08062020Headline:

Hommage à Amadou Gon Coulibaly : requiem pour un fidèle

Agence Ecofin) – Le dauphin était malade, mais personne n’imaginait qu’il allait mourir. Rentré chez lui, il y a quelques jours, après avoir été évacué en France, où il a passé deux mois pour raisons de santé, Amadou Gon Coulibaly, le Premier ministre et candidat du parti au pouvoir, est décédé. Plus que des plans, une campagne et des projets, le collaborateur le plus proche du président ivoirien part en laissant beaucoup d’incertitudes.

Ce mercredi 8 juillet, les rues d’Abidjan, habituellement si rieuses, exhale un fort sentiment de tristesse. Même si certains le nieront, toute la capitale est en émoi. Quelques minutes auparavant, la télévision l’a confirmé : Amadou Gon Coulibaly, le dauphin, est mort. Il a fait un malaise durant la réunion du Conseil des ministres. Il a rendu son dernier souffle à la polyclinique internationale Sainte-Anne-Marie (PISAM), située dans la commune de Cocody, où il avait été emmené d’urgence.

Le « Lion de Korhogo », un véritable Sénoufo.

« Je suis de retour aux côtés du président pour continuer l’œuvre de développement et de construction de notre pays », avait-il déclaré après son retour, le 2 juillet dernier. Il assurait être de retour en forme et reposé. Malheureusement, le plus fidèle ami du président de la République est rentré pour reposer dans sa dernière demeure.

Il assurait être de retour en forme et reposé. Malheureusement, le plus fidèle ami du président de la République est rentré pour reposer dans sa dernière demeure.

De quoi donner du grain à moudre au moulin des mauvaises langues. Elles le garantissaient lorsque le président avait choisi son dauphin : il faut faire attention à ne pas révéler le nom de son successeur beaucoup trop tôt et sans avoir de plan B.

Le Lion de Korhogo

Lorsque le président Alassane Ouattara choisit Amadou Gon Coulibaly comme candidat du parti au pouvoir pour les joutes électorales d’octobre prochain, plusieurs personnes auraient aimé que le président revoie sa décision.

Il ne faut pas se fier aux allures de technocrate et au langage policé affichés par l’homme dans la presse.

Pour elles, Amadou Gon Coulibaly est un excellent technocrate, mais n’a certainement pas la carrure d’un président. Etonnamment, peu de sceptiques attaqueront directement le choix du dauphin. En effet, il ne faut pas se fier aux allures de technocrate et au langage policé affichés par l’homme dans la presse. Membre de l’ethnie Sénoufo, il pouvait afficher dans l’adversité la persévérance et l’acharnement caractéristique de ce peuple qu’on dit capable de tirer des récoltes des terres les plus récalcitrantes à l’agriculture. Cela lui a même valu le surnom de « Lion de Korhogo ».

Membre de l’ethnie Sénoufo, il pouvait afficher dans l’adversité la persévérance et l’acharnement caractéristique de ce peuple qu’on dit capable de tirer des récoltes des terres les plus récalcitrantes à l’agriculture.

Né à Abidjan, le 10 février 1959, Amadou Gon Coulibaly n’en est pas moins un Sénoufo de Korhogo. Son arrière-grand-père, Péléforo Gbon Coulibaly, était le chef suprême de ce peuple et un proche du premier président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny. Pendant les vacances scolaires, Amadou Gon Coulibaly partait souvent, en compagnie de sa famille, pour Korhogo où on lui enseigne la culture et les traditions des Sénoufos. Dans le même temps, il se montre assidu dans ses études et obtient son baccalauréat en 1977 au lycée moderne de Dabou. Il rallie ensuite Paris où il s’inscrit en classes préparatoires au lycée Jean-Baptiste-Say. Après ces études préparatoires, Amadou Gon Coulibaly qui rêve de construire des ponts, intègre l’Ecole des travaux publics. Une fois diplômé, il rentre en Côte d’Ivoire pour intégrer, en 1983, la Direction et contrôle des grands travaux, en tant qu’ingénieur. C’est là qu’il rencontre Alassane Ouattara qui deviendra, pendant les années qui suivent, à la fois un collaborateur, un mentor, mais également un ami très proche.

