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Féminicides au Mexique : entre corruption et injustice, la double peine des familles de victimes

Au Mexique, pays considéré par l’ONU comme le plus dangereux d’Amérique latine pour les femmes, les familles de victimes de féminicide échouent très souvent à obtenir justice. Bien que ce crime soit reconnu par la justice, les enquêtes sont souvent torpillées par les connivences politiques et la corruption. Dans l’État du Michoacán, l’affaire Frida Santamaria Garcia est l’une des dernières illustrations de ce fléau.

Frida Santamaria Garcia avait 24 ans et la vie devant elle quand Juan Paulo N., son petit-ami et meurtrier, lui a brutalement confisquée à l’aide d’une arme à feu.

C’était le 18 juin 2022, à Sahuayo, dans l’État du Michoacan, sur la côte Pacifique, au centre-ouest du Mexique. Ce soir-là, Frida est laissée pour morte après avoir été dépouillée de son téléphone portable.

S’il niait jusqu’ici son implication dans la mort de son ex-petite-amie, Juan Paulo N. est revenu sur ses déclarations le 15 décembre dernier, et reconnu avoir tiré sur elle, précisant que cela n’était pas intentionnel. Des aveux qui, contre toute attente, lui ont permis, le 1er janvier, de voir les faits requalifiés par le parquet régional de Jiquilpan en homicide involontaire. Ce qui lui ouvrirait le droit à une procédure abrégée et une éventuelle libération sous caution après une peine de trois ans de prison. Une plus grande clémence, donc, que s’il comparaissait pour “féminicide”.

Dans ce pays peuplé de près de 127 millions d’habitants où, selon les autorités, plus de dix femmes sont tuées chaque jour, le cas Frida Santamaria Garcia s’inscrit comme une énième illustration des difficultés pour les familles de victimes à obtenir justice.

“Le moment le plus terrible de ma vie”
“C’était une personne très humble avec un grand cœur. Elle se préoccupait du bien-être de sa famille et de ses amis. Elle était inconditionnelle, loyale. Elle était unique.”

Il est 20 h 35, le 18 juin 2022, lorsque Patricia Garcia reçoit un appel l’informant que sa fille Frida, blessée, est à l’hôpital. La jeune femme avait passé la journée à travailler dans une salle de réception pour le baptême d’un enfant d’amis de la famille, auquel elle était aussi invitée. “J’ai appelé son cousin, qui travaillait avec elle, pour lui demander s’il savait quelque chose. Il a appelé sur le téléphone de ma fille mais c’est son petit-ami, Juan Paulo N. qui a répondu”, raconte Patricia Garcia. En arrivant à l’hôpital Santa Maria de Sahuayo, Patricia comprend que Frida a été blessée par balle. Ses poumons et son foie sont perforés. “Ce fut le moment le plus terrible de ma vie”, poursuit-elle. “Quelques minutes plus tard, le médecin m’annonçait que ma fille était morte.”

La relation entre Frida et Juan Paulo était récente, témoigne Samantha Morrett Garcia, une cousine de la jeune femme. De l’ordre de trois ou quatre mois. “Mais moi, j’ai découvert leur relation une semaine avant qu’il ne lui tire dessus”.

Le soir du drame, alors que la famille Santamaria Garcia pleure la perte soudaine de Frida, le meurtrier présumé, lui, a déjà quitté la ville et fui à Guadalajara, la capitale de l’État voisin de Jalisco.

Commence alors, pour les victimes, un véritable parcours du combattant d’ordre judiciaire. La déclaration faite dans les jours qui suivent au bureau du procureur général à Jiquilpan ne permet en aucun cas de faire avancer l’affaire. “Il ne m’a même pas informée que j’avais droit à un conseiller pour les victimes”, témoigne Patricia Garcia.

Les services d’un avocat privé ne seront sollicités que cinq semaines plus tard, permettant enfin à l’enquête d’avancer. “Nous nous sommes rendu compte que l’enquête n’était pas menée correctement, ni dans le fond, ni dans la forme”.

Les proches de la victime, conseillés par diverses organisations, dont le collectif féministe Mapas, organisent alors des réunions avec les médias et des manifestations pour réclamer aux autorités qu’elles prennent en chargent l’affaire. Ils dénoncent le manque de rapports et de témoignages, alors que le bureau du procureur s’entête à vouloir traiter l’affaire comme un possible suicide.

