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France: dans les Pyrénées-Orientales, le partage de l’eau crée déjà des tensions

Sur la terrasse de son hôtel à Banyuls – 32 chambres, quatre étoiles et une plage privée sur les bords de la mer Méditerranée, Brice Sannac désigne le récupérateur d’eau installé il y a peu. « On y met l’eau des cruches, des seaux à champagne, l’eau de lavage des légumes… Et on réutilise ensuite cette eau pour arroser les plantes ou laver la terrasse », explique celui qui préside aussi le syndicat des patrons d’hôtels, restaurants et clubs de plage du département. À l’arrière de son établissement, une cuve a aussi été installée pour récupérer l’eau de vidange du spa et les eaux filtrées de la piscine.

Si Brice Sannac insiste sur les efforts des professionnels du tourisme pour réutiliser l’eau, c’est parce que tous les regards sont actuellement tournés vers le secteur. Début juin, les touristes vont arriver : 30 millions de nuitées en quelques mois d’été. « Cela fait 4,5 millions de mètres cubes d’eau, soit 10% de la consommation annuelle du département », a calculé le maire d’Elne, le communiste Nicolas Garcia. Pourtant, l’eau manque cruellement dans les cours d’eau, les barrages et les nappes souterraines du département.

Dans son hôtel de Banyuls-sur-Mer, Brice Sannac a installé des récupérateurs d’eau pour réutiliser celle utilisée pour refroidir les bouteilles de vin ou pour laver les légumes, ici le 17 mai 2023.

« Est-ce que le département des Pyrénées-Orientales, qui est l’un des plus pauvres de France, a les moyens de se passer du tourisme ? rétorque Brice Sannac, président départemental de l’Union des métiers de l’industrie hôtelière des Pyrénées-Orientales. L’économie touristique ce n’est pas simplement 1,4 milliard du PIB du département, c’est aussi des aménagements – des belles routes, des corniches, des plages bien entretenues, des ports. Tout ça, c’est payé parce qu’on a des visiteurs qui viennent découvrir notre département, ce n’est pas payé avec les impôts locaux ». « Alors il n’y a pas de guerre de l’eau mais il ne faut pas dire n’importe quoi », assène-t-il.

Selon Brice Sannac, président départemental de l’Union des Métiers de l’Industrie Hôtelière des Pyrénées orientales, le département ne peut se passer du tourisme

 

Tensions sur les piscines et les touristes
L’arrivée des touristes inquiète bon nombre d’habitants. En particulier dans les villages qui ont déjà vécu des coupures d’eau potable. Ce fut le cas dès le mois d’avril à Corbère-les-Cabanes notamment. Depuis, c’est « système D » pour récupérer l’eau des douches afin d’arroser le potager par exemple.

« Je me demande comment ça va se passer cet été, avec tous les touristes », s’interroge Michelle, qui attend à la sortie de l’école. « Il faudrait que les restrictions soient pour tout le monde pareil, critique une autre habitante des alentours, en s’essayant dans sa voiture sur le parking. Les touristes auront les piscines des hôtels et des campings alors que nous, on n’a pas le droit de remplir les nôtres, je ne trouve pas ça normal. »

Dans les Pyrénées orientales, les habitantes s’énervent face à l’utilisation d’eau par les touristes

 

Dans le département, les restrictions d’eau sont encore montées d’un cran à la mi-mai : limitation de l’irrigation agricole, interdiction de remettre à niveau les piscines privées, interdiction des piscines hors-sols, d’arroser les jardins, douches interdites sur les plages, entre autres.

Jusqu’à « 400 millions d’euros » de pertes pour les agriculteurs
L’autre pilier de l’économie locale, ce sont les agriculteurs : ils paient le prix fort de cette sécheresse historique et des restrictions d’eau.

Cathy Salvat est maraîchère bio à 15km de Perpignan : « Vous voyez les tomates qui sont là ? Elles sont un peu fanées, elles ont les feuilles qui tombent vers le bas », se désole-t-elle dans sa serre. « On est en alerte sécheresse donc on ne doit arroser que trois jours par semaine, c’est hyper compliqué pour les plantes. » Et comment voit-elle l’été qui arrive ? « Pas bien… En tout cas s’il ne pleut pas, je le sens très mal. »

 

Les dégâts sont déjà considérables, notamment pour les producteurs de pêches et abricots. Et la grogne monte. « La perte d’exploitation agricole dans le département s’établit entre 300 millions et 400 millions d’euros, indique Gérard Majoral, secrétaire général adjoint de la Fédération nationale des producteurs de fruits. L’agriculture en aucun cas ne sera la variable d’ajustement d’une mauvaise politique de gestion de l’eau, de la mauvaise utilisation de l’eau par la population, accuse-t-il. Il nous serait inconcevable d’accepter que certaines franges des acteurs économiques profitent plus de cette ressource. »

Dans son viseur, « le secteur touristique et la population en elle-même ».

Piscines individuelles trop nombreuses, forages clandestins… Tout le monde pointe du doigt son voisin et le ton se fait même menaçant. En janvier, en pleine sécheresse hivernale, plusieurs centaines de personnes ont manifesté à Perpignan contre une décision de justice qui réduisait les prélèvements agricoles autorisés dans un fleuve local. Décision obtenue après l’initiative de l’ONG écologiste France nature environnement (FNE) pour la préservation de la biodiversité aquatique. Dans le cortège, des agriculteurs portaient un cercueil où était inscrit le nom de l’association.

Les organisations environnementales dénoncent quant à elles une forme de déni climatique. « Il y a des gens qui sont clairement climatosceptiques, clairement pas concernés par la préservation de l’environnement, déplore Benjamin Domenech, secrétaire général de la Fédération départementale de la pêche. C’est limite un gros mot, vous êtes un intégriste quand vous parlez de ça. »

Pour Benjamin Domenech, de la Fédération départementale de la pêche, « il y a des gens qui sont clairement climatosceptiques et pas concernés par la préservation de l’environnement.»

Le maire d’Elne Nicolas Garcia veut lui croire au dialogue. Et il appelle tous les acteurs, qui font déjà des efforts, à revoir leurs pratiques. « La seule manière de passer l’été, ce sont les économies d’eau. Ensuite, il faut des réponses techniques : réparer les fuites, faire des stockages d’eau pour améliorer le rendement des réseaux. Enfin, il y a des solutions à long terme qui interrogent notre modèle économique, agricole et environnemental, affirme celui qui est aussi président du Syndicat des nappes de la plaine du Roussillon. Il faut qu’on réfléchisse à aider le monde agricole à se tourner vers l’agroécologie, l’agroforesterie, vers des techniques qui permettent de conserver la réserve utile d’eau du sol. Et notre modèle économique qui repose sur le tourisme de masse, il faut l’interroger. »

Les scientifiques sont formels : à l’avenir, en raison du changement climatique, les sécheresses vont s’intensifier et les jours de canicule se multiplier sur le pourtour méditerranéen, et donc dans les Pyrénées-Orientales.

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