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Yenny Vega Cárdenas, l’avocate qui veut donner des droits aux fleuves

Lorsqu’on lui demande de se présenter, Yenny Vega Cárdenas, le regard plongé dans le fleuve Saint-Laurent, ne commence pas par sa profession. Assise sur un banc, près du port de Montréal, elle dit simplement : « Je suis d’origine colombienne, mais cela fait vingt ans que j’habite ici. Et j’ai comme une passion envers la protection de l’eau, les fleuves, les rivières, les lacs. »

Pourtant, Yenny aurait aussi pu dire qu’elle est doublement avocate, docteure en droit et présidente de l’Observatoire international des droits de la nature (OIDN). Mais c’est avant tout sa passion pour l’eau, héritée de sa famille et de son enfance en Colombie, qui la pousse à travailler intensément à la protection des écosystèmes aquatiques.

Les pieds dans l’eau
Née en 1977 – « le 8 mars, pour la première journée internationale des droits des femmes », précise-t-elle fièrement – dans la ville de Sogamoso en Colombie, Yenny déménage très jeune à Bogotá, la capitale. Cette dernière va parfois aux abords du río Bogotá, une rivière très célèbre notamment pour sa chute de 132 mètres, le Salto del Tequendama. « Mon papa aimait beaucoup cet endroit, mais il était très inquiet parce que l’eau y est devenue noire. Mais d’un noir profond, pas brun, noir, tellement elle était polluée », raconte l’avocate.

L’eau fait partie d’eux, ils passent de nombreuses fins de semaines dans des rivières des alentours, à profiter de la nature. Pour la famille, c’est un déchirement, et son père n’aura de cesse, jusqu’à son décès, d’envoyer des lettres à la ville et au gouvernement pour dénoncer la pollution du Salto del Tequendama, demandant un meilleur traitement des eaux usées, en vain. « Je me suis toujours demandé ce qu’aurait dit un autochtone en 1400, avant l’arrivée des colons, en voyant ce qu’on avait fait de ce joyau », regrette Yenny.

L’appel aquatique
Pour ses études, commencées en 1996 en Colombie, la jeune femme se tourne naturellement vers le droit. Certes, le choix ne sort pas de nulle part, concède-t-elle : sa famille est composée d’ingénieurs et de juristes. Mais c’est aussi une envie sincère qui la pousse à embrasser la profession : « J’aimais l’idée d’être capable de défendre les autres et soi-même. Surtout quand tu es une jeune femme, de petite taille. Je trouvais que j’avais cette passion, cette flamme, nécessaire au droit. »

La flamme est présente : une mention d’excellence en licence, un master en droit des affaires… Après quelques années de travail, elle part étudier le droit au Québec, pour y apprendre le français, avec l’objectif de revenir en Colombie. Finalement, elle construira sa vie au Canada. « J’avais l’impression d’être aux Nations unies. Autour d’une table, il pouvait y avoir des personnes originaires de chaque continent, tout le monde était très accueillant, ça m’a beaucoup marqué », confie-t-elle.

Par crainte de ne pas trouver d’emploi dans le domaine du droit de l’eau, dont le statut juridique est encore flou, à la suite de son doctorat, elle se dirige plutôt vers les violations des droits humains liés à l’exploitation minière. Mais la question de l’eau ne la quitte pas : « Même dans ce secteur, il y a toute la question de la violation du droit à l’eau parce que les mines polluent énormément les lacs. Et puis ça affecte la source d’eau potable de plusieurs communautés, donc l’eau m’a de nouveau fait signe ».

Un observatoire des droits de la Nature
C’est à partir de 2010 que les choses s’accélèrent. L’Assemblée générale des Nations unies reconnaît la même année le droit humain à l’eau et à l’assainissement. En Colombie, le 10 novembre 2016, le fleuve Atrato obtient un statut juridique. Un succès qui relance la lutte de Yenny : « J’étais découragée parce que j’avais vu que les modèles de gouvernance basées sur la chose commune, comme les marchés de l’eau, ne fonctionnaient pas, que les catastrophes environnementales continuaient. » Une discussion avec le magistrat colombien impliqué dans la décision, Jorge Iván Palacio, la convainc que donner un droit à la nature est la solution.

Cela fait des années que la juriste cherche un moyen de protéger le fleuve Saint-Laurent, qui l’a tant marquée à son arrivée au Québec en 2004. « Je m’étais rendue à Essipit, un site merveilleux de la communauté Innue, où les baleines arrivent. L’immensité du fleuve qui devient mer, les couleurs du ciel tôt le matin et le souffle de la baleine qui donne l’impression d’entendre la mer, m’ont complètement bouleversé. » En 2018, Yenny coécrit une tribune dans le journal québécois Le Devoir demandant de faire du fleuve Saint-Laurent un sujet de droit, et fonde dans la foulée l’Observatoire international des droits de la nature (OIDN).

Depuis, l’Observatoire a connu des succès. La rivière Magpie, un affluent du Saint-Laurent, obtient en 2012 un statut juridique grâce à la mobilisation des communautés autochtones, des habitants, des ONG et de l’OIDN. La COP15 sur la Biodiversité, en décembre 2023, donne naissance au Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, dans lequel sont reconnus les « droits de la mère Terre et les droits de la nature », une mention majeure pour laquelle luttait l’Observatoire.

Mais Yenny a toujours en tête son objectif : donner au fleuve Saint-Laurent un statut juridique. Pour ce faire, l’Observatoire a lancé l’initiative Alliance Fleuve Saint-Laurent, qui réunit de nombreux acteurs de terrains. « J’ai beaucoup douté, mais il y a toujours des succès ici ou ailleurs, pour t’encourager à poursuivre la lutte », conclut la juriste, qui ne compte pas s’arrêter, même une fois sa mission achevée. Car si un jour, le Saint-Laurent obtient son statut juridique, il faudra bien des personnes pour le défendre en justice

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