L’ombre du président

La famille d’Amadou Gon Coulibaly a toujours été très proche du pouvoir. Ce caractère semble presque inscrit dans les gènes des membres de cette famille. Péléforo Gbon Coulibaly, en plus d’être l’allié du président Félix Houphouët-Boigny était également un ami très proche du chef d’Etat. Lanciné Gon, son fils, s’est quant à lui rapproché de Laurent Gbagbo. Gon Coulibaly, le père d’Amadou, était très proche de Philippe Yacé, ancien président de l’Assemblée nationale. Son allié politique, Amadou Gon Coulibaly le rencontrera à la fin des années 80.

A cette époque, la Côte d’Ivoire est en récession. En 1989, Félix Houphouët-Boigny fait appel à Alassane Ouattara, économiste et président de la BCEAO depuis octobre 1988, pour régler la situation. Le président lui confie la direction d’un « Comité interministériel chargé de l’élaboration et de la mise en application du programme de stabilisation et de relance ». Durant une mission impliquant la Direction et contrôle des grands travaux, Alassane Ouattara rencontre le jeune Amadou Gon Coulibaly avec qui il s’entend particulièrement bien. Une fois nommé Premier ministre, l’ancien président de la BCEAO demande le rattachement de la Direction et contrôle des grands travaux à la primature.

Durant une mission impliquant la Direction et contrôle des grands travaux, Alassane Ouattara rencontre le jeune Amadou Gon Coulibaly avec qui il s’entend particulièrement bien. Une fois nommé Premier ministre, l’ancien président de la BCEAO demande le rattachement de la Direction et contrôle des grands travaux à la primature.

Les discussions entre le Premier ministre et Amadou Gon Coulibaly, qui finissent par devenir amis, se multiplient à la faveur de leur collaboration.

Au sein même du premier cercle du pouvoir, la proximité entre le président et son ami dérange.

En 1990, Alassane Ouattara décide d’intégrer le jeune technocrate dans son équipe. Amadou Gon Coulibaly quitte alors la Direction et contrôle des grands travaux pour devenir conseiller technique au cabinet du Premier ministre. A partir de là, c’est une collaboration de plus d’une trentaine d’années qui va débuter. Alassane Ouattara prend Amadou Gon Coulibaly sous son aile. L’avenir promet aux deux amis de belles choses. Seulement, tous les projets seront mis à mal en 1993 par la mort du premier président de la Côte d’Ivoire.

A la suite de ce décès, une crise de succession débute et voit Alassane Ouattara écarté par le concept « d’ivoirité ». Malgré tout, Amadou Gon Coulibaly reste proche de celui qui est désormais son mentor. Il retourne néanmoins travailler à la Direction et contrôle des grands travaux où il est nommé directeur général adjoint d’un certain Tidjane Thiam.

Il retourne néanmoins travailler à la Direction et contrôle des grands travaux où il est nommé directeur général adjoint d’un certain Tidjane Thiam.

En 1994, Alassane Ouattara et Amadou Gon Coulibaly collaborent avec Djéni Kobina pour fonder le Rassemblement des républicains (RDR) qui deviendra un mouvement politique important dans le pays. Pendant que l’ancien Premier ministre continue son ascension vers la magistrature suprême, Amadou Gon Coulibaly sera son ombre, travaillant pour aider son ami à atteindre ses objectifs. Les deux hommes se vouent une confiance rare dans les cercles politiques où les poignards coupables sont, bien des fois, tenus par des mains amies. Malgré tout, l’alliance des deux hommes est parfaite.

Après des années passées dans l’ombre de son mentor, c’est le tour du fidèle ami de jouer les premiers rôles.

