maroc et celle de la RASD. Pour ma part, je suis très content de la demande d’adhésion du Maroc, car c’est bien la preuve que l’Union africaine est devenue crédible, un lieu incontournable pour se faire entendre et pour agir dans le continent.

Sur ce 28e sommet de l’Union africaine plane l’ombre de l’Américain Donald Trump qui veut se désengager de l’Afrique. Est-ce un drame pour le continent ?

Effectivement, le nouveau président américain veut couper les aides et plus grave encore, renégocier les traités commerciaux tels que l’AGOA. Mais le drame est qu’il ne veut pas seulement se désengager de l’Afrique, mais aussi de l’Europe, continent avec lequel notre sort reste inextricablement lié. Si l’Europe est économiquement touchée par le désengagement américain, nous le serons aussi. Ce désinvestissement des grandes puissances est peut-être une opportunité pour nous de reprendre la maîtrise de notre destin dans nos mains. Que l’on veuille ou non, nous vivons dans un monde interdépendant. Le monde extérieur a besoin de nous, de nos matières premières. A nous de nous donner les moyens pour que notre voix compte dans le concert des nations.

In Rfi

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