10222017Headline:

Le calvaire d’un migrant Ivoirien à Melilla

imigrant ivoirien

Ce sont les hasards d’un reportage à Melilla qui ont, il y a un peu plus de six mois, forcé la rencontre. Un vent glacial balaie l’enclave espagnole frontalière du Maroc ce 24 avril. L’air de la mer s’engouffre par tourbillons réguliers à travers les mailles du grillage de 12 km barricadant cette porte d’entrée vers l’Europe rêvée par des milliers de migrants chaque année.

Seule la silhouette d’un jeune homme en chaussettes trouées et pantalon rouge, suspendu à bout de bras à l’impossible frontière, semble vouloir défier la nuit qui approche ce soir-là : celle d’Hassan Adam. Il est 19 heures et une centaine de candidats à l’exil viennent de tenter un assaut désespéré – une « frappe », disent-ils entre eux. Il y a encore quelques minutes, Hassan Adam faisait partie d’un petit groupe agile qui a réussi à escalader le mur plus vite que les autres. Tous ont pu échapper aux forces de l’ordre. Sauf lui.

La pression migratoire a banalisé la pratique. Un nom générique a fini par lui être attribué : expulsion « à chaud ». Nulle possibilité de demander l’asile avec cette méthode expéditive.

Le jeune homme, qui se déclare âgé de 18 ans, est désormais bloqué à mi-hauteur, côté espagnol, coincé par des policiers qui l’attendent de pied ferme au bas du grillage. Malgré ses doigts gelés, ses bras tétanisés, il refuse obstinément de descendre. Préfère parier sur la lassitude des agents qui n’ont pas le droit de le déloger. Trois heures vont lui être nécessaires pour accepter son échec et l’échelle qu’on lui tend. Trois longues heures, avant d’être refoulé en quelques minutes à travers l’une des discrètes portes grillagées qui jalonnent le mur sur toute sa longueur. L’interpellation est brutale. Roué de coups, menotté, Hassan Adam est rejeté aux policiers marocains postés de l’autre côté de la frontière. Un refoulement exécuté dans un parfait flou juridique mais devenu extrêmement courant à Melilla.

La pression migratoire a banalisé la pratique. Un nom générique a fini par lui être attribué : expulsion « à chaud ». Nulle possibilité de demander l’asile avec cette méthode expéditive. Nul moyen de faire valoir son éventuelle minorité, contrairement aux garanties du droit européen. Un amendement à un projet de loi sur l’immigration en débat au Parlement espagnol a même été déposé par le Parti populaire (PP) le 22 octobre, afin de doter au plus vite les enclaves de Ceuta et Melilla d’un régime dérogatoire légalisant ce type d’expulsion.

L’agence des Nations unies pour les réfugiés s’est dite extrêmement préoccupée des risques de violation des droits fondamentaux. Mais, après vingt ans de renforcements vains des murs séparant ces « poches » espagnoles du continent africain (barbelés, caméras thermiques, rehaussements de trois à six mètres de haut), le PP au pouvoir considère ces refoulements comme l’ultime moyen de limiter les intrusions (14 000 en 2014. Un record).

 

 

« LE DROIT AU BONHEUR »

Pour l’instant, rien ne décourage les migrants. Juste avant son refoulement, Hassan Adam s’était même livré à une ultime bravoure : se raconter. Une histoire hurlée depuis sa position précaire sur la barrière. « Nous avons le droit au bonheur comme les Européens […] J’en ai marre de cet enfer », avait-il notamment lancé dans un court monologue lâché telle une bouteille à la mer.

