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Face à la hantise de 2010, la Côte d’Ivoire peut-elle éviter une nouvelle crise électorale en 2020 ?

A l’approche des Présidentielles 2020 en Côte d’Ivoire, Saïd Penda explique pourquoi, selon lui, une répétition de 2010 n’est pas possible.

Face à la hantise de 2010, la Côte d’Ivoire peut-elle éviter une nouvelle crise électorale en 2020 ?

Tel était le thème de la conférence que j’ai animée le week-end dernier [4 janvier 2020, NDLR] à Paris, à l’invitation d’un collectif d’Associations de la diaspora ivoirienne de France. Dans mon exposé liminaire, j’ai procédé à une analyse comparative de l’environnement de 2010 et celui de 2020 : contexte politique, sécuritaire, diplomatique et géostratégique.

1- Environnement et climat politique
En 2010, la coalition au pouvoir qui jouissait d’une incontestable popularité, était d’une détermination sans concession à conserver le pouvoir. En témoigne, le slogan de campagne de Laurent Gbagbo : « je gagne ou je gagne ». La couleur était annoncée. Le régime n’accepterait d’autres résultats que ceux qui lui permettraient de demeurer au pouvoir.

En face, en se regroupant dans une alliance RHDP des années avant cette échéance de 2010, l’opposition avait réussi à créer une forme d’équilibre de force et constituer une alternative crédible, prise très au sérieux par le régime lui-même. La détermination, à conserver le pouvoir pour les uns et à le conquérir pour les autres, s’exprimait et se percevait comme une question de survie, pas uniquement politique, mais également physique. Dans un camp comme dans l’autre, on semblait persuadé de ce que l’après élection signifierait, pour les perdants, l’extermination physique de ses militants et sympathisants supposés ou réels. Gagner ou mourir semblait être les thèmes dans lesquels se posait la problématique de la présidentielle de 2010.

C’est tout le contraire du climat politique actuel. Après environ 9 années de règne, le discours politique du régime tranche avec la foire à l’empoignade qu’avait créée le régime Gbagbo et le discours des dirigeants a gagné en sophistication, contrairement à la course au populisme qui avait imposé une forme de vulgarité dans la dialectique officielle sous Gbagbo. En Côte d’Ivoire en 2020, on est de plus en plus dans la confrontation d’idées et non dans l’affrontement verbale. Conséquence, le nouveau climat politique tempère la détermination des uns à conserver le pouvoir et des opposants à le conquérir.

L’opposition sait qu’un pouvoir qui n’a commis aucun crime politique en 10 années de règne ne va pas brusquement se transformer en pire dictature, massacrant ses opposants à tour de bras, à l’issue de la prochaine présidentielle. Par ailleurs, même si le discours « ivoiritaire » continuant à présenter la majorité des dirigeants actuels comme des Ivoiriens à la nationalité douteuse a ressurgi, personne dans les rangs du parti au pouvoir ne croit réellement à la possibilité d’un retour en arrière, avec un pouvoir tribaliste et identitaire qui massacrerait par milliers les Ivoiriens du Nord.

Le rapport de force politique aujourd’hui penche clairement vers un camp : le pouvoir. Alassane Ouattara a en effet réussi à créer une véritable machine de guerre électorale en réunifiant au sein d’un grand parti (RHDP) toutes les formations qui l’ont accompagné dans sa gestion du pays depuis son arrivée au pouvoir. L’opposition, à contrario, présente plutôt un pâle visage. Le seul qui aurait pu menacer l’hégémonie du parti au pouvoir, Laurent Gbagbo, est empêché par la procédure le concernant devant la CPI. Son absence a aiguisé les ambitions au sein de son parti.

Entre l’aile dite Simone Gbagbo et celle restée fidèle à l’ancien président conduite par sa seconde épouse, Nady Bamba, c’est désormais la guerre. Les deux tendances du FPI s’affrontent publiquement par presse et réseaux sociaux interposés, dans des termes où la vulgarité la plus insoutenable le dispute à une inqualifiable effronterie.

Le parti d’Henri Konan Bédié, dont l’essentiel des cadres et leurs fiefs électoraux ont préféré la continuité en restant avec Alassane Ouattara, n’est plus que l’ombre de lui-même et une éventuelle candidature du vieux responsable politique pourrait sonner le tocsin qui marquerait le début d’une nouvelle vague de départs des cadres du PDCI.

