05252017Headline:

Train Urbain d’Abidjan: Les dessous d’une affaire mal ficelée/Le rôle joué par Simone Gbagbo et un footballeur

train urbain

Le rôle joué par Simone Gbagbo

Le lundi 7 juillet, le Ministre des Transports, l’immense Gaoussou Touré a annoncé en grandes pompes, la signature d’une convention entre l’Etat de Côte d’Ivoire et un groupement d’entreprises pour la construction d’un Train Urbain à Abidjan étrangement dénommé « Métro d’Abidjan Ligne 1 ».

« Le Gouvernement ivoirien souhaite que ce service de train urbain ait une forte image de modernité, de régularité et d’efficacité », avait fanfaronné Gaoussou Touré, comme si ce projet datait de son arrivée à la tête de ce ministère.

« L’Eléphant », depuis, est remonté à l’origine de ce projet et a découvert de curieuses pratiques.
Le projet de train urbain d’Abidjan a toujours dormi dans les tiroirs des gouvernements ivoiriens depuis une vingtaine d’années. Plusieurs tentatives de mise en œuvre ont échoué pour des raisons diverses. Jusqu’à ce qu’un célèbre footballeur ivoirien effectue un voyage à Séoul…

Quand un footballeur donne vie à un projet mourant…

En 2009, un célèbre footballeur ivoirien encore en activité, se rend à Séoul, dans le cadre d’un contrat publicitaire avec la société Samsung. Cette visite redonne vie au vieux projet de construction du train urbain à Abidjan. Il s’agissait à l’origine, de construire un « Métro ».

Au cours du cocktail offert par Samsung, le joueur ivoirien fait la rencontre, au hasard d’un verre, d’un homme d’affaires coréen répondant au doux nom de Kim Dong Man, sous-traitant dans plusieurs projets ferroviaires en Corée, autodidacte, self-made-man, entrepreneur en bâtiment, fondateur et tête pensante de la société Dongsan Engineering au modeste capital social de deux milliards de FCFA, une petite et moyenne entreprise selon les normes coréennes.

De verre en verre, l’International ivoirien se retrouve à jouer le rôle de « facilitateur ». Quelques jours plus tard, Kim Dong Man débarque sur les bords de la Lagune Ebrié et se retrouve quelques heures plus tard à la table de Simone Gbagbo, l’ex-Première Dame de Côte d’Ivoire.

Kim Dong Man fait rêver Simone Gbagbo

Sous le soleil d’Abidjan, Kim Dong Man se présente comme un acteur incontournable de l’industrie ferroviaire en Corée. C’est le début du gros malentendu de l’aventure « train urbain d’Abidjan ».
Le régime de l’intrépide Gbagbo, tombé sous le charme de Kim Dong Man, et, comme d’habitude, ne se donnent pas la peine de s’assurer de l’envergure de leur interlocuteur. Si Simone Gbagbo est convaincue qu’il s’agit d’un homme important en Corée, cela suffit pour Gbagbo et son Gouvernement.

Kim Dong Man profite de cette crédulité du gouvernement Gbagbo pour annoncer tantôt qu’il a les moyens de financer sur fonds propres le projet, tantôt qu’il trouvera le financement afin que le vieux rêve du « métro ivoirien » devienne une réalité. Tout le monde applaudit et hop ! Le Gouvernement Gbagbo lui attribue, par un processus de gré à gré, la réalisation de l’ambitieux projet. Sauf que la crise postélectorale que personne n’attendait, s’invitera à la table de l’ex-couple présidentiel et mettra un coup d’arrêt au projet. Mais pas pour longtemps.

Kim Dong Man et le grand Gaoussou Touré

Dès que les bruits assourdissants des bombes de la Force Licorne à Abidjan prennent fin, Kim Dong Man prend immédiatement langue avec les nouvelles autorités ivoiriennes, via le Ministre des Transports, Gaoussou Touré dont chacun sait qu’il n’a pas son pareil pour s’engager dans les affaires où l’on parle de grosses coupures.