A l’issue de sa tirade, il nous avait crié son nom et son numéro de portable. Un lien s’était établi. Jusqu’à ce qu’un soir du mois d’août, le photographe Olivier Jobard [qui était en reportage avec Le Monde en avril] reçoive un appel triomphant : « Ça y est, j’y suis ! »Après deux ans de voyage depuis sa Côte d’Ivoire natale, autant de mois de travail au noir pour financer son périple – conducteur d’engin au Niger, peintre en bâtiment en Libye ou encore ouvrier agricole en Algérie -, et six tentatives acharnées sur la barrière de Melilla, Hassan Adam avait donc atteint son objectif. Nous l’avons recontacté dans le Centre d’accueil temporaire de Melilla, le CETI, où le jeune homme attend désormais son transfert vers la péninsule ibérique. A raison d’une heure par jour pendant deux semaines, il a accepté de décrire par téléphone sa vie clandestine côté marocain, les stratégies d’assaut, les refoulements « à chaud »… Un témoignage volontairement retranscrit à la première personne, brut, à la manière de son monologue du désespoir sur la barrière.

LE RÊVE D’AILLEURS

Je suis né dans une famille polygame. On était six enfants. Mon père était employé à l’aéroport. J’ai aimé mon enfance. Le week-end, je pouvais sortir. Je regardais la télévision. Mais ça ne me suffisait pas. J’avais des amis qui dansaient le « coupé-décalé », une danse à la mode en Côte d’Ivoire. Ils pouvaient voyager. Alors au bout d’un moment, je me suis dit que, moi aussi, je pouvais sortir.

« J’ai vendu ma PlayStation, ma machine à laver et ma télévision. Puis j’ai pris le chemin le moins cher. Melilla est sur cette route. »

On ne manque de rien en Côte d’Ivoire. Sauf qu’il n’y a pas beaucoup de boulot, surtout pour les footballeurs comme moi. Je jouais dans un club de première division, le Sabé de Bouna. Mais un jour je me suis blessé à la malléole, et on m’a conseillé d’aller à l’étranger pour avoir une nouvelle chance. J’ai d’abord essayé au Burkina Faso mais ça n’a pas marché. Alors, ensuite, j’ai voulu la France. Je n’ai pas essayé de demander un visa. Je savais qu’on n’allait pas m’arranger, qu’on me demanderait des choses que je n’aurais pas, des certificats d’hébergement, des choses comme ça. Alors j’ai vendu ma PlayStation, ma machine à laver et ma télévision. Puis j’ai pris le chemin le moins cher. Melilla est sur cette route.

L’ARRIVÉE DANS LE « GHETTO IVOIRIEN »

Je suis arrivé dans la forêt du mont Gourougou, au Maroc, juste à côté de la barrière de Melilla, environ deux ans après mon départ de Côte d’Ivoire. Je me souviens, c’était au mois de mars. Auparavant, j’étais passé par le Niger, la Libye, l’Algérie et le Maroc. A chaque fois, j’ai travaillé pour payer la suite du voyage. Je savais que le passage de Melilla était difficile, mais pas à ce point. Après le choc du désert de Libye, où il y a la peur de mourir, Melilla est le deuxième endroit le plus dur de l’aventure ! En arrivant, j’ai été orienté vers le « ghetto ivoirien », un endroit dans la forêt avec des petites tentes où il n’y a que des Ivoiriens. Il y a un ghetto par nationalité. Les Maliens, les Ghanéens, tout le monde a le sien. Pour des questions pratiques, chaque « grand ghetto » est divisé en « petits ghettos ». Ce sont des petits regroupements de tentes. On m’a donné une place pour mettre la mienne, puis on m’a expliqué les « conditions » du ghetto. Tu es obligé d’adhérer à ces conditions. C’est ainsi que sont réparties les tâches : les jours où tu dois aller chercher de l’eau, ceux où tu dois ramasser des fagots, ceux où tu dois faire les courses avec tes économies, etc. Généralement, une personne descend faire les courses pour les autres. Il y a moins de risque pour les mineurs d’être arrêtés. Aussi les plus jeunes sont souvent désignés. Ce sont aussi les plus faibles. Gourougou est régi par la loi du plus fort…

PREMIÈRE « FRAPPE »

