09242017Headline:

Le Grand Nigeria impuissant face à l’avancée de Boko Haram

Boko Haram fighters

Appels sur l’actualité fait le point sur l’armée nigériane, incapable de stopper la progression fulgurante des insurgés islamistes de Boko Haram qui contrôlent des pans entiers de territoires dans le Nord-est du Nigeria.

« Je vous promets qu’on va en finir dans pas longtemps », avait déclaré, martial, le nouveau chef d’état-major, le général Alex Badeh, lors de sa nomination en janvier dernier. Huit mois plus tard, le bilan est catastrophique. Le pays le plus peuplé d’Afrique, première économie du continent, dispose pourtant d’une armée puissante… sur le papier. En face, Boko Haram aurait 6 000 à 8 000 combattants, selon l’estimation du chercheur Marc-Antoine Pérouse de Montclos. De son côté, le Cameroun annonçait le 8 septembre que son armée avait tué « plus d’une centaine » de combattants de la secte islamiste nigériane lors d’une tentative d’incursion des insurgés en territoire camerounais. Face à cette menace grandissante, le Nigeria et ses voisins ont appelé, le 3 septembre, à l’aide la communauté internationale.

L’armée nigériane dispose d’un budget conséquent – on parle de 4,5 milliards d’euros soit 20 % du budget de l’Etat… Pourquoi se montre-t-elle dans l’incapacité à arrêter l’avancée de Boko Haram sur son propre territoire ?
Vous avez raison de parler d’avancée. Selon les sources officielles sur place, dans le Nord-est du Nigeria, les insurgés contrôlent aujourd’hui plus de 25 localités. On a vu Boko Haram, il y a quelques mois, prendre sans grande résistance une série de villages dans le secteur de Goza, au sud de l’Etat de Borno. Il contrôle la ville de Goza. Plus récemment, ils ont pris le contrôle de villages autour de Bama, plus au Nord, autour de Maïduguri. C’est assez inquiétant parce que Boko Haram contrôle plusieurs tronçons qui mènent à Maïduguri, la capitale de l’Etat de Borno, et simultanément, il mène des attaques plus au sud dans l’Etat de l’Adamaoua. Quand on opère une sorte de zoom arrière, il est intéressant de remarquer qu’il contrôle finalement une longue ligne, un long axe qui est en fait une sorte de tampon le long des Monts Mandara, tout au long de la frontière avec le Cameroun, qui fait penser à ce que fait le groupe Etat Islamique en Syrie et en Irak (dans ces mêmes zones tampons). C’est un développement effectivement très inquiétant, d’autant plus que l’armée nigériane prend la fuite, ne résiste pas.

Pourtant, il y a des milliers de militaires nigérians sur le terrain !
Le président nigérian Goodluck Jonathan, lors du sommet de l’Elysée au mois de juin, avait parlé de 20 000 hommes déployés dans le Nord-est pour lutter contre Boko Haram : 20 % du budget, en effet, consacré aux forces de sécurité. On n’arrive pas à comprendre cette déroute…

Surtout que d’un côté, vous le disiez, il y a 20 000 hommes et de l’autre, il y a 6 000, 8 000 combattants de Boko Haram ?
C’est très difficile de chiffrer le nombre de combattants et de comprendre exactement comment ils arrivent à recruter… Pour expliquer cette déroute, nous avons quelques explications, de l’ordre de la spéculation, qui se vérifient au fil des mois.

Alors comment expliquer que, malgré sa force militaire, le Nigeria n’arrive pas à stopper cette avancée ?
Première chose. Il est toujours difficile pour une armée régulière de remporter une guerre de type asymétrique contre un mouvement qui opère sur le mode de la guérilla, qui prend des civils en otages et qui parfois s’en sert comme des boucliers humains. Et c’est d’autant plus difficile que cette armée régulière s’est aliénée les populations locales à force de violations des droits de l’homme et d’exactions contre les populations civiles… Des exactions qui jettent parfois les victimes dans les bras de Boko Haram, et compliquent la coopération avec les locaux, au niveau notamment du renseignement humain. Les forces de sécurité nigérianes sont aussi gangrénées par la corruption. Malgré les importants moyens budgétaires, l’argent ne semble pas arriver aux troupes qui combattent Boko Haram dans le Nord-est. Et puis, Boko Haram est un groupe déconcentré, avec une multitude de cellules capables de frapper dans plusieurs Etats différents, ce qui semble désorienter l’armée. Il s’agit de groupes bien armés, et très motivés. Alors que le moral dans les rangs de l’armée nigériane n’est pas bon. Récemment, il y a eu des mutineries qui ont été lourdement sanctionnés. Il y a huit jours, 12 soldats nigérians ont été condamnés à mort pour ce motif. Ils étaient membres de la 7è division, celle précisément chargée de mener la guerre à Boko Haram. Les soldats nigérians refusent souvent le contact. Ils ne prennent pas d’initiatives et ont tendance à fuir lorsqu’ils sont attaqués… Pour Washington, la situation empire de jour en jour et menace le futur du pays. Lors d’un déplacement au Nigeria au début du mois, la vice-secrétaire d’Etat américaine chargée de l’Afrique, Linda Thomas Greenfield, a dit que la situation était très inquiétante, que la réputation du pays était en jeu… C’était sans doute une manière d’appeler les autorités nigérianes à un sursaut.

