11202017Headline:

Nathalie Kouakou (Amnesty-Côte d’Ivoire): « Le système judiciaire est l’une des plaies de la gouvernance Ouattara »

nathalie kouakou

Amnesty International reste préoccupée par la situation des droits de l’Homme en Côte d’Ivoire, que cette organisation estime encore précaire.

La présidente nationale de la section-Côte d’Ivoire de l’Ong de défense des droits de l’Homme, Nathalie Kouakou, dépeint un tableau plutôt sombre. Viols, torture, arrestations arbitraires, procès inéquitables, impunité, mal gouvernance …, tout y passe. L’activiste des droits de l’Homme n’occulte pas les questions de réconciliation et de la préparation des élections présidentielles de 2015. Interview…

La Fidh et ses organisations partenaires en Côte d’Ivoire, notamment la Lidho et le Midh, ont publié récemment un rapport faisant le point des droits de l’Homme. Que vous inspire ce rapport ?

Ce rapport nous interpelle tous sur certaines grandes questions à résoudre avant les échéances électorales de 2015. Ces questions portent essentiellement sur les détenus dits « pro-Gbagbo » encore en attente de jugement ou de libération provisoire pour certains, la justice équitable et impartiale, la composition du bureau de la Commission électorale indépendante (Cei), la réconciliation nationale et la sécurité dans le Nord et l’Ouest du pays. C’est un rapport riche qui n’aborde néanmoins pas certaines violations des droits humains telles que la torture, la répression des manifestations et les atteintes à la liberté d’expression.

Quel regard portez-vous sur ces points que vous venez de relever ?

Il faut dire que les prisons ivoiriennes sont toujours remplies de détenus de la crise post-électorale en attente d’un procès depuis plus de trois ans, pour certains. La liberté de contestation est toujours mise à mal avec la répression des manifestations des indignés et des parents des détenus. Parfois, ces manifestants ont été arrêtés et gardés pendant quelques heures. L’impunité règne toujours. Les dozos sont toujours les maîtres à l’Ouest ; aucun dozo n’a encore été arrêté pour sa participation dans les massacres du quartier carrefour à Duékoué et de l’attaque du camp de Nahibly. Au contraire, ils continuent d’être les supplétifs des Frci dans certaines interventions, telles que les arrestations suite à l’attaque de la ville de Grabo dans la nuit du 22 au 23 février 2014. Les arrestations arbitraires et la torture ont continué encore en 2014, où des personnes enlevées suite aux attaques de Grabo et d’Akouédo ont été torturées aux fins d’obtenir des aveux, avant d’être incarcérées. A ces personnes s’ajoutent tous ceux qui ont été arrêtées depuis la fin de la crise post-électorale. Pour Amnesty international, il est temps qu’une attention particulière soit portée à la problématique de la torture en Côte d’Ivoire, surtout que toutes ces personnes torturées souffrent de diverses affections et ne sont pas prises en charge. Par ailleurs, plusieurs détenus qui sont en liberté provisoire vivent dans le dénuement total et n’ont aucun recours ni soutien. Cette situation est inacceptable. Le ministère de la Justice et des droits de l’Homme ne peut pas continuer à fermer les yeux sur ces cas graves de violations des dispositions de la convention des Nations-Unies contre la torture ratifiée par la Côte d’Ivoire en 1995.

La question du viol qui a été abordée dans votre rapport en 2013, a-t-elle connu des avancées l’an dernier (2014) ?