Le jour de mon arrivée, il y a eu une « frappe » sur la barrière. Je savais que j’avais peu de chance de réussir mais je devais y participer. C’est comme ça. Cela fait partie du règlement des ghettos. Tu dois partir à la frappe. Si tu ne pars pas, on peut t’accuser de trahison, d’avoir appelé la police, et tu n’auras pas de preuve pour te défendre. Cette frappe a été difficile car l’attaque était située tout au bout de l’enclave de Melilla, soit à plus de 10 km. D’autres personnes comme moi venaient d’arriver et elles étaient très fâchées car cela voulait dire plusieurs heures de marche pour rien. Cette fois-là, en plus, il pleuvait. A chaque attaque, il y a ce que l’on appelle des « cibleurs ». Ce sont eux qui sont chargés de trouver le point de frappe et l’heure la plus judicieuse pour le faire. Ils surveillent les moments de sieste de la police marocaine, celle de la relève, etc. Ces cibleurs ne sont pas payés en tant que tels mais tu dois partager la nourriture avec eux. Dans le ghetto ivoirien, ils étaient quatre. Dans le fonctionnement des attaques, il y a aussi un personnage important : « le chaman ». C’est lui le chef, celui qui dirige la frappe. Il s’agit souvent d’un migrant qui se trouve là depuis longtemps et n’a jamais réussi à passer.

Calvère Ivoirien
LA FORÊT, LE FROID, LA FOI

 

LA FORÊT, LE FROID, LA FOI

C’est très compliqué de se laver à Gourougou. Quand je suis arrivé, je le faisais deux fois par semaine. Il y avait une source dans les rochers. Mais, parfois, je manquais de foi. Même pour manger. Je n’y arrivais pas. Une fois je suis resté trois semaines sans me laver. C’était après mon deuxième échec à la barrière. Celui où vous m’avez vu. Heureusement, à la fin, avec mon ancienneté, je suis devenu chef du ghetto, ce qui procure certains avantages, et j’ai ainsi pu aller tous les jours à la source. On mangeait mieux qu’on ne se lavait à Gourougou. Il y avait beaucoup de riz, souvent accompagné de sardines ou de viande selon ce qui était ramené du marché. Les repas du matin ou du midi étaient libres, mais le soir, on mangeait toujours ensemble. Sous les tentes, le plus dur c’est le froid. Nous, les Africains, vous savez, nous ne sommes pas habitués.

LE PARCOURS DU COMBATTANT

Avant d’atteindre la barrière, il y a plein de pièges à franchir. Comme si ceux qui les ont mis voulaient attraper des lions ou des éléphants. Il y a notamment un fossé très profond. La majorité des migrants reste coincée dedans. Pour en sortir, il n’y a qu’une seule technique : prendre de l’élan, s’appuyer sur ceux qui sont au fond, leur grimper dessus comme sur une échelle, puis courir très vite, sortir de cette zone rouge. Ensuite, il y a des fils barbelés à enjamber, puis d’autres sur la barrière.

« L’obstacle le plus difficile du parcours n’est pas la barrière. Ce sont les autres. Dans la fosse côté marocain, il n’y a pas de frère, pas de papa, pas de maman. Même si tu es avec un ami, il peut te jeter dans les barbelés pour passer s’il le faut. »

Autre passage dangereux : les croisillons situés entre les deux barrières [le mur de Melilla est constitué de deux hautes palissades grillagées]. On peut s’empaler dessus. Une fois ceux-ci franchis, tu as fait le plus dur. Il te reste encore à grimper sur la deuxième barrière. De l’autre côté, en redescendant, tu risques d’être arrêté par les policiers espagnols, mais il n’y a plus de risques de blessures. L’obstacle le plus difficile du parcours n’est pas la barrière. Ce sont les autres. Dans la fosse côté marocain, il n’y a pas de frère, pas de papa, pas de maman. Même si tu es avec un ami, il peut te jeter dans les barbelés pour passer s’il le faut.