Au nom de la continuité de l’Etat, Gaoussou Touré, foudroyé également par le charme de Kim Dong Man, lui accorde quasiment dans les mêmes termes, en 2012, la même concession. Il a vérifié l’envergure de son interlocuteur ? Pourquoi se gêner…

Il prie donc Kim Dong Man d’étudier, de financer, de construire et d’exploiter le train urbain d’Abidjan. Un « BOT » en sorte. Dongsan Engineering a-t-elle la capacité pour financer un tel projet ? Cela ne préoccupe personne. La Côte d’Ivoire veut être émergente en 2020 et le train urbain en sera en témoignage. Cela suffit…

Or, une simple vérification auprès du Consulat ivoirien en Corée aurait permis aux autorités ivoiriennes de réaliser que cette PME coréenne dont les bureaux de 80 mètres carrés sont situés au-dessus d’un supermarché de Séoul, n’avait pas la capacité de financer, encore moins de mener à son terme et toute seule, un projet de train urbain à Abidjan. Il est vrai que l’Ambassade de Corée à Abidjan ou – pour être plus précis – la chargée d’affaires, Park Jungwon, seule personne à parler couramment le français dans cette ambassade, a un peu brouillé la vue des dirigeants ivoiriens en affirmant continuellement que Dongsan Engineering est un « grand groupe, leader de l’industrie ferroviaire en Corée ». Faux !

Bouygues crie au scandale et débarque dans le projet

Après avoir mené Gaoussou Touré en « train », Park Jungwon, curieusement, démissionne de son poste de chargée d’affaires de l’Ambassade de Corée à Abidjan pour devenir…vice-présidente Afrique de Dongsan Engineering. C’est que cette coréenne qui vit depuis des années en Côte d’Ivoire et qui connaît les traditions locales en matière de projets d’envergure, a flairé l’affaire de sa vie. Mais c’était sans compter avec le groupe Bouygues qui ne peut accepter d’être écarté de ce genre de banquets cuisinés sur ses « sols ». Le bétonneur français débarque et contre les plans de Kim Dong Man. En ce moment, il était loin d’ignorer qu’il venait de sauver le projet.

En effet, informé par ses réseaux de l’attribution de ce succulent marché à Dongsan Engineering par un gré à gré « gaoussourien », Martin Bouygues approche sa majesté Ouattara 1er et se lamente de n’avoir pas été consulté, d’autant plus que son groupe a la capacité de faire mieux que les Coréens, et « exige » un appel d’offres. Débutent alors de violentes négociations entre Bouygues qui exige un appel d’offres et Dongsan Engineering qui s’accroche à la signature déjà acquise des autorités ivoiriennes. Le Ministère des Transports et le Château du Plateau.

A Paris, à Abidjan et à Séoul – où Bouygues est le seul à s’étonner que Dongsan Engineering n’ait pas de bureaux, le « grand groupe » coréen donnant ses rendez-vous dans des hôtels – les réunions s’enfilent à un rythme de bétonneurs franco-asiatiques.

Marche arrière, toutes…

Après plusieurs mois de discussion, les autorités ivoiriennes cèdent aux caprices de Bouygues qui se roulait littéralement à terre et, à leur demande, un groupement est créé, comprenant Bouygues avec 30% et Dongsan Engineering, 70%. Mais Bouygues n’est pas satisfait du partage, d’autant plus qu’il ne comprend pas pourquoi les autorités ivoiriennes accordent tant d’importance à son nouvel « associé » qui est un nain en matière d’industrie ferroviaire en Corée. Et comme si cela ne suffisait, le bétonneur français réalise qu’une grande partie du travail préliminaire effectué par Dongsan Engineering est truffé d’erreurs techniques découvertes par les ingénieurs de Bouygues. C’en est trop !

