07282017Headline:

la jeunesse ivoirienne attend (impatiemment) son heure

jeunesse fpi

C’est l’un des grands défis du second mandat d’Alassane Ouattara : répondre aux besoins d’une jeunesse qui attend son heure… avec de plus en plus d’impatience.

Abidjan, le 4 janvier 1965. Confronté à une fronde estudiantine, le président Félix Houphouët-Boigny convoque une délégation syndicale de l’Union nationale des étudiants et élèves de Côte d’Ivoire pour près de trois jours de débat. Comme à son habitude, celui que l’on appelle déjà « le Vieux » caresse d’abord son auditoire dans le sens du poil : « Vous êtes le prolongement de chacun de nous. Vous êtes nos fils. Demain, face à vos jeunes, vous serez comme nous sommes aujourd’hui devant vous. » Pour ensuite mieux asséner ses vérités : « Vous êtes progressistes, mais pas dans le sens que nous souhaitons. Vous souhaitez simplement vous servir vous-mêmes. Ôte-toi de là que je me place, voilà votre politique ! »

Qu’il semble loin ce temps où un président de la République, en Côte d’Ivoire comme ailleurs, pouvait dialoguer aussi directement et franchement avec cette fraction de la population que l’on appelle la jeunesse. Partout, et particulièrement en Afrique, le sort de cette dernière – avec notamment le manque récurrent d’emplois – est érigé en cause nationale, conduisant les dirigeants politiques de tous bords à multiplier les promesses plus ou moins réalisables et les mots doux… quand il ne propose pas carrément, à l’instar du Béninois Thomas Boni Yayi en septembre lors d’un discours devant des étudiants, de « revenir [les] voir avec des bonbons ». Comme s’il fallait de temps en temps refroidir cette jeunesse qui, telle une cocotte-minute, bout intérieurement aux quatre coins du continent.

La jeunesse, préoccupation majeure du second mandat ?

En Côte d’Ivoire, Alassane Dramane Ouattara n’échappe pas à la règle. Et si en 2011 il avait d’entrée de jeu affirmé que les priorités de son mandat étaient la reconstruction et la reprise économique d’un pays meurtri par une décennie de crise politico-militaire, en 2015 le ton a changé. La « jeunesse », qui n’était citée que deux fois dans son discours d’investiture de 2011, a droit à un passage entier quatre ans plus tard : « Cette jeunesse, je l’ai rencontrée, je l’ai écoutée, je l’ai entendue », explique-t-il. S’appuyant depuis le début de son premier mandat sur le même conseiller chargé de la Jeunesse et des Sports, Mamadou Touré, Ouattara a en revanche fait évoluer le ministère de la Jeunesse en le gratifiant presque à chaque remaniement de nouveaux portefeuilles : Sports et Salubrité urbaine en décembre 2010, Service civique en juin 2011, Loisirs en novembre 2012 et enfin Emploi des jeunes en mai 2015. Des changements sémantiques qui peuvent témoigner soit de la place secondaire de la politique de la jeunesse, soit d’une recherche à tâtons de plus d’efficacité dans sa mise en application…

Et pourtant, il y a urgence, dans un pays où les indicateurs sont tous passés au rouge : trois Ivoiriens sur quatre ont moins de 35 ans ; le taux de chômage des 14-35 ans, qui atteint officiellement les 8,6 %, selon le Pnud, est à relativiser compte tenu du nombre d’emplois précaires et du taux de pauvreté (plus de 50 %) chez les moins de 25 ans. « Résorber un tel chômage des jeunes, c’est déjà un grand défi en soi, explique Joël N’Guessan, le porte-parole du Rassemblement des républicains (RDR, au pouvoir). Mais lorsque vous avez face à vous une jeunesse qui a été instrumentalisée politiquement pendant près d’une décennie et dont une partie n’a quasiment pas travaillé quand une autre n’a pas été correctement formée, ce défi prend des proportions plus importantes encore. »

Les autorités assurent que depuis quatre ans les avancées sont réelles. Plus de 2 millions d’emplois ont été créés, dont une importante partie à destination des jeunes ; les universités ont été réhabilitées, pour 110 milliards de F CFA (168 millions d’euros) ; et les ex-combattants ont pu bénéficier des programmes de l’Agence pour le désarmement, la démobilisation et la réintégration (ADDR). Le gouvernement a multiplié les initiatives, avec quatre assises de la jeunesse, un salon de l’emploi jeune et une agence ad hoc créée en 2015.

Il n’y a pas de secret : si la jeunesse veut prendre sa place, il ne faut pas qu’elle attende que les anciens la lui donnent, en politique comme dans les autres domaines, explique un quadra du PDCI

Des démarches qui laissent presque de marbre Fulgence Assi, le secrétaire général de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci), qui n’y voit que du « folklore ». Assi, qui fait partie des trois chefs de syndicat étudiant récemment exclus de leurs établissements pour des violences commises par leurs organisations respectives, énumère les carences : « Les nouveaux amphithéâtres se comptent sur les doigts d’une main, les laboratoires de recherche sont sous-équipés, il y a un manque criant d’enseignants, le nombre de bourses n’a pas augmenté et certaines ont été revues à la baisse… Il y a un problème au niveau de la politique gouvernementale engagée en faveur des étudiants. Peut-être que la volonté est là, mais les effets concrets se font attendre. On nous dit que la réhabilitation des universités a coûté plus de 100 milliards de F CFA. Nous disons donc « merci » mais demandons aussi un audit pour comprendre comment ils ont été dépensés, car de notre point de vue les travaux qui ont été menés sont très très loin d’atteindre cette somme. »

À quelque 230 km de là, à Daoukro, Éric Konan, 28 ans, géomètre de formation, et Ghislain Bredou, 32 ans, professeur d’allemand, sont des parfaits représentants de cette jeunesse ivoirienne éduquée qui se « débrouille » et qui, conformément aux conseils des autorités, se lance dans l’entrepreneuriat. À défaut d’avoir obtenu les financements nécessaires pour ouvrir un site web, ils ont lancé il y a un an une page Facebook d’info locale, appelée Daoukro 24. « Cela fait des mois que nous essayons de débloquer les choses, de rencontrer du monde, mais c’est très difficile de trouver des interlocuteurs prêts à vous écouter, surtout lorsque vous n’êtes pas d’Abidjan et que vous n’avez pas de réseau », explique Éric Konan. Terme pudique pour éviter de parler de ce « piston » toujours aussi indispensable aux yeux de nombreux jeunes.

« Il n’y a pas de secret : si la jeunesse veut prendre sa place, il ne faut pas qu’elle attende que les anciens la lui donnent, en politique comme dans les autres domaines, explique un quadra du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) qui souhaite garder l’anonymat. Il ne s’agit pas de prendre les armes comme par le passé, mais de s’organiser pour dire « non » et proposer des alternatives. Lors des dernières élections législatives puis locales, les candidatures d’indépendants se sont multipliées, tout simplement parce que les aînés n’ont pas voulu laisser leur place. Résultat : ces indépendants se sont imposés dans la plupart des cas. C’est ce qu’on appelle faire basculer le rapport des forces… » Le président Ouattara, qui a promis de rajeunir – et de féminiser – le prochain gouvernement afin qu’il soit plus représentatif, a-t-il reçu le message ?

Haby Niakate

jeuneafrique

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