Depuis la guerre de 2002, le viol est devenu monnaie courante à l’Ouest du pays parce que les auteurs issus de l’armée régulière, des mouvements rebelles et des autres forces connexes n’ont toujours pas été inquiétés quoique nous ayons relevé les responsabilités dans notre rapport. Un an après, en 2014, nous constatons que le viol fait toujours partie du quotidien des populations ivoiriennes notamment celles de l’Ouest du pays. Selon les informations recueillies au dernier trimestre de 2014, ce sont environ 30 femmes qui sont violées par mois. Parfois, des filles sont enlevées, séquestrées, violées pendant des jours et jetées à la rue. Les cas de mariage précoce sont aussi fréquents. Des parents promettent leurs filles en mariage soit à des cousins soit à des personnes riches, les enlèvent de l’école et les marient. Nous avons deux cas sous la main que nous gérons en ce moment. Nous assurons la prise en charge scolaire d’une des jeunes filles, ce qui ne fait pas partie de nos missions.

Vos pairs de la Fidho, de la Lidho et du Midh ont produit un rapport pratiquement à charge contre le pouvoir pour ce qui est de la question de la justice. Cette lecture vous convient-elle ?

Je réponds tout de suite oui. Notre système judiciaire est l’une des plaies de la gouvernance actuelle. Dans ses différents rapports, Amnesty International n’a eu de cesse de dénoncer l’inertie et la lenteur de la justice ainsi que son incapacité à poursuivre tous les auteurs de violations des droits humains et du droit international humanitaire pendant la crise post-électorale. Nous faisons le constat que le traitement réservé aux détenus est parfois inhumain et dégradant en dehors de toutes dispositions légales. A propos, le 08 décembre 2014, six détenus ont été transférés des prisons de Man et de Séguéla sur Abidjan. Ils ont été confinés dans des sortes de chambres barricadées à l’école de Police sans avoir informé ni les parents, ni les avocats. Ils ont été détenus pendant des jours dans des conditions d’insécurité sanitaire déplorables. Ces détenus ne pouvaient recevoir de visite ni communiquer, en toute violation du principe 16 sur la gestion des détenus qui stipule ceci : « dans les plus brefs délais après l’arrestation et après chaque transfert d’un lieu de détention ou d’emprisonnement à un autre, la personne détenue ou emprisonnée pourra aviser ou requérir l’autorité compétente d’aviser les membres de sa famille ou, s’il y a lieu, d’autres personnes de son choix, de son arrestation, de sa détention ou de son emprisonnement, ou de son transfert et du lieu où elle est détenue». Pourquoi n’ont-ils pas été transférés directement à la Maca (Maison, d’arrêt et de correction d’Abidjan) ? Il est manifeste qu’il y a un gros travail à faire sur l’évolution des mentalités quant aux traitements réservés à ceux qui se retrouvent en prison. Ces personnes détenues ont perdu leur droit à la liberté. Il revient à l’Etat de leur garantir la jouissance de tous les autres droits. Malheureusement, ce n’est pas le cas en Côte d’Ivoire. La protection du droit à la vie, la prévention et la protection contre la torture et aux peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants comme énoncé dans l’article 6 et 7 du pacte relatif aux droits civils et politiques n’ont pu être respectées en dépit des engagements pris au sommet de l’Etat. Ainsi, en 2014 des prévenus et des condamnés sont morts à la Maca suite aux émeutes provoquées par le fameux Yacou le chinois et au béribéri, conséquence de la mauvaise alimentation. L’administration pénitentiaire n’a pu garantir la sécurité de la population carcérale de la Maca. Les mauvais traitements et la torture sont encore et toujours une réalité dans la chaîne judiciaire ivoirienne. Par ailleurs, bien que le pouvoir ait procédé à des libérations provisoires, nous notons que des centaines d’autres individus anonymes sont encore détenus dans les prisons sur l’ensemble du territoire dans le cadre de la même affaire. Les procès doivent être ouverts et clôturés pour tous les détenus de la crise post-électorale avant les élections de 2015 pour garantir la pleine participation de tous. Aucune personne ne pourra aller voter tant qu’un parent, un enfant, un mari, un concubin, un ami sera détenu sans être jugé pour avoir participé d’une façon ou d’une autre dans le processus électoral de 2010 surtout qu’il y a une fausse la polémique autour du nombre exact de détenus liés à la crise postélectorale.

