03302017Headline:

Soro est-il « le dernier arrivé » au RDR? et Pourquoi?

soro frci

Je ne voulais pas parler, mais je me sens obligé de le faire. La machine est grippée. Elle est tel « un cheval qui est noble et généreux, mais qui à cause de sa graisse, est pesant, et a besoin de quelque aiguillon qui l’excite et le réveille (…) », comme Socrate le dit dans son apologie. C’est bien cela le « duty call » de l’intellectuel. L’importance des affaires qui touchent la communauté oblige à voir au-delà de son propre nez. Ici, c’est au-delà de l’année 2015 où des élections générales se passeront dans notre pays.  L’année 2020, bien que lointaine, est cruciale politiquement et sociologiquement aujourd’hui. A cause d’elle, il y a plusieurs tractations souvent surréalistes qui se font. A cause d’elle aussi, pour des questions de positionnement, sont infantilisés des acteurs clés de la lutte pour la dignité de ceux qui furent frappés d’ostracisme dans leur propre pays.

« Le dernier arrivé » – l’expression est celle d’un cadre du RDR selon Jeune Afrique  du 23 avril 2015–, interpelle et fait pitié à la fois. Elle résume la morgue et l’ingratitude de ceux qui ont tiré plus de dividendes du vent bouge-tout qui souffla de Bouaké vers le Sud. Ces mots disent en somme que  l’actuel Président de l’Assemblée nationale – le PAN comme on l’appelle sur les réseaux sociaux –, devra « comme les autres, faire ses classes et attendre son tour ». Mais, comme quels autres ? On peut imaginer déjà la source de cette pitrerie comme étant de ceux qui non seulement veulent qu’il y ait une rivalité entre le PAN et le « Premier flic de Côte d’Ivoire », mais aussi ceux qui ont toujours choisi de faire un cordon infranchissable, étouffant et égoïste autour du Président de la République, Alassane D. Ouattara, et ce surtout envers et contre ceux qui ont hissé le parti aux commandes.

Chez les Mandé-dioula –les Mandékan de l’ancien royaume de Kong au Nord de la Côte d’Ivoire– il y a un conte qui dit ceci : un jour en pleine campagne contre les gibiers un chasseur (Simbo) s’égarait dans la savane. Ne sachant où aller, il fit ses quartiers dans une clairière. En promenant le regard, il vit un grand arbre vers lequel il marcha. Il décida de grimper sur l’arbre parce qu’il voulait à tout prix rentrer au village. Au faîte de l’arbre, notre chasseur vit une colline de loin. Il descendit de l’arbre, reprit ses bagages et marcha jusqu’à la colline sur lequel il grimpa. Et du haut de la colline, Simbo retrouva son village. Le chasseur se mit donc à remercier la colline qui lui permit de retrouver son village. Contre son attente, la colline dit à notre chasseur : « Simbo, merci pour ta gratitude, mais je tiens à ce que tu remercie l’arbre qui t’a permis de me voir ! »

Un devoir de mémoire s’impose à nous. La situation de l’alternance au sein du Rassemblement des Républicains (RDR) aujourd’hui ressemble à la situation du chasseur qui fit à moitié un acte de gratitude. Or, il faut être entièrement et franchement reconnaissant, pas du bout des lèvres. Le RDR est le fruit de la persécution. Dans la persécution, ce parti a grandi et a appris une leçon de cette situation : le pouvoir d’Etat ne s’octroie pas, mais s’arrache. Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), allié naturel ou de circonstance du RDR, fut la condition de possibilité du parti libéral/républicain. Le président du RDR s’est vu refuser la possibilité d’user de ses droits en tant que citoyen ivoirien pouvant prétendre à la fonction de Président de la république. Son ardeur à refuser cette décision inique le poussa hors du parti-mère, le PDCI. La persécution qui s’en suivit ne saurait être ignorée. En tout cas, pas de ceux qui sont au RDR depuis les heures chaudes de sa création et, surtout, ceux qui ont perdu biens et progénitures dans la lutte de (re-)positionnement politique du président du parti.