Ces études techniques effectuées par Dongsan Engineering et qui ont séduit Gaoussou Touré au point de reconduire le gré à gré du régime Gbagbo sont réétudiées en grande partie au siège de Bouygues à Guyancourt, en France. Résultat des erreurs ? L’entrée dans le groupe d’une troisième entreprise s’impose devant l’ampleur du travail à effectuer. Et voilà le géant de l’industrie coréenne, Hyundai Rotem qui débarque. Du coup, la part de Dongsan Engineering dans le projet fond comme neige sous le soleil d’Odienné, la ville chère à Gaoussou Touré, et se retrouve désormais à 30%.

Un malheur n’arrive jamais seul

Entre-temps, des années s’étant écoulées – 2012 étant bien loin – et Dongsan Engineering n’ayant pas prévu tout ce parcours du combattant sous le soleil d’Abidjan, ses ressources financières se sont épuisées et elle n’arrive pas à payer sa caution de 200 millions de FCFA fixée par les autorités ivoiriennes. Elle éprouve même d’énormes difficultés à payer les salaires de ses cadres débauchés au Canada, en Côte d’Ivoire et en France. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, certaines autorités ivoiriennes commencent à poser des questions embarrassantes. Comment une entreprise qui n’arrive pas à payer une caution de 200 millions de FCFA pourrait-elle financer un projet de près de 600 milliards FCFA ?

C’est que, selon les sources de « L’Eléphant », le Coréen Kim Dong Man aurait fait un calcul très simple après sa rencontre avec la star du football ivoirien. Signer fissa un contrat de gré à gré avec les autorités ivoiriennes et ensuite, aller le sous-traiter avec de vrais professionnels. En 2010 déjà, après le gré à gré obtenu avec le régime de l’intrépide Gbagbo sous l’impulsion de Simone Gbagbo, Kim Dong Man avait pris attache avec le canadien « Bombardier » et le français Alsthom. Mais ces derniers avaient repoussé son offre du revers de la main.

Bouygues annonce une mauvaise nouvelle

En 2014, Bouygues annonce aux autorités ivoiriennes une très mauvaise nouvelle. Il n’a pas trouvé de financement pour le « métro d’Abidjan ». Son « associé » Dongsan Engeneering, non plus. Les déclarations du Coréen étaient fausses. Que faire alors ? Vite, Bouygues a une idée. Pour que le projet puisse être réalisé, il faut que le Gouvernement ivoirien se porte garant auprès des institutions financières. Une proposition qui met le Premier Ministre Kablan Duncan dans une colère massacrante. C’est que, à force de faire traîner les choses, le coût du projet était passé de 250 milliards (chiffres de Dongsan Engineering), à 650 milliards de FCFA, avec les exigences du gouvernement ivoirien.

Mais la colère du Premier Ministre ivoirien, chantre de la croissance à deux chiffres, n’a pas ému Bouygues qui, comme pour le fameux troisième pont, a tenu à faire reposer tous les risques sur les épaules du gouvernement ivoirien. Et, il est parvenu, une fois encore à ses fins.

Le 7 juillet 2015, le Ministre Gaoussou Touré, avec un immense plaisir, a annoncé la bonne nouvelle aux contribuables ivoiriens. Abidjan aura son « métro ». Il venait, en effet, de signer une convention avec le groupement d’entreprises et la Banque Atlantique. Laquelle avait décidé d’accorder un prêt d’environ 26 milliards FCFA à Bouygues Construction, Hyundai Rotem, Dongsan Engineering et Keolis). Allez savoir qui rembourse ce prêt – qui servira uniquement aux études d’impact environnemental et autres bricoles – si le projet n’est pas réalisé…surtout que les Ivoiriens ne verront pas la couleur de ce train avant 2021, au moins.

Et quelle est la part finale du géant Dongsan Engineering dans le projet? Seulement 9%. C’est ce qu’on appelle réaliser une bonne affaire. A la coréenne ?

Daniel Sovy

Source: “L’éléphant déchainé” n° 373

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