TECHNIQUE ANTIBARBELÉS

Pour passer, on ne s’entraîne pas, on ne s’encourage pas. La barrière, ce ne sont pas les entraînements qui te la font passer, c’est la rage et le courage. La seule chose qui peut t’aider, ce sont les récits de ceux qui sont déjà allés frapper. Dans la forêt, on ne parle que de ça, de la barrière. C’est comme cela que tu apprends qu’il ne faut surtout pas mettre de gants pour grimper, sinon tu n’as pas de prise sur le grillage. Tu peux mettre des chaussettes mais ce n’est pas toujours pratique. Ou alors il faut les déchirer au bout. Moi, pour éviter de me blesser sur les barbelés, j’ai mis, à chaque fois, deux pantalons et quatre tee-shirts. Mais, en réalité, ça te protège plus du froid que des barbelés. Les barbelés, quand ils veulent te déchirer, ils te déchirent.

TENIR TROIS HEURES, PUIS LÂCHER

C’est cette fois-là que j’ai été coincé plusieurs heures sur la barrière. J’étais content de moi car j’avais réussi pour la première fois à franchir la première palissade. Je me disais que ça allait marcher. Très vite, j’ai vu les policiers espagnols arriver en bas mais je voulais continuer d’y croire. Je me disais que, si j’arrivais à tenir jusqu’à la nuit, j’avais peut-être une chance. Durant toutes ces heures, j’ai beaucoup prié Dieu. J’essayais de me calmer en me disant que les policiers, normalement, ne pouvaient pas me refouler. J’essayais de penser positivement. C’était en même temps très fatigant, car je n’avais pas d’appui sur le grillage. Ma jambe tremblait de fatigue. Mes bras ne pouvaient plus tenir.

« Si tu descends calmement, on t’emmènera au centre d’hébergement pour migrants avant qu’il ne ferme pour la nuit. » Un policier espagnol à Hassan Adam

Après 21 heures, un policier est venu me parler et m’a dit en français : « Si tu descends calmement, on t’emmènera au centre d’hébergement pour migrants avant qu’il ne ferme pour la nuit. » Je savais qu’il ne disait pas la vérité. Ils avaient déjà fait ce coup-là à d’autres. Mais je n’avais plus de force. Je suis donc descendu en me disant que je tenterai de m’échapper en courant. Mais je n’ai pas eu le temps. Je me suis débattu. Les policiers ne m’ont pas fait de cadeau. Ils m’ont frappé. Je n’étais pas loin d’une porte ouverte dans la barrière, et on m’a refoulé.

LE REFOULEMENT

Les Marocains n’ont pas les moyens de nous expulser jusque dans notre pays d’origine. Ils le savent. Mais ils nous emmènent en bus jusqu’à Rabat ou à Fès, puis ils nous lâchent dans la nature. Ils savent qu’on va revenir, mais c’est ainsi. Après cette deuxième tentative par exemple, j’ai passé la nuit au commissariat. Le lendemain, on m’a mis dans un bus pour Rabat, et là-bas on m’a laissé à la gare routière. Comme tous ceux à qui cela arrive, j’ai pris un taxi et je suis retourné dans un foyer de Rabat. Il s’agit d’un appartement qui sert en quelque sorte d’hôtel entre deux refoulements. On doit toujours payer une ou deux nuits à l’avance avant d’aller à Gourougou. Au cas où. J’y suis resté quarante-huit heures. J’ai soigné mes blessures. J’étais plein de contusions qui m’empêchaient de marcher et de respirer correctement. Mais j’ai acheté des médicaments, puis je suis retourné à Gourougou.

L’ASSAUT DES MALIENS

C’était deux semaines après mon retour de Rabat. La frappe était « réservée » aux Maliens. Avec deux amis, on a décidé d’y participer quand même. La frappe était prévue exactement là où j’avais été coincé sur la barrière la fois précédente. Je maîtrisais très bien l’endroit. Je ne voulais pas rater ça. On est partis à 2 heures du matin. J’étais avec un jeune. On a réussi à s’approcher jusqu’à deux mètres de la barrière. J’ai dit : « Allez petit, on y va ! » Mais des policiers nous ont repérés et ont commencé à nous jeter des cailloux, dont l’un a touché ma tête. Ça m’a fait perdre l’équilibre. On a dû renoncer. Heureusement, on n’a pas été refoulés jusqu’à Fès.