Réputé dans les cercles financiers, Alassane Ouattara n’a presque pas d’ancrage politique dans sa quête du pouvoir. Ce défaut sera pallié par son ami sénoufo, très apprécié chez lui, qui deviendra même maire de Korhogo en 2001, après être devenu député 6 années plus tôt. C’est d’ailleurs sa pugnacité et sa verve dans cette période qui lui ont valu son surnom de Lion de Korhogo. Il a même passé, avec des membres de son parti, deux mois en prison pour des accusations de violences au cours d’une manifestation.

Il a même passé, avec des membres de son parti, deux mois en prison pour des accusations de violences au cours d’une manifestation.

En outre, de 2002 à 2010, Alassane Ouattara réussit à imposer Amadou Gon Coulibaly dans le gouvernement d’Union nationale de Laurent Gbagbo en tant que ministre de l’Agriculture. L’amitié entre Alassane Ouattara et Amadou Gon Coulibaly est si forte que lorsque des problèmes cardiaques sont diagnostiqués pour le second, en 2004, le premier mettra tout en œuvre pour aider son compère. Finalement, il faudra attendre 2012, et une transplantation cardiaque qui aurait été réalisée aux frais d’Alassane Ouattara, pour que l’épisode maladie soit mis entre parenthèses.

Avant cela, après la crise électorale de 2010 qui s’achève sur la prise de pouvoir de l’ancien président de la BCEAO, ADO fait de son plus proche collaborateur le Secrétaire général de la présidence. Au sein même du premier cercle du pouvoir, la proximité entre le président et son ami dérange. On prête à Amadou Gon Coulibaly une relation froide avec Hamed Bakayoko, le ministre de la Défense et une rivalité claire avec Guillaume Soro. Mais Alassane Ouattara de son côté reste fidèle à son ami.

Premier ministre, Dauphin… avant le requiem

Après la réélection d’Alassane Ouattara en octobre 2015, le président modifie la constitution. Le poste de vice-président est aménagé pour Daniel Kablan Duncan. Le fidèle et discret Amadou Gon Coulibaly devient, quant à lui, Premier ministre le 10 janvier 2017. Ses débuts se passent dans une période compliquée. Entre mutineries militaires, chute des prix du cacao, restrictions budgétaires et grève des fonctionnaires, le nouveau Premier ministre est obligé de mettre les mains dans le cambouis. Il le fait sans jamais déroger à la vision du président. Pour synchroniser leurs volontés et communications, les deux hommes se parlent au moins deux fois par jour au téléphone et se rencontrent, selon les médias ivoiriens, au moins une fois par semaine. Des habitudes qui ne sont pas nouvelles. Les deux hommes ont entretenu cette proximité durant des années.

Une fois les situations chaudes gérées, Alassane Ouattara lâche une véritable bombe en annonçant son intention de ne pas se présenter pour un troisième mandat. Il annonce également le choix de son successeur : Amadou Gon Coulibaly. Après des années passées dans l’ombre de son mentor, c’est le tour du fidèle ami de jouer les premiers rôles. Enfin, c’est ce à quoi s’attendent de nombreux observateurs. La suite des évènements ne présentera pas un tel happy ending.

Des problèmes cardiaques obligent le nouveau dauphin à partir, le 2 mai, pour un « contrôle » en France, malgré la fermeture des frontières en raison de la pandémie de Covid-19. Finalement, le Premier ministre se fait poser un stent (dispositif médical utilisé en cardiologie qui, introduit dans une artère, permet de la maintenir ouverte, Ndlr). Revenu le 2 juillet, en Côte d’Ivoire, où il est accueilli en grande pompe par son ami, Amadou Gon Coulibaly décède le 8 juillet.

Un voile de profonde tristesse.

En plus de priver le président ivoirien d’une amitié vieille de plus de 30 années, ce décès pourrait rebattre totalement les cartes pour la prochaine élection présidentielle. Alors que le président en place avait annoncé ne plus vouloir se représenter, il pourrait changer d’avis si sa formation politique n’arrive pas à dégager un candidat de poids face à une opposition qui semble faire front commun. Quoi qu’il en soit, le départ du Premier ministre ivoirien laisse une grande incertitude et jette un voile de profonde tristesse sur le dur combat politique à venir.

Servan Ahougnon
AgenceEcofin

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