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Twitter : “Jouer à l’abruti, Elon Musk, ça lui a toujours beaucoup servi”

Depuis le rachat de Twitter, le 27 octobre, pour 44 milliards de dollars, Elon Musk enchaîne les frasques médiatiques. L’homme le plus riche au monde est-il “en surchauffe” ? A-t-il perdu de vue ses objectifs ? Entretien avec Olivier Lascar, auteur du livre “Enquête sur Elon Musk, l’homme qui défie la science”

À chaque semaine – voire chaque jour – son nouveau coup d’éclat. Tantôt il lance un ultimatum aux employés de Twitter, tantôt il se déclare en guerre contre Apple : depuis qu’il a racheté le réseau social à l’oiseau bleu fin octobre, Elon Musk multiplie les annonces controversées. L’impétueux milliardaire souffle le chaud et le froid. Il s’affiche comme le fer de lance de la liberté d’expression mais affole utilisateurs, annonceurs et autorités, qui s’inquiètent d’éventuelles dérives sans une modération exigeante des contenus.

Le visionnaire à la tête de Tesla et SpaceX, qui mène ses projets industriels avec brio, s’égare-t-il avec Twitter ? Olivier Lascar, auteur du livre “Enquête sur Elon Musk, l’homme qui défie la science” (éd. Alisio) et rédacteur en chef du numérique à Sciences et Avenir, répond à nos questions.

Où va Elon Musk avec le rachat de Twitter, selon vous ?

Olivier Lascar : Quand on regarde les activités d’Elon Musk, notamment avec Twitter aujourd’hui, on a l’impression d’un bazar généralisé. Pourtant, quand on regarde chacune de ses entreprises, chaque pièce du puzzle s’assemble finalement assez bien pour construire une vision d’ensemble qui ressemble au futur selon Elon Musk.

Avec Twitter, il bénéficie d’un levier extraordinaire pour faire avancer ses autres sociétés. Par exemple, dans le spatial, il n’a toujours pas d’autorisation de l’administration américaine pour faire décoller le Starship et cela, sans doute, pour laisser à la Nasa le temps d’envoyer sa propre megafusée vers la Lune. Si Elon Musk a la sympathie des politiciens, il pourrait obtenir des lois lui étant favorables et lui permettant d’accélérer la réalisation de ses entreprises.

Pour Elon Musk, Twitter peut être un formidable instrument de lobbying, mais Twitter peut aussi devenir autre chose. Elon Musk a déjà dit qu’il avait envie de créer une application totale sur le modèle du WeChat chinois, c’est-à-dire une application qui permettrait de tout faire dans toutes les circonstances dans la vie. C’est un petit peu comme la somme de Doctolib, Amazon, Uber… On peut s’en servir pour absolument tout. Cela pose des questions en matière de monopole de l’information, monopole des données, donc ça ne va pas être facile de créer une application comme celle-là. En étant le propriétaire de Twitter, Elon Musk pourrait accélérer la création de cette application qu’il a d’ores et déjà baptisée X.

Depuis le rachat de Twitter, Elon Musk enchaîne les frasques médiatiques. Faut-il le prendre au sérieux ?
C’est très tentant de faire d’Elon Musk une sorte de pitre médiatique. Il en joue beaucoup, pourtant c’est quelqu’un qui a révolutionné les industries du spatial et de l’automobile. Sans lui, il n’y aurait pas de fusées qui décollent et qui atterrissent à la verticale – et qui, ainsi, peuvent être réutilisées. Donc Elon Musk, c’est beaucoup plus que le Zébulon qu’il montre sur les réseaux sociaux et qu’il se complaît à afficher dans les médias. Jouer à l’abruti, Elon Musk, ça lui a toujours beaucoup servi. Ses adversaires industriels, pendant longtemps, ne l’ont pas pris au sérieux et c’est comme dans l’histoire du lièvre et de la tortue : Elon Musk a pu avancer beaucoup plus rapidement, beaucoup plus efficacement parce que ses adversaires ne l’ont pas pris au sérieux. Aujourd’hui, la leçon de tout ça, c’est qu’il faut absolument le prendre au sérieux parce que ce qu’il annonce, généralement, il le fait, et donc il a une véritable influence sur nos vies et sur la société.

En quoi Elon Musk est-il un visionnaire ?
La méthode d’Elon Musk, c’est de remettre en question les dogmes. Il se demande tout le temps : quel est le premier principe de la physique ou de la science qui m’empêcherait de faire telle ou telle chose ? Par exemple, quand il veut envoyer des humains sur Mars et qu’on lui dit que ce n’est pas possible, il pose la question : “Est-ce que physiquement, c’est vraiment impossible ? Pourtant, on envoie déjà des robots sur Mars. – Ah oui, c’est vrai, des robots, on le fait.” Partant de là, si une chose n’est pas impossible, c’est qu’elle devient possible. C’est ça, la position d’Elon Musk. Il est d’une curiosité scientifique insatiable qui l’amène à toujours remettre en question les présupposés technologiques et industriels qui règlent actuellement les industries du spatial et de l’automobile, et tous les champs dans lesquels il s’active.

Malgré tout, ne se met-il pas en danger en s’exposant à ce point ?
Elon Musk est entouré des meilleurs ingénieurs et ça lui a permis de réaliser des prouesses ces dernières années. Mais depuis quelques semaines, depuis le rachat de Twitter, on a quand même l’impression qu’il est en surchauffe. Jour après jour, il se met en danger. En ne prenant jamais réellement parti pour un camp politique, il a pu faire des affaires avec tout le monde, par exemple devenir un prestataire de la Nasa et envoyer des astronautes dans la Station spatiale internationale. Désormais, il a pris parti pour les républicains et ça le met en danger, parce qu’un gouvernement démocrate n’aura plus envie de lui accorder des contrats. Donc oui, Elon Musk est sorti de l’ambiguïté et, aujourd’hui, on a l’impression qu’il se met en danger. Et, comme dit le proverbe venu de la Rome antique, la roche Tarpéienne est proche du Capitole, donc, après les succès effarants qu’il a connus, il pourrait se casser la figure.

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