Une fois au commissariat, on nous a laissés repartir à pied dans la nuit jusqu’à la forêt. Une chance. On avait appliqué la règle. Celle qui dit qu’il ne faut jamais se débattre quand tu es attrapé. Parfois, ça permet de négocier. C’est ce qui s’est passé cette fois-là.

RETOUR À LA CASE DÉPART

Cette frappe-là, je l’ai faite avec la communauté ivoirienne. Environ un mois après la troisième. Le top départ a été donné encore une fois à l’endroit où j’avais été coincé en avril. Mais là, on est tombés sur les « tamis », ces grillages très fins que les Espagnols ont commencé à ajouter au printemps sur la barrière. Les mailles sont si fines, qu’on ne peut pas s’y agripper avec les doigts. Tu ne peux même pas glisser un doigt. Tous les « cibleurs » avaient pourtant dit que cette partie de la barrière était « libre » [non recouverte de ce grillage fin]. On était démoralisés. Tout le monde a été refoulé en bus jusqu’à Fès. Une fois là-bas, on nous a jetés à deux heures de marche de la ville, en plein désert. Heureusement, j’avais un peu d’argent sur moi. J’ai pu reprendre immédiatement un train pour Rabat. Ceux qui n’avaient pas d’argent ont dû mendier. Ce qui a été dur pour moi, cette fois-là, c’est que le jour où je suis rentré à Gourougou, il y a eu en même temps une virée de la police. Normalement, on a des codes entre nous pour se prévenir. On sait qu’on doit aller se cacher. Mais moi, j’étais trop fatigué. Je suis resté dans ma tente. La police m’a trouvé, et on m’a une nouvelle fois renvoyé à Fès.

COMME UN FANTÔME

A cette époque-là, avec l’essor des grillages tamisés, toutes les communautés étaient découragées. Certains pensaient qu’il fallait aller voir ailleurs. On parlait beaucoup. Mais un jour, la communauté malienne – on les appelle « les rois de la forêt » – a décidé qu’il fallait frapper quand même. Les Maliens, ce sont les plus forts. Ils ne tentent pas de rentrer [à Melilla] à quelques dizaines. Quand ils tentent, c’est à plusieurs centaines. Ce sont eux qui ont battu le record d’entrée [le 18 mars, plus de 1 000 migrants ont tenté de franchir la barrière, 500 ont réussi : l’assaut le plus important jamais enregistré].

« Les Maliens, ce sont les plus forts. Ils ne tentent pas de rentrer [à Melilla] à quelques dizaines. Quand ils tentent, c’est à plusieurs centaines. »

Normalement, un Ivoirien ne peut pas aller à la frappe avec des Maliens. Mais comme ils sont nombreux, ils ont souvent du mal à se compter. Du coup, je suis venu tard dans la nuit, et me suis glissé dans leurs rangs. Le problème cette fois-là, c’est que le « chaman » a donné le top départ à un kilomètre de la barrière. Il a ordonné de ne pas se précipiter, mais tout le monde a voulu être le premier. Vous auriez vu ça, il fallait être un pilote de Formule 1 pour y arriver ce jour-là, courir comme si tu avais un volcan derrière toi. J’avais un sac à dos, ça m’a désavantagé. Et on est de nouveau tombé sur les « tamis ». Tout le monde a pleuré. On était tellement en colère qu’on a saccagé la barrière. Quand je suis rentré à Gourougou, j’étais comme un fantôme.

LA PEUR

A Gourougou, arrive toujours un moment où vous commencez à avoir peur de la barrière. C’est quelque chose qui ne se dit pas. Beaucoup de chamans font comme s’ils avaient du courage mais, en réalité, ils n’en ont plus. Moi, j’ai décidé d’être rebelle avant que cela m’arrive. L’autre chose difficile, c’est que tu peux recevoir des appels d’amis ou de la famille. Parmi les migrants, il y en a qui ont besoin d’argent et sont sans arrêt connectés. Ça abîme la tête. Certain te disent que c’est trop dangereux, d’autres s’agacent : « Quoi ? Il y avait une frappe et tu n’y es pas allé ? » Tes proches sont énervés pour toi et c’est la dispute au téléphone. En ce qui me concerne, j’ai eu la paix en leur disant que tout allait bien.