Liens politiques et corruption
Dans l’affaire Frida Santamaria Garcia, il est une donnée qui ne peut être ignorée : le meurtrier, Juan Paulo N. n’est autre que le fils de l’ancien maire de la ville de Sahuayo, Alejandro Amezcua Chavez, qui est lui-même le beau-frère d’Alfredo Inaya, ancien secrétaire au développement économique du cabinet d’Alfredo Ramirez Bedolla, gouverneur de l’État du Michoacan.

Engagé auprès de la famille de Frida, le collectif féministe Mapas a d’emblée dénoncé le “cynisme” avec lequel l’autorité judiciaire traite cette affaire.

“Jusqu’au 1er janvier, la famille Santamaria Garcia et nous pensions que le bureau du procureur de l’État travaillait pour que justice soit rendue à Frida”, affirme Sofia Blanco, porte-parole du collectif. “Nous savons maintenant que depuis le 20 décembre, il œuvrait pour requalifier le crime de féminicide en ‘homicide involontaire’, sans en informer la famille ou son avocat, de sorte de ne pas leur laisser le temps nécessaire pour contester la décision avant l’audience qui était prévue le 4 janvier”.

Nous pensions que le bureau du procureur faisait son travail, c’est-à-dire défendre et garantir l’accès à la justice pour Frida, mais c’était faux : ils travaillent pour l’assassin.” – Sofia Blanco, porte-parole du collectif féministe Mapas.

Le collectif féministe dénonce le silence qui entoure l’affaire. “Ni le procureur général, ni le gouverneur de l’État du Michoacan ne se sont prononcés sur le jugement en faveur du féminicide”, rappelle Sofia Blanco, qui regrette par ailleurs que la Cour suprême de justice de l’État du Michoacan “ne garantisse pas une procédure régulière à la victime, et n’empêche pas le ministère public dans sa requalification du crime”.

“Actuellement, au Mexique, la personne qui se rend coupable d’un féminicide peut écoper d’une peine allant jusqu’à 50 ans de prison ; pour un homicide involontaire, celui-ci risque une peine de trois ans avec possibilité de libération sous caution”, écrit la famille Santamaria Garcia dans un document destiné aux médias, retraçant l’ensemble du parcours judiciaire depuis le début de l’affaire. “On comprend ainsi pourquoi le père et le beau-frère de Juan Paulo ont agi, en toute impunité, main dans la main avec la corruption, afin d’obtenir la requalification du crime.”

Une semaine après l’annonce de la requalification du meurtre de Frida en “homicide involontaire”, la mère de la jeune fille nous indique avoir fait appel de cette décision, malgré les menaces dont la famille et plusieurs témoins auraient à plusieurs reprises fait l’objet, et en dépit des tentatives de torpillage émanant de l’entourage du meurtrier présumé.

En matière de féminicides, l’état des lieux demeure très alarmant au Mexique.

En 2021, selon les chiffres officiels, quelque 3 751 femmes ont été assassinées et près de 100 000 ont disparu au Mexique. Parmi les meurtres recensés, seuls 1 004 ont fait l’objet d’une enquête en tant que “féminicides” dans les 32 entités fédérées du pays. Une passivité des autorités dénoncée par les ONG qui, à l’instar d’Amnesty international, estiment qu’elles “violent les droits des femmes avec des enquêtes insuffisantes”.

Selon les experts, environ 90 % des cas traduits en justice aboutissent à un non-lieu. Un chiffre estimé même à 94 % par la Conavim, une commission nationale destinée à prévenir et éradiquer les violences contre les femmes.

“Les enquêtes ne sont pas menées en fonction du genre de la victime, elles ne sont pas suivies, et la corruption empêche de retrouver les meurtriers”, explique Sofia Blanco, qui rappelle qu'”environ 12 femmes meurent chaque jour d’un féminicide au Mexique”.

Le 4 janvier, des manifestants se sont rassemblés devant le palais de justice de Morelia, déclarant que chaque meurtre de femme qui reste impuni est un autre exemple que le Mexique est “un État féminicide”. Ils demandent la peine maximale pour le meurtrier présumé de Frida, et pour toutes les autres victimes.

“Le parquet de Jiquilpan et le ministère public ont préféré protéger l’intégrité de Juan Paulo”, a dénoncé la mère de Frida lors d’une conférence de presse donnée le même jour. “Et maintenant, il pourrait être libéré sous caution. C’est une injustice totale après les preuves d’experts qui ont été présentées.”

