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Affaire Pape Alè Niang : le pouvoir sénégalais cherche à “étouffer la liberté de la presse”

Au Sénégal, le journaliste Pape Alè Niang, détenu depuis le 20 décembre, poursuit sa grève de la faim. Ses soutiens, dont plusieurs syndicats et organisations de presse, se mobilisent, fustigeant une détention arbitraire visant à museler la liberté d’expression. Entretien avec Sadibou Marong, de Reporters sans frontières.

Au Sénégal, l’inquiétude grandit quant au sort du journaliste Pape Alè Niang, en grève de la faim depuis son incarcération le 20 décembre. Le patron du site d’information Dakar Matin, connu pour ses enquêtes critiques du pouvoir, est accusé par la justice d’avoir diffusé des informations “de nature à nuire à la défense nationale”, de “recel de documents administratifs et militaires” et “diffusion de fausses nouvelles”.

Le journaliste dénonce un acharnement des autorités qui vise à faire taire les voix discordantes et est soutenu dans son combat par plusieurs syndicats et organisations de presse. Parmi elles, Reporters sans frontières, qui a publié vendredi 6 janvier une lettre ouverte, signée par 78 journalistes africains, demandant la libération immédiate de leur confrère et l’abandon des charges à son encontre.

Sadibou Marong : Pape Alè Niang avait déjà entamé une grève de la faim après sa première arrestation en novembre. Il a ensuite été libéré, puis réincarcéré le 20 décembre, date à laquelle il a, à nouveau, cessé de s’alimenter. La veille de Noël, il a été transféré dans un pavillon spécial pour prisonniers de l’hôpital principal de Dakar.

Il nous a adressé un message quelques jours plus tard par le biais de sa famille expliquant qu’il restait “fort et déterminé”, et “toujours prêt à se battre pour sa liberté et pour la liberté de la presse”. Depuis nous ne pouvons pas le rencontrer, mais sa famille proche et ses avocats nous rendent compte de son état. D’après nos informations, il refuse le suivi médical et est très mal en point.

Ses détracteurs l’accusent de mener un combat politique contre le pouvoir sous couvert de journalisme, pouvez-vous revenir sur les charges dont il fait l’objet ?

Nous réfutons totalement ces accusations. Pape Alè Niang est un journaliste reconnu, actif depuis plus de vingt ans, qui pratique l’investigation sur les sujets tels que la corruption et la gouvernance. Il a beaucoup travaillé sur l’affaire Ousmane Sonko, [le principal opposant au président Macky Sall, accusé de viol par une jeune femme, NDLR] et la gestion de ce dossier par les autorités.

Il avait été arrêté le 6 novembre et détenu pendant plus d’un mois, au motif notamment d’avoir relayé un document confidentiel sur cette affaire, puis libéré sous contrôle judiciaire. Le 20 décembre, il a été ré-incarcéré car accusé d’avoir violé les termes de ce contrôle en évoquant les poursuites à son encontre lors de ses lives YouTube. Cette information a été catégoriquement rejetée par la Coordination des associations de presse (Cap), après vérifications. Pourtant, malgré toutes nos démarches, il demeure en prison alors que rien ne justifie son maintien en détention.

Ses avocats ont déposé une nouvelle demande de liberté provisoire, nous espérons qu’elle sera acceptée. Nous demandons également que les charges qui pèsent contre lui soient abandonnées, car celles-ci représentent une entrave à la liberté de la presse, garantie par la Constitution. Aucun journaliste ne devrait risquer des poursuites pénales dans le cadre de son travail.

Cette affaire est-elle, selon vous, un fait isolé ou traduit-elle un contexte délétère vis-à-vis de la presse au Sénégal ?

Pape Alè Niang est une personne qui dérange ; c’est une cible pour le pouvoir. Le gouvernement ignore son sort en se réfugiant derrière la séparation des pouvoirs, mais il est évident que les autorités instrumentalisent la justice pour le faire taire.

Cette affaire représente une menace pour la profession, et plus globalement pour la liberté d’expression dans le pays, d’autant plus qu’elle intervient dans un contexte politique particulier, à un an de l’élection présidentielle. C’est un message adressé à tous les journalistes et une manière d’étouffer la liberté de la presse.

Le Sénégal a acquis la réputation de fleuron de la liberté d’expression dans la sous-région, grâce à la citoyenneté active et les combats des doyens de la presse. L’affaire Pape Alè Niang est une tache noire dans ce tableau.

Le Sénégal a enregistré en 2022 un net recul dans le dernier classement mondial de la liberté de la presse de RSF, passant de la 49e à la 73e position sur 180 pays. À quoi est-ce dû ?

Ce recul est dû en premier lieu à des facteurs liés à la sécurité des journalistes dans un contexte social et politique tendu.

En mars, la convocation et l’arrestation d’Ousmane Sonko par la justice a suscité une vague de manifestations au cours desquelles des médias ont été pris pour cible, dont le groupe Futurs medias et le journal progouvernemental Le Soleil.

Des journalistes ont également été blessés par les forces de l’ordre lors de la dispersion du rassemblement devant le tribunal de Dakar, où Ousmane Sonko était convoqué. À la même période, le régulateur de l’audiovisuel a fermé le signal pendant trois jours de deux grandes chaînes de télévision qui relayaient les manifestations.

Enfin, le Sénégal paye également certaines lacunes structurelles. Nous n’ayons pas encore de loi pour protéger l’accès à l’information, contrairement à la Côte d’Ivoire par exemple, ni dépénalisé les délits de presse, comme l’illustre tristement l’affaire Pape Alè Niang.

 

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