La fausse polémique à laquelle vous faîtes allusion est-elle liée au fait que le pouvoir et l’opposition ne s’accordent pas sur les chiffres pour ce qui est du nombre de prisonniers politiques ?

Effectivement. Le Fpi avance 719 détenus, le gouvernement affirme que 228 d’entre eux ne sont pas répertoriés dans le fichier officiel. Cela pose le problème de la bonne tenue des dossiers des détenus devant garantir leur traçabilité dans la chaîne judiciaire. Alors, que faire des 228 ? Dans tous les cas, pour avoir suivi de près les cas des détenus de la crise post-électorale, nous savons que d’avril 2011 à décembre 2014, le nombre de personnes arrêtées et détenues est de 750. 327 ont bénéficié de la liberté provisoire jusqu’en décembre 2014. Le nombre de personnes encore détenues à ce début de 2015 tourne autour de 460, sans oublier que douze autres personnes ont été arrêtées suite à l’attaque du camp d’Akouédo en septembre 2014. Nous pensons que les libérations provisoires doivent continuer et s’étendre à tous les civils et corps habillés anonymes qui croupissent dans les prisons, dans le cadre de la même affaire.

Y compris l’ex-Première dame Simone Gbagbo…

Le cas de l’ex-Première dame est complexe parce que réclamée à la fois par la justice pénale nationale et internationale. Comme elle est en procès en ce moment devant la Cour d’assises d’Abidjan, nous attendons les conclusions du procès pour apprécier. C’est le lieu pour nous d’appeler l’administration judiciaire à lui garantir un procès équitable et à fournir tout le soutien matériel, technique et financier aux avocats assurant sa défense.

La Cpi maintient la pression pour son transfèrement, le gouvernement ivoirien s’y oppose. Quel commentaire faites-vous?

Il est impérieux de transférer l’ex-Première dame à la Cpipour qu’elle puisse répondre des crimes contre l’humanité qui lui sont reprochés. Son procès à Abidjan ne prend pas en compte les graves violations des droits de l’Homme et du droit international humanitaire qui lui sont reprochées. Elle n’est poursuivie que pour « atteinte à la défense nationale, constitution de bande armée, trouble à l’ordre publique, coalition de fonctionnaire, de rébellion, tribalisme et xénophobie». De plus, la justice ivoirienne, de par son inertie et son incapacité de poursuite dans le camp du président Ouattara, prouve sa partialité et sa difficulté à respecter des procès équitables pour Simone Gbagbo.

A quelques mois d’un nouveau scrutin présidentiel, quel bilan faites-vous de la gouvernance Ouattara, notamment sur la question des droits de l’Homme ?

Depuis l’accession du Président Ouattara au pouvoir, notre mouvement n’a eu de cesse de revenir sur des éléments constitutifs de graves violations des droits dans notre pays. Nous avons eu bon espoir de voir la situation évoluer avec son engagement ferme à faire du respect des droits humains l’un des piliers de son mandat. Dans nos différents rapports, nous sommes revenus à plusieurs reprises sur la nécessité pour l’Etat de Côte d’Ivoire de ratifier certains instruments juridiques internationaux permettant ainsi à notre pays d’être considéré comme un Etat de droit. Malheureusement, ce n’est pas encore le cas. Les engagements pris n’ont pas été tenus. En outre, le Président Alassane Ouattara avait également pris un certain nombre d’engagements au niveau national qui n’ont pas encore été respectés. Les arrestations arbitraires continuent même si le rythme a baissé en 2014. Il y a la répression des manifestations et l’arrestation des manifestants comme le cas des indignés, du collectif des parents des détenus politiques et des fabricants de sachets plastiques. Nous attendons toujours l’efficacité, l’impartialité et l’équité de la justice ivoirienne ainsi qu’un signal fort pour la tenue d’enquêtes et l’arrestation de toute personne en situation d’autorité soupçonnée d’avoir commis des atteintes aux droits humains.