LE PASSAGE

Puis ce fut le 12 août. Environ un mois après. Les Maliens ont une nouvelle fois décidé d’aller à la frappe. On était tellement jaloux, nous, les Ivoiriens, qu’on s’est réunis en secret entre chefs de petits ghettos et on a tracé notre plan pour les rejoindre discrètement par un autre chemin. Au début, les choses se sont mal enchaînées. Quand on est arrivé au pied de la barrière, les policiers ont tout de suite su que l’on était là. Ils ont lancé la sirène, et on s’est tous dit que c’était foutu.

« Cette fois-là, j’avais pensé à tout. J’avais préparé des sortes d’agrafes métalliques. J’ai planté la première dans le grillage avec la main droite, la deuxième avec la main gauche. La quatrième fois j’ai attrapé le bout de la barrière. »

En même temps, on était tellement focalisés sur notre objectif qu’on a quand même couru jusqu’au point de passage prévu. Je ne réfléchissais plus. J’ai commencé à franchir tous les pièges : les premiers barbelés, les deuxièmes. J’ai reçu une grosse pierre dans le dos. J’ai crié mais je n’ai pas lâché. Une fois que j’ai été sur la barrière, j’ai eu la chance d’arriver jusqu’à une sorte d’échelle dans le grillage beaucoup plus facile à grimper. C’était comme arriver sur un tapis rouge ! (Rires.) Devant, il y avait un gars seul. Quand il est arrivé au sommet, il a crié : « C’est modifié ! C’est modifié ! » Ça voulait dire : « Il y a du grillage tamisé !» Mais cette fois-là, j’avais pensé à tout. J’avais préparé des sortes d’agrafes métalliques. J’ai planté la première dans le grillage avec la main droite, la deuxième avec la main gauche. La quatrième fois j’ai attrapé le bout de la barrière. La police marocaine frappait ceux qui étaient encore au pied du grillage. La Guardia Civil était déjà en train d’attendre en bas de son côté. Mais je ne me suis pas laissé impressionner. C’était la deuxième fois que j’arrivais jusque-là. Il était 6 heures du matin. Je savais que je n’avais pas droit à l’erreur. Je suis redescendu et, dès que j’ai mis pied à terre, j’ai couru de toutes mes forces. Je n’en revenais pas. C’était comme courir dans le vide. Il y avait des gens qui m’indiquaient la direction du centre d’hébergement pour migrants. Là-bas, si tu franchis la porte d’entrée, les policiers ne peuvent plus te refouler. C’est la loi. Ils doivent te transférer sur la péninsule pour faire l’identification et, comme personne n’emporte ses papiers avec soi, tu as beaucoup de chance d’être libéré. Franchir la grille du centre, c’est comme entrer au paradis. Moi, quand j’y suis arrivé, j’étais comme saoul.

LE GUERRIER

Seuls cinq migrants sur une centaine ont réussi à passer à Melilla le 12 août en même temps que moi. C’est très peu. Plusieurs jours après mon arrivée, je me réveillais encore en me disant : « Tu rêves… » Je regardais les gens passer sans bouger. Ça arrive à tous ceux qui entrent à Melilla. On m’a dit que ça passait au bout d’un moment. Maintenant, je sais bien que c’est seulement le début de l’aventure. Le plus dur va commencer. Quand j’étais petit, je rêvais de l’Europe pour jouer au football avec les professionnels. C’est toujours ce que je veux. Il y a quelques jours, j’ai été nommé capitaine de l’équipe de football du CETI, le centre d’accueil pour migrants de Melilla. L’équipe participe au championnat local, elle a un entraîneur. Les candidats sont nombreux, ils ne sélectionnent que les meilleurs. Ça m’a un peu rassuré car j’ai vraiment la pression. Mais je suis un guerrier. Je vais y arriver. Enfin… je n’ai pas le droit de dire ça, normalement. Vous pouvez me le dire, vous, que je suis un guerrier ? Allez, dites-le moi, s’il vous plaît…

 

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