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Guerre en Ukraine: «Les besoins des civils concernent l’électricité et la construction»

Être aux côtés des Ukrainiens pour reconstruire ce qui a été détruit par la guerre, mais aussi, dans l’immédiat, aider le pays à sauver ses infrastructures vitales pilonnées par l’armée russe. Ce sont les objectifs de deux conférences internationales qui se tiendront ce mardi 13 décembre 2022 à Paris.

La conférence « Solidaires du peuple ukrainien » et la conférence « pour la résilience et la reconstruction de l’Ukraine » seront toutes deux ouvertes par le président français Emmanuel Macron et son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky qui interviendra en visioconférence. Quels sont les besoins des Ukrainiens ? Comment survivent-ils dans des villes, pour certaines, détruites à 80%, parfois sans électricité, sans chauffage, sans eau ?

Ioulia Shukan, spécialiste de la société ukrainienne, maîtresse de conférences en études slaves à l’université Paris-Nanterre, chercheuse à l’Institut des sciences sociales du politique (ISP/CNRS) et associée au Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen (CERCEC-EHESS/CNRS), vient de passer une semaine dans des régions de Kherson, Mykolaïv, Donetsk et Kharkiv, récemment libérées par l’armée ukrainienne.

Comment pourriez-vous décrire le quotidien des civils dans les zones que vous avez visitées ?

Ioulia Shukan : C’est un quotidien extrêmement dur, marqué par un grand nombre de difficultés. La première, c’est bien sûr, l’insécurité, liée à la fin de l’occupation et une stratégie de vengeance que l’armée russe développe. C’est le cas dans la ville de Kherson, qui, une fois libérée s’est retrouvée sous le feu nourri de l’armée russe.

Mais l’insécurité vient ensuite de la proximité de la ligne de front, comme dans les régions de Donetsk ou Kharkiv, dans l’est et le nord-est du pays. Les bombardements font quasi quotidiennement des victimes dans ces villes. Cette insécurité rythme aussi les déplacements parce que les gens commencent à quitter la ville de Kherson. Le déplacement s’est plutôt stabilisé dans la région de Donetsk et on assiste plutôt à un retour des populations dans la région de Kharkiv, avec l’éloignement de la ligne de front.

Le deuxième problème, ce sont les mines. Les territoires sont extrêmement minés, ce qui limite, bien évidemment, les possibilités de circulation pour les civils, les travaux agricoles ou encore tout simplement la possibilité pour les gens de se promener dans les forêts et d’aller y ramasser du bois.

L’accès à l’eau, à la téléphonie mobile ou à l’internet mobile, sont très aléatoires. C’est lié à ces bombardements systématiques réguliers de l’armée russe sur ces infrastructures. Dans beaucoup de ces villes, à peine l’électricité est-elle restaurée qu’elle est de nouveau coupée à la suite des bombardements. Or, l’électricité est nécessairement liée à l’accès à l’eau, parce qu’il faut de l’électricité pour pomper l’eau. On l’oublie parfois, mais l’électricité est aussi liée à l’internet et à la téléphonie mobile et donc les gens peuvent se retrouver coupés, tout simplement à la fois de leurs proches et de ce qui se passe dans leur pays durant plusieurs jours.

Dans ce contexte, quels sont les besoins humanitaires les plus criants ?

Les besoins humanitaires sont liés notamment à l’approche de l’hiver. Il fait déjà très froid. Lorsque j’étais dans la région de Donetsk, la nuit, la température descendait à -7°C. Il y a tout d’abord un besoin en générateurs pour permettre à des infrastructures critiques, mais aussi tout simplement aux civils de continuer à fonctionner en cas de coupures de d’électricité. Il y a aussi tout ce qui est poêle à bois, notamment dans les appartements où c’est possible. En l’absence d’électricité, ces équipements permettent de résister au froid.

Il y a aussi besoin de matériaux de construction, parce qu’on observe aussi un mouvement de retour dans les villages libérés. Ceux-ci sont extrêmement détruits, mais les gens malgré tout, continuent à rentrer chez eux. Il faut donc les aider à mieux isoler les maisons, à colmater les trous dans les toitures, etc… L’aide alimentaire me semble aussi nécessaire, les besoins en nourriture sont là aussi, même si j’ai l’impression que ce type d’assistance arrive dans les territoires ou les gens ont beaucoup épuisé leurs ressources, après les dix mois de guerre.

Près de douze millions d’euros d’aide ont déjà été versés par plus de 40 pays à l’Ukraine. Dans vos discussions avec les ONG, avez-vous le sentiment que cette aide atteint les populations qui en ont besoin ?

J’ai l’impression qu’elle atteint les populations, peut-être pas toujours en quantité suffisante et avec un certain délai. Les organisations humanitaires internationales ne peuvent pas elles-mêmes opérer dans les zones à proximité de la ligne de front et donc elles sont nécessairement obligées de sous-traiter la distribution de cette aide aux ONG ukrainiennes. Celles-ci, à leur tour, s’appuient sur des bénévoles, des initiatives locales, et donc parviennent à la redistribuer, à des citoyens qui en ont besoin. Les besoins sont énormes et c’est peut-être ça aussi qui créé ce sentiment d’insuffisance auprès des populations, d’autant plus dans des conditions hivernales.

Face à cette guerre, la société ukrainienne fait preuve d’une grande capacité de résilience. Où puise-t-elle ces ressources ?

Cette grande capacité d’adaptation, qui force l’admiration, repose sur un certain nombre de compétences, de savoir-faire élaborés par les Ukrainiens. Les années 1990, par exemple, dans la région de Donetsk et Louhansk, mais aussi ailleurs en Ukraine, ont été très difficiles. Coupures d’électricité, absence de chauffage ou manque de ressources financières ont fait que les gens ont élaboré un certain nombre de pratiques : s’adapter, faire des réserves. Ils savent donc résister à ces nouvelles conditions, qu’ils expérimentent dans le contexte de la guerre.

Cela tient aussi beaucoup au fait que les Ukrainiens sentent que leur cause est juste. Ils sont mobilisés pour défendre leur pays, ils sont prêts à endurer un certain nombre de difficultés pour résister. Dans le contexte de bombardements des infrastructures, donc de coupures régulières d’eau, d’électricité, si du côté russe on a la certitude que c’est une stratégie qui va terroriser les populations, l’effet produit est inverse : cette stratégie est contre-productive sur le terrain parce qu’elle oblige à s’adapter. Certains achètent des générateurs, d’autres des lampes ou des bougies pour tenter de tenir et de résister.

Il y a, enfin, l’élément de la mobilité. Les gens ont souvent la possibilité de quitter la ville pour aller à la datcha, la maison de campagne, où il est plus facile de se chauffer au moment des coupures d’électricité, s’il y a un poêle. Des services d’évacuation existent, fournis, pour beaucoup, par les bénévoles, mais aussi par l’État ukrainien.

 

 

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