Un crime pourtant reconnu au niveau fédéral
Malgré les déficiences du ministère public ou des juges, des condamnations pour féminicide existent. “Mais lorsqu’il s’agit de féminicides commis par des personnes dont la famille a un certain pouvoir politique, tout devient complexe”, poursuit-elle, évoquant le cas Jessica Gonzalez Villaseñor, tuée en 2020 et dont le meurtrier présumé, Diego Urik, est également issu d’une famille aisée proche des milieux politiques.

Le jeune homme, âgé de 18 ans au moment des faits, vivait dans le quartier d’Altozano où se trouvent les riches résidences de la ville de Morelia, capitale de l’État de Michoacan). Le média mexicain en ligne SinEmbargo, spécialisé dans les enquêtes sur les liens entre le pouvoir et le crime organisé, le décrit comme étant un “Mirrey”, terme familier utilisé au Mexique pour désigner un jeune homme issu d’une famille aisée, qui mène une vie de luxe, de fêtes et d’excès. Jessica Gonzalez Villasenor, enseignante, était quant à elle issue d’une famille ouvrière.

Le 11 janvier, Diego Urik s’est dit “innocent” et a plaidé non coupable. Le verdict est attendu le 27 janvier. S’il est reconnu coupable, il pourrait écoper d’une peine allant jusqu’à 50 ans de réclusion criminelle. Dans le cas contraire, il sera libéré immédiatement.

“Il nous a déjà tout pris, et aucune sanction ne pourra nous rendre ma sœur”, a affirmé Cristo Villasenor, frère de Jessica, auprès d’El Heraldo de Mexico. Toutefois, si la peine maximale est atteinte, cela créera un précédent, espère-t-il. “Il faut que cela soit un exemple pour la société, et surtout pour ces hommes misogynes qui croient pouvoir ôter la vie des femmes sans en payer les conséquences”.

Selon la plupart des spécialistes, corruption et impunité suffisent à expliquer que les féminicides et disparitions de femmes se perpétuent au Mexique. En 2009, la Cour interaméricaine des droits de l’Homme a promulgué une sentence historique condamnant les négligences commises par le pays lors des enquêtes pour la mort de huit jeunes filles torturées, violées, assassinées et retrouvées dans un terrain vague de Ciudad Juarez, ville du nord du Mexique souvent considérée comme la capitale mondiale des féminicides.

Si ce procès avait permis de sanctionner fortement le gouvernement mexicain en l’obligeant à assumer sa responsabilité, que plusieurs commissions pour éradiquer la violence envers les femmes ont été créées et qu’un procureur spécial a été nommé, aucun fonctionnaire coupable d’omissions ou négligences n’a été sanctionné. Néanmoins, comme l’explique l’article de Fernanda Nuñez intitulé “Est-ce qu’une loi pourra mettre fin aux féminicides au Mexique ?” (n°43 de la revue Travail, genre et sociétés), cette affaire, connue comme celle du “Champ de coton”, a permis de dévoiler l’ampleur de la violence de genre sur l’ensemble du territoire mexicain.

Selon les Nations unies, le Mexique est le pays le plus dangereux d’Amérique latine pour les femmes et détient le triste record du nombre de féminicides dans la région. En 2007, alors pionnier, le Mexique avait pourtant inscrit le féminicide dans son Code pénal, qui dispose que : “Le crime de féminicide est commis par toute personne qui prive une femme de sa vie pour des raisons liées au genre”.

Le Modèle de protocole latino-américain d’enquête sur les décès violents de femmes pour des raisons liées au sexe recommande ainsi que toutes les morts violentes de femmes qui auraient été causées par des motifs criminels, des suicides et des accidents soient analysés dans une perspective de genre afin de déterminer s’il y avait ou non des raisons liées au genre dans la cause du décès.

Après la mort de Frida Santamaria Garcia à Sahuayo, les parents et amis de Juan Paulo N. ont notamment demandé à ce que cette notion de perspective de genre ne soit pas appliquée dans les enquêtes.

“Mais quelle est, bon sang, cette justice ‘sans perspective de genre’ ? Une justice pour tout le monde sauf les femmes ?” s’emporte Sofia Blanco du collectif Mapas, auprès du média local Contramuro. Et la jeune femme de rappeler : “Nous représentons la moitié de la population !”.

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