Il y a, tout de même des acquis comme la loi portant protection des défenseurs des droits de l’Homme qui est une avancée majeure sur le continent…

Le gouvernement a fait des progrès en matière de prise de lois surtout celle que vous venez d’évoquer et dans l’application de la loi de décembre 1998 portant répression de certaines formes de violences faites aux femmes par l’arrestation et le procès d’exciseuses au Nord et à l’Ouest du pays. Mais, globalement, les engagements pris n’ont pas été tenus. Par exemple, sur le dossier des tueries de Nahibly et Duékoué, il n’y a eu aucune avancée. Les corps retirés des puits pour autopsie sont restés sans suite. Jusqu’à ce jour, il n’y a aucun résultat officiel des autopsies. Les mis en cause qui sont connus, se promènent et les familles vivent avec ce traumatisme sans trouver de réponse à leurs préoccupations. Un camp de déplacés internes détruit au vu et au su de tout le monde, des déplacés tués dans un camp, une première dans le monde et aucune poursuite dans un Etat qui se dit de droit. C’est manifestement la consécration de l’impunité.

Si on vous suit, les mis en cause bénéficient de la protection du pouvoir…

Tout porte à le croiresurtout que les grandes chaînes de commandement directement impliquées sont connues. Une commission nationale d’enquête a été mise en place par le gouvernement, nous attendons toujours les conclusions de cette commission. Il est évident que le pouvoir ne manifeste aucune urgence dans le traitement de ces dossiers qui mettent en cause les dozos et des chefs des Frci de la zone. Cela démontre une volonté de ne pas poursuivre les auteurs des crimes venant de son propre camp. Or, c’est en agissant ainsi que le pouvoir va briser la chaîne de l’impunité et l’idée d’une justice à deux vitesses. Cette impunité manifeste renforce le traumatisme et la douleur des familles.

Est-ce pour cette raison que vous sollicitez du procureur de la Cpi, Fatou Bensouda des enquêtes sur des crimes imputés aux forces pro-Ouattara ?

Amnesty International a salué l’ouverture des procédures sur les crimes présumés commis par les Fds, les milices de jeunes et les mercenaires fidèles au président Gbagbo. Aujourd’hui, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sont à la Cpi. Simone Gbagbo est réclamée par la Cpi et est en procès actuellement à Abidjan. Amnesty international a rappelé et continue de rappeler publiquement que les deux parties au conflit en Côte d’Ivoire ont été accusées de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Notre mouvement a exhorté la Cpi à enquêter sur tous les crimes commis par les deux camps, y compris les violences sexuelles. Nous exhortons ici, à nouveau, le Procureur à étendre ses investigations afin de couvrir les crimes commis entre 2002 et 2010 afin que justice soit rendue à toutes les victimes, indépendamment de leur affiliation politique ou ethnique. Ces affaires portent essentiellement sur l’assassinat par des éléments des Forces nouvelles de 70 gendarmes à Bouaké pendant la rébellion de 2002, les massacres de Duékoué les 28 et 29 mars 2001 et l’attaque du camp de déplacés de Nahibly le 20 juillet 2012, qui a occasionnée des pertes en vies humaines. Seul les enquêtes impartiales menées par la Cpi pourront situer les responsabilités et identifier les auteurs individuels à incriminer.

Le procès des pro-Gbagbo sont ouverts devant la Cour d’assises, quelles sont vos observations ?