Quand à ce qui est de Guillaume Soro, sa popularité est plus virtuelle que réelle, comme l’ont démontré notamment les dernières élections locales, où sur une cinquantaine de candidats présentés aux postes de maires, seuls trois ont été élus. Comme on peut le constater, à partir des faits exposés, on est donc en présence d’un parti au pouvoir dominant, face à une opposition divisée et fragilisée.

2- Contexte sécuritaire
Sur le plan sécuritaire, en 2010 on était en présence de deux armées antagoniques, même si on n’observait plus aucune belligérance depuis quelques années. L’armée et les milices pro-Gbagbo d’une part et, de l’autre, les Forces Nouvelles qui soutenaient l’opposition. Sur le plan militaire, il y avait une forme d’équilibre qui, comme le démontrera la suite, allait basculer en faveur de l’opposition.
En 2020, il n’y a plus qu’une seule armée décidée à respecter l’ordre républicain, en laissant le champ politique aux civils. Le risque sécuritaire, pendant ou après la présidentielle de 2020, est donc quasi-inexistant. Malgré les velléités qu’on prête à Guillaume Soro, une telle entreprise nécessite des hommes, des soutiens extérieurs et une base arrière, toutes choses qui font défaut à l’ancien chef rebelle ivoirien.

3- Contexte diplomatique et géostratégique
Sur le plan diplomatique, en 2010, le régime Gbagbo n’avait pratiquement pas d’allié sur le continent, à l’exception de trois pays : Afrique du Sud, Angola et Burundi. A l’opposé, le puissant carnet d’adresses de Ouattara, aidé par le discours xénophobe du régime Gbagbo qui lui aliénait des soutiens potentiels, assurait à l’opposition ivoirienne un appui quasi-unanime en Afrique. La totalité des pays limitrophes de la Côte d’Ivoire, dont les ressortissants subissaient toutes sortes de brimades, tracasseries, voire assassinats et massacres pour certains, étaient hostiles au régime Gbagbo.

Hors Afrique, c’est encore l’opposition menée par Alassane Ouattara qui avait les faveurs de la communauté internationale. Toutes les résolutions, le plus souvent défavorables au régime Gbagbo ont été votées à l’unanimité par le Conseil de Sécurité de l’ONU, Russie et Chine compris, malgré leur coutumière opposition à l’Occident. C’est donc dire si le pouvoir était isolé et l’opposition estimée et entourée. Même des décisions de l’ONU d’autorisation d’intervention militaire à laquelle la Russie et la Chine y appose généralement leur veto au motif que cela s’assimile à de l’ingérence, ont été adoptées à l’unanimité par les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU. Il en est même de la résolution qui a autorisé les forces françaises et les casques bleus de l’ONU à neutraliser l’artillerie des forces de Gbagbo qui tiraient à l’arme lourde sur les populations civiles d’Abidjan.

En 2020, aidé par le discours officiel dénué de toute provocation et propos belliqueux, le pouvoir actuel a restauré l’image de la Côte d’Ivoire sur le plan international et redonné du poids à la diplomatie ivoirienne. La voix du pays compte désormais, son leadership dans la sous-région reconnu et accepté. On ne connaît aucun adversaire extérieur au régime Ouattara, alors que l’opposition qui aurait pourtant tout intérêt à rechercher quelques soutiens extérieurs, s’isole par la résurgence du discours xénophobe dans les rangs des pro-Gbagbo et de Bédié qui s’illustrent comme des courants politiques d’extrême-droite anti-immigration et xénophobes.

En conclusion, les craintes et inquiétudes de ce que 2020 ne soit qu’un remake de 2010, en débouchant sur des très violentes contestations de la présidentielle qui se solderont par des centaines, voire des milliers de morts, ne se justifient point. Ceci étant, il ne faut pas exclure des tensions post-électorales localisées, notamment en pays baoulé, dans le centre de la Côte d’Ivoire, où les partisans de Bédié pourraient contester sa défaite de manière violente, en s’en prenant entre autres aux allogènes et étrangers ouest-africains, et en saccageant quelques édifices publics. Le dispositif sécuritaire qui sera déployé devrait cependant décourager tous ceux qui voudraient tenter une prise de pouvoir par la rue, une stratégie sur laquelle travaillait apparemment activement l’ex-chef de la rébellion, Guillaume Soro.

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