05272017Headline:

Cri de coeur de Fatou Bensouda: « Les critiques des Africains contre ma personne me font très mal»

fatou bensouda

L’invitée surprise c’était donc elle. Jusqu’au bout, l’organisateur (Le Monde Afrique) de la conférence-débat « les femmes, l’avenir africain », tenue ce mardi au musée du quai Branly à Paris, aura tenu secret la participation de Fatou Bensaouda à cette Journée dédiée à la femme africaine. Pour des raisons évidentes de sécurité, le nom de la Procureur de la Cour pénale internationale (Cpi) n’a pas été coché sur la liste des invités de marque et autres intervenants. En plein procès Laurent Gbagbo à La Haye, cela aurait sans doute fait tâche. Cela aurait exposé cette Gambienne qui n’a pas que des amis sur son propre continent. Après son intervention en anglais à la tribune, Afrique Connection l’a accrochée à la sortie. Dans cette interview réalisée avec un confrère sénégalais, Fatou Bensouda estime notamment que les dirigeants africains ne doivent pas mettre à exécution leur menace de se retirer de la CPI. Histoire de ne pas “dévaloriser” tout le travail que le continent à eu à entreprendre dans le cadre de l’avènement de cette cour aujourd’hui très décriée. A noter que l’interview a été réalisée en langue wolof, parce que, dit-elle, elle prend toujours les précautions de ne pas s’exprimer en français quand il s’agit de questions très importantes.

Beaucoup de présidents africains se battent aujourd’hui pour sortir l’Afrique de la CPI. On vous a entendu dire qu’ils ne devaient pas le faire. Pourquoi l’Afrique aurait-il raison de continuer sa collaboration avec cette cour ?

Je ne suis pas d’accord avec leur position parce que la CPI est là uniquement pour rendre justice aux victimes. Et ces victimes sont des Africains. En ce sens, je pense donc que se retirer de la CPI serait une régression, un retour en arrière. Cela ne fait pas longtemps que la CPI existe. Et c’est grâce à l’Afrique qu’elle existe. Parce qu’il a joué un rôle de leadership dans sa création. Et d’ailleurs, dès sa création, la CPI n’a pas mis trop de temps pour commencer à juger des affaires. Et ça, c’est grâce aux Africains qui, aussitôt après la création de la CPI, ont commencé à y envoyer des gens pour y être jugés. C’est pour rappeler que l’Afrique a joué un rôle important dans l’avènement de la CPI. Et avant même de signer les statuts de Rome, le Sénégal a été le premier pays à s’activer, en accueillant chez lui dans une conférence internationale. C’est après cette rencontre que les statuts qui ont fondé la CPI ont été signés à Rome.

Une autre preuve que l’Afrique a beaucoup contribué à la création de la CPI, est que le premier pays à avoir ratifié les statuts de Rome est un pays africains : c’est le Sénégal. Et aujourd’hui, sur les cinq continents, l’Afrique est celui qui a le plus de pays ayant ratifié les statuts de Rome. Sur les cinquante- quatre Etats africains, vint-quatre ont ratifié les statuts de Rome. Cela prouve aussi que l’Afrique continue aujourd’hui encore de jouer le rôle de leadership qu’il a eu dès le départ. L’Afrique continue aussi d’aider la CPI. Parce que dans tous les pays où nous allons enquêter, les autorités collaborent avec nous. Il y a certes des exceptions comme le Kenya, parce qu’on a eu quelque problème avec ce pays, mais généralement l’Afrique collabore bien avec la CPI.

En plus, actuellement, le président de l’Assemblée des Etats partis de la CPI qui compte 123 pays c’est Sidiki Kaba, le ministre de la Justice du Sénégal. Moi la Procureure, je suis Africaine. Il y a aussi des juges qui sont Africains : ils viennent du Botswana, du Ghana, du Mali…

Les Africains ne doivent pas dévaloriser le travail qu’ils ont eu à apporter dans l’avènement et la vie de la CPI. Et s’ils se retiraient aujourd’hui, ils auraient dévalorisé tout ce travail. Et en plus, s’il n’ y avait pas la CPI, qui allait juger tous les crimes qui se passent dans ces conflits ?

Sauf que les Africains ont le sentiment que c’est uniquement leurs dirigeants qui sont poursuivis par la CPI.

Quand j’entends dire que la CPI ne cible que les présidents africains, j’ai mal. J’ai mal en tant qu’Africaine, mais pas en tant que Procureure. Il faut savoir que le principe de la CPI c’est de ne pas se substituer aux juridictions locales. Il y a une complémentarité entre la CPI et ces juridictions. S’il y a des problèmes dans un pays membre de la CPI, et que les juridictions locales montrent leur volonté de juger ces problèmes, la CPI ne vient pas dans ce pays pour enquêter. Elle vient uniquement quand la justice de ce pays en question ne semble pas disposée ou ne peut pas juger l’affaire concernée. D’ailleurs, si la CPI prend en charge de beaucoup d’affaires du continent africain, c’est parce que ce sont les Africains eux-mêmes qui lui a transmettent le dossier pour qu’elle enquête et juge l’affaire. L’Ouganda est le premier pays à transmettre un dossier à la CPI. Ensuite il y a eu la RDC, puis la République centrafricaine par deux fois, et la Côte d’Ivoire.

Et d’ailleurs, pour ce qui concerne la Côte d’Ivoire, ce pays ne faisait même pas partie des Etats partis quand elle a demandé à la CPI de s’occuper de son dossier. C’est après avoir fait leur déclaration pour que la CPI vienne l’aider, que la Côte d’Ivoire a ratifié les statuts de Rome.

Le Mali est le dernier pays à appeler la CPI à l’aide. Tout ça c’est pour vous dire que vous ne pouvez pas appeler l’institution à venir faire la justice sur une affaire chez vous, et ensuite vous-vous retournez contre cette institution pour la prendre en cible. Comment cela peut-il être possible ?

Ce qui fait le plus mal, c’est seulement ceux qui ont des intérêts qui disent que la CPI est partisane et qui la critiquent tout le temps. Mais les victimes des tueries, des viols, de confiscations de d’argent et de biens, de déplacement de leur lieu de résidence, eux, on ne les entend jamais cibler la CPI. Et pourtant ces victimes aussi sont des Africains. Donc, eux ils ne méritent qu’on leur rende justice ?

Par rapport au procès de Laurent Gbagbo, les critiques des Africains pleuvent sur vous. Comment ressentez-vous tout cela ?

Ça me fait mal, mais cela ne me décourage pas pour autant dans ma détermination à faire mon travail. Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, mais j’ai la conscience tranquille car tout je que fait repose uniquement sur le droit. Je fais ce que j’ai à faire. Je n’écoute pas les politiques. Je n’écoute pas ce que disent les partisans. Tout cela ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est les pièces, les preuves que j’ai réunies et remis au juge. Pendant ce temps, la défense ne croise pas le bras en me regardant faire, mais elle aussi réunit ses preuves. Les victimes aussi réunissent leurs preuves. Mais, comme vous le savez, un Procureure est toujours tristement célèbre. Que ce soit au niveau national ou international, il est toujours critiqué, moqué. Mais je tiens à dire que cela ne me décourage pas. Je vais donc continuer à faire mon travail.

Propos recueillis par Thierno DIALLO

afriquematin

Comments

comments

What Next?

Related Articles

Leave a Reply

Submit Comment