Nous notons que l’Etat de Côte d’Ivoire a décidé de poursuivre les dignitaires du régime Gbagbo pour des décisions, des opinions et des actions politiques prises et menées pendant la crise post-électorale et non pour les graves violations des droits humains et du droit international humanitaire perpétrées pendant cette période. Une fois de plus, les victimes devront prendre leur mal en patience. C’est vrai que le procès vient de démarrer, mais il faut que des preuves matérielles viennent corroborer les accusations, qu’il y ait des confrontations. Si le procès est mené dans le strict respect des droits de l’Homme, alors une partie de la vérité sur la crise post-électorale pourra émerger. Mais, la réconciliation nationale ne sera effective que quand toutes les victimes verront leurs bourreaux rendre compte devant la justice. Aujourd’hui, ce sont les pro-Gbagbo, nous attendons le procès des pro-Ouattara pour permettre l’éclatement de la vérité et la réhabilitation des victimes pour aboutir à la réconciliation nationale. La justice devrait apaiser les tensions si les procès sont menés dans le respect strict des droits humains et des procédures en garantissant surtout le droit à la défense.

Vous semblez vous plaindre d’une justice dite des vainqueurs, n’occultez-vous pas en fait le principe de l’opportunité des poursuites qui est fondamental en matière de droit pénal ?

Est-ce que vous voulez insinuer que le Procureur de la République peut se permettre d’appliquer ce principe dans les cas de crimes ou de graves violations des droits humains ? Ou bien, vous voulez vous dire que le choix du Procureur est dicté par les pouvoirs publics ? Votre question pose le problème de l’indépendance de la justice. Amnesty international a été la première organisation à parler de justice des vainqueurs dans son rapport publié deux ans après la crise post-électorale. Par la suite, d’autres organisations lui ont emboité le pas en utilisant des termes similaires. Juste pour vous dire que toutes les Ong ont fait le même constat et l’ont exprimé de différentes manières.

Mais, en réclamant à cor et à cri un transfèrement de pro-Ouattara, dans un contexte de paix fragile, ne servez-vous pas du grain à moudre à ceux qui vous accusent d’être manipulés et de servir des desseins politiques inavoués ?

Tous les pouvoirs, tous les régimes politiques tiennent le même langage à chaque fois qu’Amnesty International produit un rapport sur l’état des droits humains. Les gouvernants ne supportent pas que les Ong fassent la lumière sur les cas de violations des droits humains et révèlent les situations qu’ils veulent cacher. Amnesty International est une organisation qui n’a aucune ambition politique et qui agit sur les principes de l’impartialité et de l’indépendance. C’est pourquoi notre mouvement ne reçoit pas de financement ni de don d’aucun gouvernement. Amnesty International, pour le cas spécifique de la Côte d’Ivoire, a eu à traiter des cas de plusieurs acteurs de la scène politique. L’actuel Président de l’Assemblée Nationale a été un cas d’Amnesty quand il a été arrêté en tant que responsable estudiantin. Il en fut de même avec le Président Bédié lors du coup d’Etat militaire de 1999 ou encore l’actuel Ministre de la sécurité le Ministre Hamed Bakayoko. A travers les communiqués et rapports d’Amnesty produits depuis le Président Houphouët en passant par les Présidents Bédié, Guei, Gbagbo et aujourd’hui Alassane Ouattara, ceuxqui nous suivent, savent que nous sommes restés constants face aux violations des droits de l’homme.

La Cdvr a déposé son rapport de fin d’activité, quel regard jetez-vous sur la réconciliation en Côte d’Ivoire, à quelques mois des joutes électorales?

Le Président de la République n’a eu de cesse de mettre la justice au cœur de la réconciliation, ce qui revient à dire que pour lui, établir la vérité, situer les responsabilités, accepter de rendre compte et payer pour les manquements et les crimes dans l’exercice de ses fonctions, sont des piliers essentiels de la cohésion sociale et du vivre ensemble. La Cdvr avait cette lourde mission. A-t-elle atteint les objectifs à elle assignés ? Il est important de rappeler que dans le rapport d’Amnesty International intitulé « La loi des vainqueurs », notre mouvement avait déjà fait des observations sur des éléments qui pourraient compromettre la réussite de la mission de la Cdvr. Il s’agit entre autres de l’imprécision du mandat. L’ordonnance portant sa création stipule : « La Cdvr s’engage à rechercher la vérité et situer les responsabilités sur les événements sociopolitiques nationaux passés et récents». Les événements visés ne sont pas clairement définis et surtout aucun cadre temporel n’a été fixé pour ses travaux.