Pour que les droits de tous soient respectés dans la République où certains étaient enclin à parler plus de devoirs à exécuter par certains que de droits égaux pour tous, la lutte n’a pas été menée par les seuls gourous et/ou barrons, ces « premiers ». La lutte a été aussi menée par ceux et celles qui ont été blessés dans leur chair et leur amour-propre, par celles qui ont été violées à cause de leur patronyme et de leur allégeance idéologique et politique de 1993 à 1999 (les années Bédié) en passant par l’entracte honteux du 24 décembre 99 à octobre 2000 (régime de feu général Robert Guéi) à la période allant de la fin du régime militaire de Robert Guéi à 2011 quand Laurent Gbagbo tombait.

Une analyse simple, avec les faits à l’appui, montre que ceux qui se taillent la préséance dans l’ordre de militance au RDR n’ont jamais été inquiétés par les régimes successifs qui persécutaient et empêchaient les Ivoiriens du nord de jouir de leurs droits. C’est important d’ajouter que la crise d’altérité que nous avons traversée –et qui continue(ra) toujours si on ne procède pas à une modification des articles exclusionnistes et confligènes de la Constitution– a été adressée en partie, pas par la lutte des seuls « premiers arrivés », mais d’une part par la base du RDR aujourd’hui flouée par les « premiers » et d’autre part par ce qu’il convient d’appeler la « rébellion du Nord ».  Sans la rébellion des militaires ivoiriens, persécutées dans leur corps de métier à cause de leur identité sociologique, nous ne pourrions guère parler aujourd’hui d’« émergence à l’horizon 2020 ». Encore faut-il s’assurer d’être aux commandes en 2015 pour que cette vision devienne une réalité tangible dans la vie du citoyen.

La rébellion a été affublée de dehors hideux, malfaisants et violents. On ne s’attendait pas à moins que cela. Une rébellion est toujours à percevoir comme une conséquence ; c’est comme la fumée qui pousse lorsqu’il y a feu. Ceux qui l’ont utilisée, tout comme ceux qui contemplent la possibilité de l’engager comme moyen  de briser le monolithe autoritariste, disent-ils –bien sûr avec les conséquences qui en découlent– ne peuvent et ne doivent point avoir de complexe. Che Guevara, Aureliano Zapata, et même Fidel Castro y ont fait recours quand l’essence de leur existence –la liberté– se trouvait embastillée. Il y a rébellion quand il y a mécontentement. La rébellion a toujours été une tache ardue. Le système d’exclusion –institué aussi bien par les défenseurs de « l’ivoirité » (cette tentative foireuse de redéfinition de l’identité des Ivoiriens) que par ceux du Front populaire ivoirien (FPI) qui en voulaient tirer des dividendes politiques – était d’autant plus solide et rigide qu’il fallait un contre-système plus fort pour le faire craquer. Un simple soulèvement, par des marches en rang très serrés ou éclatés, ne pouvait y parvenir. La rébellion, par définition, est ouverte, organisée, et elle défie l’autorité, le contrôle et/ou la tradition qui fait suffoquer. Dans nos contrées, ce n’est pas nouveau ; le conquérant des terres et le destructeur de Kong, Samori Touré de Bissandougou avait parfaitement raison en disant que : « Quand on refuse, on dit ‘NON’ ».

C’est dans ce même ordre qu’il faut voir L’Homme révolté d’Albert Camus, bréviaire des rebellions en Amérique latine, cette partie du monde où l’hégémonie étatsunienne se sent aussi bien insidieusement que directement. L’homme écrit en 1955 que « Se taire, c’est laisser croire qu’on ne juge et ne désire rien et, dans certains cas, c’est ne désirer rien en effet. Le désespoir comme l’absurde, juge et désire tout, en général, et rien en particulier. Le silence le traduit bien. Mais à partir du moment où il parle, même en disant non, [le révolté] désire et juge. Le révolté au sens étymologique, fait volte-face [contre le statu quo] ».

