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Projet contesté du groupe pétrolier TotalEnergies: quelle réalité en Ouganda et en Tanzanie?

Dans ce pays, les terres appartiennent à l’État. Cette particularité explique en partie pourquoi le projet EACOP a choisi de faire passer son pipeline géant par la Tanzanie plutôt que par le Kenya. Un tracé qui aurait pourtant été plus direct. « Au Kenya, la terre est une propriété privée. Elle est très chère à acquérir, explique Hilary Ballonzi, avocat et activiste basé à Dar-Es-Salam. Mais en Tanzanie, le gouvernement maîtrise les choses. Si vous êtes capable de l’influencer et de l’avoir de votre côté, il est facile d’acquérir des terres. » Ce qui n’empêche pas que les habitants doivent être indemnisés. « Mais nous avons deux types d’évaluateurs en Tanzanie, précise l’avocat : ceux du gouvernement et les privés. Or les gens qui vivent dans la pauvreté n’ont pas les moyens d’engager un évaluateur privé. »

L’opération communication de Total

Beaucoup critiquée pour le manque d’informations données aux populations locales lors du lancement du projet, TotalEnergies cherche désormais à rectifier le tir. Dans la ville d’Arusha, au nord de la Tanzanie, il rassemble régulièrement les représentants des ethnies dites « vulnérables » : Barabaigs et Massaïs notamment. Au mois de décembre 2022, une dernière réunion s’est déroulée dans la salle de conférence d’un grand hôtel. D’un côté, les leaders des tribus, souvent vêtus de vêtements traditionnels colorés et sandales de cuirs, qui ont parcouru des centaines de kilomètres en bus pour assister aux échanges. De l’autre, un cadre, extrêmement luxueux, où les bassins d’eaux parsemés de nénuphars, tranchent avec la sécheresse qui affecte une partie du pays.

Dans la salle, des traducteurs se chargent de faciliter les échanges. Et le public ne semble pas réfractaire au projet. « Les pluies diminuent, nous manquons d’eau pour nos bêtes », déplore le leader massaï Rafaele Mangole. Mais s’il souffre des effets du changement climatique, il ne les relie pas à l’impact des activités pétrolières. « C’est une évolution naturelle, explique-t-il. Nous avons vécu ces changements avant l’arrivée du projet EACOP. Nous allons juste avoir la matière première, le pétrole, qui va passer par ici. Ça ne va pas nous affecter. »

Total soutient en effet que son projet n’émettra que peu de CO2. 13,5 millions de tonnes sur 20 ans. « Des émissions nettement inférieures à la moyenne africaine, affirme Cheick-Omar Diallo, le porte-parole de TotalEnergies pour Tilenga/EACOP. Moins de 13 kg de CO2 par baril, quand la moyenne africaine est de 33 kg. » Ces évaluations cependant, le Climate accountability institute les nuance. Le directeur de cet institut, Richard Heede, qui a réalisé sa propre étude sur le projet EACOP à la demande de la faculté de droit de l’université de New York, considère qu’il faudrait aussi prendre en compte les émissions annexes générées par le projet. « Les études sur les impacts environnementaux et sociaux de l’EACOP ne concernent que la phase de construction et les émissions produites pendant les opérations de construction, souligne-t-il. Mais elles occultent les émissions beaucoup plus importantes qui sont attribuables au transport maritime, au raffinage du pétrole brut et aux émissions produites par les utilisateurs finaux. » Selon lui, Total ne prendrait en compte qu’1,8% du total des émissions de gaz à effet de serre liées au projet. TotalEnergies répond que la consommation du pétrole par les utilisateurs finaux n’a pas à entrer dans les calculs d’un projet spécifique comme celui-ci.

L’espoir des populations
En dépit de tous ces constats, le projet suscite des espoirs dans la population. En Ouganda, l’argent généré par le projet devrait être affecté à un fonds spécial pour financer les infrastructures publiques. Selon Fred Kabagambe Kaliisa, le conseiller spécial du président ougandais sur les questions du pétrole, ildevrait être utilisé« pour le développement des routes, des infrastructures électriques, pour les services publics et l’éducation. » En Tanzanie aussi, certains habitants rêvent de décrocher un emploi. Dans le village de Poutini, près de la future jetée, un groupe de personnes assises patiente, dans la chaleur, à l’ombre d’un grand arbre, observant les 4×4 blancs du projet EACOP aller et venir. « On a entendu dire qu’ils payaient de bons salaires, explique Amina, Alors on attend. Il y a des gens ici qui le font depuis deux ans. Ce projet est bon pour nous, mais le défi, c’est d’en faire partie. »

Résultat : les ONG qui combattent le projet sont souvent perçues comme des « empêcheurs d’enrichissement ». Mais cette vision des choses, l’activiste Baracka Lenga la regrette. « Nous ne pouvons pas nous réjouir de gagner de l’argent sur le dos de la planète. Nous avons déjà un problème avec les pluies. Le niveau des rivières a baissé à cause du changement climatique. Ce projet va aggraver cette crise. Or dans les zones rurales, 99% des gens dépendent de la pluie pour cultiver. On va détruire leur gagne-pain. Comment vont-ils survivre ? »

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