Le constat est que la Cdvr a laissé les Ivoiriens sur leur soif parce qu’ils ne l’ont pas entendu leur dire les vérités et situer les responsabilités sur les événements passés et récents. Ils n’ont pas eu accès aux audiences publiques, ils ne savent pas les critères qui ont prévalu au choix de 80 victimes parmi 78.483 auditionnées pour passer en audience publique. Ce qui d’ailleurs est un chiffre non représentatif de la réalité vécue par l’ensemble des victimes des événements récents et passés. Les Ivoiriens n’ont pas connaissance des recommandations de la Cdvr, ils ne savent pas qui peut être considéré comme victime et qui ne l’est pas. Ils ne savent pas qui va être indemnisé. Est-ce que leurs bourreaux seront punis pour les crimes commis ? Recevront-elles réparation ? Les Ivoiriens continuent de s’interroger alors que le mandat de la Cdvr s’est achevé. Beaucoup reste à faire pour la réconciliation en Côte d’Ivoire.

2015 est l’année électorale et certains Ivoiriens ont quelques appréhensions quant au bon déroulement des élections à venir. Ont-ils raison d’avoir peur ?

Les Ivoiriens ont raison d’avoir peur. La Cei est encore composée, en majorité par les partis politiques visant tous le pouvoir d’Etat. La société civile non confessionnelle est sous représentée avec un seul délégué. Cette configuration ne répond pas au besoin d’apaisement et de sérénité pour aborder les échéances électorales prochaines. Les gouvernants n’ont suffisamment pas tiré les leçons des élections de 2010. Dans la quête de la vérité sur notre histoire récente, avons-nous ouvert une piste de réflexion sur la responsabilité de la Cei en tant qu’institution, dans la survenance de la crise post-électorale ? Le rôle joué par chacun des membres ? Quelles sont les responsabilités des principaux dirigeants ? Il aurait fallu confier l’organisation des élections de 2015 à la société civile, aux religieux, au barreau et aux chefs traditionnels. Une telle composition ferait disparaitre le sentiment que la Cei est à fois juge et partie. Il y a également le phénomène des coupeurs de route qui pourrait se justifier par la présence d’anciens Fafn retournés au Nord après avoir pris part à la bataille d’Abidjan. Notons aussi la question cruciale de la réinsertion des anciens rebelles de 2002 qui n’ont pu intégrer les Frci, ainsi que tous ces jeunes supplétifs des groupes armés qui aujourd’hui vivent dans le dénuement et la pauvreté et dans un esprit de mécontentement prévisible. Il est manifeste que la lecture de l’atmosphère politique et sociale renforce ce sentiment de peur.

Pouvez-vous en dire davantage sur la lecture de l’atmosphère politique ?