Et révoltés étaient les militaires majoritairement du Nord se sentant exclus qui feront plus tard une rébellion dont les aspirations se recoupaient avec le programme du « vivre ensemble » du RDR et cela, il faut emphatiquement le souligner, n’est pas une connivence criminelle ou quelque chose dont il faut avoir honte. C’est une synergie de visions sociales qui arrivent partout, en politique comme en lutte armée. La seconde étape de la prise de conscience est de chercher les moyens pour maintenir les conséquences de l’acte de dire « NON ». C’est fondamental parce que ces deux étapes sont les conditions de possibilité d’une nouvelle ontologie, celle de l’homme libre dans la tête et dans les actes. C’est aussi ce qui facilite la phrase « Je me révolte, donc nous sommes » d’Albert Camus. Il faut mesurer la portée de cette logique. Si un volontaire n’avait pas offert son temps et sa vie en sacrifice, la cristallisation du soi que nous choyons aujourd’hui, qui a été secrétée et protégée par la délimitation entre la « Côte d’Ivoire utile » et le « territoire de fait du Nord »,  n’aurait jamais été une réalité.

En sus, quand les choses s’aggravaient pour nous pendant les premières années post-Houphouët-Boigny, certains leaders nous avaient abandonnés à nous-mêmes pour braver les assauts des policiers dans nos mosquées à la recherche des « faux Ivoiriens ». Ce qui maintenait la lutte, c’était la volonté de résister –celle qui est informée par le dire-NON– et non pas la décision des « premiers arrivés » qui ne participaient pas aux marches, et dont les enfants étaient placés en lieux sûrs alors que les enfants instrumentalisés des autres étaient abandonnés aux lycaons milicianisés à la solde d’une fratrie. Quand les choses se sont aggravées davantage, c’est la volonté de dire Non et la possibilité de maintenir cette ardeur qui a aiguillonné le cheval frontiste pour qu’on ait du répit. C’est elle qui a contribué à trouver un lebensraum (spatial comme mental) afin que notre altérité, notre différence, notre être ne soit pas gommé de la carte ivoirienne. C’est la mémoire qu’il faut garder de la « rébellion du Nord » qui s’inscrit dans un grand registre de mouvements sociopolitiques que l’Histoire a connus. Heureusement, chez nous comme ailleurs, on dit que chaque mouvement a un nom, un visage et, mieux, une tête car sans elle le corps s’affaisse et s’expose ainsi dans toute sa petitesse. La tête de cette rébellion, c’est l’actuel PAN qui ne fuit pas l’Histoire et son histoire. C’est pourquoi, à cause du travail abattu, pas seulement pour la gouverne de ceux qui font le classement des élèves de la classe RDR, mais aussi pour la postérité, il faut être fier de l’acte posé, le capitaliser en s’affranchissant de ce complexe qui submerge ceux qui ont fait le mouvement de 2002 à 2010.

Bref, les « premiers arrivés » – eux qui époussettent leurs amis de circonstance que la révolte électorale de 2010 et, avant elle, la rébellion avaient classés dans les oubliettes– doivent se dire que les données n’ont pas fondamentalement changé et que chaque situation a son homme. C’est ainsi que les « derniers arrivés » peuvent bien « déphaser » les soi-disant « premiers » qui ne font rien pour soutenir la terre sur la quelle ils se tiennent. Soutenir la terre qui nous tient, c’est remercier et être reconnaissant envers celui qui vous a permis de souffler quand vous vous étouffiez.

Tout le monde connait l’arbre ici et il ne se trouve certainement pas parmi les « premiers ». C’est pourquoi il faut se rappeler hier pour mieux gérer aujourd’hui et même demain car l’ « ultimité » est la condition de la primauté le plus souvent. Oui, comme le disent nos frères et sœurs chrétiens, « les derniers seront les premiers ». Seulement l’ostracisé d’aujourd’hui, s’il en est vraiment un, doit garder patience. Au lieu de puiser dans la mythologie grecque, je puiserai dans la mythologie mandingue et dirai ceci : « Quand on se presse pour manger un repas qui n’est autre que sien, on court le risque de se verser la sauce sur la poitrine ».

Par Konaté  A. Siendou, PhD. Comparatiste

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