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Le flegme britannique ? Un héritage colonial pour le Nobel Ishiguro

Qu’est-il arrivé au célèbre flegme britannique ? La question obsède le prix Nobel de littérature Kazuo Ishiguro qui signe le scénario de “Vivre”, en salles mercredi.

Réalisé par Oliver Hermanus, le film raconte l’histoire d’un fonctionnaire réservé, qui, sur le point de mourir, va progressivement s’ouvrir aux autres.

Ancré dans l’Angleterre des années 1950, le récit fait écho à une autre histoire. Celle qui a fait de Kazuo Ishiguro un phénomène littéraire: “Les Vestiges du jour”, également adapté sur grand écran avec Anthony Hopkins.

Deux textes ancrés dans le passé pour une raison.

Ce flegme, qui fait l’identité même britannique, est difficile à trouver dans la Grande-Bretagne actuelle avec ses politiciens grandiloquents et sa famille royale qui se déchire publiquement, assure celui qui a grandi aux Royaume-Uni et a reçu le Nobel de littérature en 2017.

“Il n’en reste plus beaucoup à la surface”, affirme-t-il dans un entretien à l’AFP, réalisé par téléphone depuis Londres.

“Je l’ai vu se désagréger en grandissant. La mort de la princesse Diana a été un marqueur intéressant du chemin parcouru par la Grande-Bretagne… De ce qu’était une démonstration appropriée d’émotion”.

Selon lui, cette réserve, qui passe souvent pour de la froideur, est un héritage du passé colonial britannique, ex-plus grand empire colonial au monde. “Les classes moyennes et supérieures britanniques ont été formées pour présenter ce genre de façade à leurs sujets coloniaux”, assure-t-il.

“Vie magnifique”
“Imaginez sortir d’un pensionnat horrible pour se retrouver à 19 ans dans un climat étouffant, avec pratiquement aucun ami, à devoir garder cette façade parce que vous devez représenter la +race supérieure+”.

Les deux guerres mondiales ont aussi beaucoup contribué à la persistance de ce trait de caractère. “Je suis sûr que les gens en Ukraine en ce moment ressentent aussi cette pression. On ne se met pas à paniquer et à crier ce que l’on ressent”, poursuit-il.

Remake du film “Ikuru” du maître du cinéma japonais Akira Kurosawa, “Vivre” a une résonance particulière pour l’écrivain, qui, enfant d’immigrés japonais issus de la classe moyenne, n’a jamais aspiré à la grandeur.

“Il faut faire les choses pour elles-mêmes d’une manière qui vous satisfasse vraiment”, explique-t-il. “Le film m’a appris que faire un effort particulier peut transformer une petite vie vide en une vie magnifique”.

“J’ai eu une chance incroyable et je me suis retrouvé à l’endroit où je me trouve aujourd’hui mais il y a une partie de moi qui pense que l’évaluation du succès et de l’échec devrait être quelque chose de privé”, dit-il.

Lorsqu’il a fallu défendre le projet “Vivre”, Kazuo Ishiguro a tenu à ce que Bill Nighy, connu pour son rôle de rock star sur le retour dans “Love actually”, joue le rôle principal. Il est depuis en lice pour un Golden Globe.

“Plus que tout autre acteur, il est capable de représenter cet esprit anglais, cette façon d’être”, explique l’écrivain. “Ce qui est difficile avec ce genre de personnage, c’est qu’il est facile de passer pour quelqu’un de froid. On a besoin de son charme”.

Malgré une atmosphère très “british”, le film a une portée universelle.

“Nous avons tous cette bataille en nous: il y a à la fois la peur de s’exposer aux autres mais aussi ce désir ardent de se connecter aux autres et de ne pas être condamné à l’isolement et à la solitude”, souligne l’écrivain.

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