Les grands partis politiques traversent des divisions internes assez sérieusesà l’approche des élections, l’interruption prématurée du processus de réconciliation par la Commission Dialogue-Vérité-Réconciliation (Cdvr), les différentes revendications de certains éléments des Frci (Forces républicaines de Côte d’Ivoire) ; les procès des centaines de jeunes civils et militaires incarcérés suite à la crise post-électorale; les femmes et les jeunes filles qui s’interrogent sur le sort qui leur est réservé, cette fois avec les auteurs de viol qui ne sont jamais inquiétés par la justice. Voilà des préoccupations qui doivent nécessairement être résolues avant les échéances électorales de 2015. Il faut que le gouvernement prête une attention particulière aux préoccupations des Ivoiriens : revoir la composition de la Cei, de sorte à rétablir la confiance des Ivoiriens en leur organe d’organisation des élections ; la Cei recomposée devra être dirigée par la société civile pour qu’elle soit véritablement indépendante ; il faut aussi tenir les procès des pro-Gbagbo afin de leur permettre, ainsi qu’à leurs parents, d’être définitivement situés sur leur sort et de réorganiser leur vie ; continuer et clôturer le processus Ddr en incluant les dozos, les supplétifs et les ex-combattants pro-Gbagbo ; prendre véritablement en main la question de l’expropriation et de l’occupation illégales des terres à l’Ouest; conduire le programme d’indemnisation des victimes avec transparence en tenant compte de toutes les victimes sur l’ensemble du territoire ; engager un véritable programme pour apporter une réponse aux violences sexuelles et aux viols depuis 2002 jusqu’à ce jour. Ce programme devra commencer par la constitution d’une base fiable de données sur toutes les victimes sur l’ensemble du territoire ivoirien pour permettre d’en avoir le nombre exact, mais aussi d’appréhender les besoins afin de proposer des solutions idoines. Tant qu’une réponse globale à l’échelle nationale n’est pas donnée aux violences sexuelles, aux viols et aux violences basées sur le genre en général, les femmes et les enfants continueront à être traumatisés pendant la période des élections où l’abus sur leur corps devient un enjeu de domination d’une communauté ou d’un groupe sur un autre.

Le désarmement semble n’avoir pas également avancé, faut-il s’en inquiéter avec les élections qui approchent ?

L’Autorité pour le désarmement, la démobilisation et la réintégration a abattu un travail fort appréciable quant à la collecte des armes qui tournent selon les chiffres officiels autour de 26000 et d’environ 650.000 minutions. Ce qui pourrait justifier le relèvement du niveau de sécurité observé dans la partie sud du pays. Néanmoins, il reste encore un effort considérable à fournir pour arriver au recensement de l’ensemble des personnes qui ont eu des armes en leur possession depuis la rébellion de septembre 2002 jusqu’à la crise post-électorale. L’Addr a, dans sa base de données, environ 74.068 ex-combattants démobilisés. Combien en reste-t-il sur l’ensemble du territoire ? Est-ce que ce chiffre d’ex-combattants recensés, démobilisés et réintégrés ou à réintégrer prend en compte les ex-miliciens pro-Gbagbo, les ex-Fafn et les supplétifs ? Qu’en est-il des ex-combattants blessés et en situation d’invalidité ? Il serait utile que l’Addr informe les populations sur ces questions.

Comment le pouvoir d’Abidjan doit-il s’y prendre pour que son ambition de l’émergence en 2020 ne soit pas entravée ?

Le gouvernement devra remplir ses engagements en matière de droits de l’Homme en mettant fin à l’impunité à travers l’ouverture de poursuites contre les fonctionnaires de l’Etat ou des hommes en armes parrainés par l’Etat qui se sont rendus coupables de graves violations des droits humains. Plus spécifiquement, tous ceux qui ont participé aux tueries de Duékoué et de Nahibly. Ils doivent rendre des comptes pour rendre justice à toutes les victimes de la crise post-électorale. Il faudra ouvrir les procès de tous les jeunes civils et militaires dits « pro-Gbagbo » emprisonnés suite à la crise post-électorale. Il faut aussi modifier notre code pénal par l’introduction d’une définition claire de la torture et du viol conformément aux normes internationales en la matière. L’Etat devra renforcer véritablement les capacités de l’appareil judiciaire pour lui permettre de travailler en toute indépendance pour que la chaîne judiciaire soit équitable et impartiale. Le gouvernement devra aussi arrêter la politique de l’autruche et prendre des décisions courageuses sur la question foncière et des forêts classées du grand-ouest, zone qui reste une bombe toujours prête à exploser. Amnesty sert d’alerte en mettant la lumière sur les violations des droits humains opérées dans la plus grande discrétion, loin des regards. Si nos avis et recommandations sont suivis pour l’avènement d’un état de droit véritable, il n’y a pas de raison que l’émergence ne soit pas un pari gagné.

Interview réalisée par TRAORE Tié

L’Inter

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