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Maïmouna, Ivoirienne : “De retour de Libye, j’avais si peur du regard de ma famille”

Le rêve de Maïmouna, une Ivoirienne de 33 ans, était de créer son entreprise en Côte d’Ivoire. Mais, faute d’argent, elle a décidé de quitter le pays et de rejoindre l’Europe, dans l’espoir de revenir plus tard, une fois enrichie, pour mener son projet à bien et aider sa famille. Mais son passage par la Libye, entre kidnapping et peines de prison, achèvera tous ses espoirs. Jusqu’à son retour définitif à Abidjan.

Maïmouna a quitté son foyer de Yopougon, un quartier d’Abidjan, le 14 juillet 2017. D’abord pour le Mali et le Burkina Faso, puis le Niger où elle a pris un avion pour rejoindre la Libye. C’est depuis ce pays que la jeune femme avait prévu de gagner l’Europe en bateau. Son objectif : travailler quelques années et réunir la somme suffisante pour monter sa propre entreprise d’import-export de cacao.

Pour l’ancienne étudiante en gestion agricole, partir est “presque logique” : Maïmouna est née et a été élevée à Daoula, une localité du centre de la Côte d’Ivoire qui, en quelques années, a vu sa jeunesse déserter ses rues pour le Vieux Continent. Son séjour en Libye sera pourtant un “véritable cauchemar”, qui la poussera à finalement rebrousser chemin.

“À mon arrivée en Libye, j’étais seule. J’avais peur de rester dans ce pays, alors j’ai continué ma route jusqu’à la côte, à Sabratha, pour prendre la mer. Un matin, j’ai pris un Zodiac avec 126 personnes. Mais le moteur n’a pas tenu, et on a commencé à s’enfoncer dans l’eau. Pris de panique, certains passagers ont commencé à jeter des gens par-dessus bord pour alléger le bateau. Il y a un tri : des Africains anglophones jetaient à l’eau des francophones. J’ai eu la peur de ma vie. Je pleurais tellement. Je me demandais si j’allais survivre à ça, mais je suis finalement restée sur le bateau. Puis on a été récupéré par les garde-côtes libyens. Quand ils sont arrivés pour nous ramener, dans le canot, il n’y avait plus que 85 personnes. Les passagers qui avaient été jetés à l’eau s’étaient noyés.

On a tous été mis dans une sorte de prison gérée par les ‘Asma boys’ [des “garçons de rue” qui agressent violemment les migrants en pleine rue pour les dépouiller, ndlr]. Ces gens-là font la collection des Noirs pour gagner de l’argent. La rançon pour sortir est très élevée pour les Africains. Mes parents ont dû donner 600 000 francs CFA [environ 900 euros] pour me libérer.

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Dehors, je me cachais car j’avais peur de me faire kidnapper. Nous, les femmes noires, on vaut plus cher. J’étais terrée dans une maison mais j’étais heureuse : j’avais retrouvé ma petite sœur qui m’avait suivie, quelques mois plus tard. Cela faisait plus d’un an qu’on ne s’était pas vues. Entre temps, elle avait eu son bac.

Malheureusement, au bout de quelques semaines, je me suis fait enlever. Les ravisseurs m’ont forcée à monter dans une voiture avec d’autres Africaines. Sur la route, ils ont arrêté le véhicule et nous ont ordonné de descendre. On a été obligées de se déshabiller, et ils nous ont palpées partout. J’ai eu l’impression d’être violée. Le regard d’un de ces hommes sur mon corps, je ne l’oublierai jamais.

Les vagues d’arrestations arbitraires de migrants subsahariens sont monnaie courante en Libye. Présentées comme des opérations anti-criminalité par les autorités, ces rafles aboutissent à la mise en détention des migrants, où ils sont victimes de toutes sortes de violences. Excédé par les arrestations à répétition, Mohamed Abdul Aziz, un demandeur d’asile soudanais de 19 ans, s’est pendu dans la prison de Aïn Zara en juin dernier.

Ils nous ont ensuite emmenées dans un camp, où je ne suis finalement restée que quelques semaines.

“Pas de retour possible”

Un jour, ma sœur m’a appelée pour me dire qu’on prenait la mer le soir-même. Quelqu’un devait venir me chercher à 19h et m’emmener sur une plage. J’ai attendu plusieurs heures, jusqu’à 2h du matin. Personne n’est venu. On m’avait oubliée, et ma sœur est partie sans moi.

Trois jours plus tard, une femme m’a appelée : le canot avait fait naufrage. Ma petite sœur était au fond de l’eau, avec plusieurs autres filles qui vivaient avec nous. J’étais tellement en colère que j’ai tout cassé dans la maison, j’étais cassée moi aussi. À partir de ce moment-là, j’ai perdu pied. J’ai dit à mon caoxeur [intermédiaire entre les passeurs et les migrants, ndlr] que je voulais rentrer chez moi. ‘Une fois en Libye, soit tu prends la mer pour l’Europe, soit tu meurs. Il n’y a pas de retour possible’, voilà ce qu’il m’a répondu.

Alors j’ai repris un bateau. Mais une fois de plus, ça ne s’est pas passé comme prévu. Le moteur est tombé en panne très rapidement et, avec les autres passagers, on a dû ramer pour regagner la côte. La police nous attendait sur la plage. J’ai été arrêtée et emmenée dans une prison à Zintan.

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Comme ma mère est sage-femme, je sais prodiguer des soins. Dans la prison, j’aidais les femmes à accoucher. Enfin, je faisais ce que je pouvais, car certaines n’y survivaient pas. Il y avait toujours des décès.

On recevait parfois des visites de l’OIM [Organisation internationale pour les migrations, une agence de l’ONU, ndlr]. On savait quand les agents allaient venir, car d’un coup, les gardes nettoyaient la prison et étaient plus gentils avec nous. Ils ne nous frappaient plus avec leurs matraques. C’est là que j’ai entendu parler pour la première fois des programmes de retour. J’ai appelé le consulat de Côte d’Ivoire pour leur dire que je voulais rentrer chez moi. J’étais épuisée, je me sentais seule. Quand je suis sortie de la prison au bout de trois mois, j’ai pris un car pour Tripoli. Puis un avion pour Abidjan. J’ai quitté la Libye le 18 octobre 2018.

“J’avais honte”

Dans l’avion, je me sentais bizarre. J’étais très déçue, mais contente de rentrer chez moi. Un peu comme quand on vient d’accoucher : on est heureuse d’avoir notre bébé mais, en même temps, on a peur. J’ai réalisé que mon calvaire était terminé quand j’ai posé le pied en Côte d’Ivoire. La première nuit, j’ai dormi dans un hôtel. Le lendemain, mes parents sont venus me chercher. Je me sentais très mal vis-à-vis d’eux, j’avais honte. Si j’étais partie, c’était pour ma famille, pour les aider. Et je n’ai pas réussi. Je culpabilisais aussi beaucoup pour la mort de ma sœur. Elle m’avait pris comme exemple, et elle n’avait pas survécu. J’avais si peur du regard de ma famille sur moi.

Quand ils m’ont vu, mes parents étaient très heureux. Et ce sont eux, en fait, qui m’ont consolée. Si aujourd’hui, je vais mieux, c’est grâce à leur soutien. La seule règle, c’est qu’on ne parle jamais de ma sœur.

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