Il y a quelques jours, les autorités nigérianes ont demandé l’aide de la communauté internationale pour lutter contre Boko Haram. Quelle forme cette aide pourrait-elle prendre ?
Cette aide a été demandée il y a plusieurs mois… En avril, les partenaires ont répondu présents, des équipes ont été dépêchées. On a eu peu de détails, mais le volume de l’aide apportée dépend en partie du partenaire qui reçoit et de son comportement. Or Amnesty International, par exemple, n’a eu de cesse ces dernières années et en particulier ces derniers mois, de dénoncer le comportement des soldats nigérians qui, selon Amnesty et d’autres, se rendent régulièrement coupables de violations des droits de l’homme, d’actes de torture et de crimes de guerre. Ce sont des allégations que Washington et Londres prennent très au sérieux, et tant qu’Abuja n’ouvrira pas d’enquêtes pour punir les responsables, la coopération des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne sera limitée. Aux Etats-Unis, un amendement, l’amendement « Leahy », interdit les formations aux unités qui se sont rendues coupables d’abus. C’est quelque chose qui tombe sous le coup de la loi, et cette règle, si elle est transgressée, peut mettre en difficulté l’administration américaine sur le plan intérieur, face à son opposition. La solution qui a donc été retenue, selon nos informations, c’est la formation de jeunes militaires nigérians tout juste diplômés, qui n’ont aucune expérience de terrain – une garantie qu’ils n’ont pas commis d’abus. Cela limite l’assistance au niveau des formations, mais aussi du partage du renseignement. Les partenaires du Nigeria ne veulent pas se rendre complices d’abus en partageant des renseignements qui risqueraient de permettre aux soldats nigérians de commettre des abus. Et puis, dernière chose et j’aurais du commencer par là, le Nigeria n’a peut-être pas très envie que des étrangers mettent le nez dans ses affaires. John Campbell, ancien ambassadeur des Etats-Unis au Nigeria, m’a résumé la situation ainsi : en somme, les Nigérians ont dit aux Américains « Donnez-nous des dollars et du matériel et partez ». Enfin, la corruption limite aussi la coopération.

De son côté, le Cameroun a annoncé que son armée avait tué « plus d’une centaine » de combattants de la secte islamiste nigériane Boko Haram lors d’une tentative d’incursion des insurgés en territoire camerounais. Est-il vrai que des Touaregs se trouvaient parmi les victimes de l’armée camerounaise ? Comment expliquer leur présence dans les rangs de Boko Haram ?
Oui, les autorités camerounaises ont déclaré avoir tué une centaine de combattants de Boko Haram, il y a quinze jours, lors d’une opération qui visait à repousser une incursion. Et il y avait parmi eux deux combattants touareg qui ont donc été tués… C’est très intéressant, parce qu’on a entendu beaucoup de choses sur les liens entre Boko Haram et d’autres organisations jihadistes, mais peu de preuves ont été versées. Des sources de l’antiterrorisme en France et ailleurs ont dit que des combattants de Boko Haram avaient renforcé les rangs des jihadistes qui ont occupé le septentrion malien en 2012. Boko Haram aurait reçu des formations, d’abord dans la région de Gao, puis dans le sud de la Libye, mais on a peu d’éléments là-dessus… Ces mêmes sources avaient aussi parlé d’une rupture entre Boko Haram et Aqmi, rupture à l’initiative de l’émir d’Aqmi pour qui Boko Haram tuait trop de musulmans civils, et donc risquait de contribuer à l’impopularité du jihad. On a en revanche parlé du maintien des liens entre Moktar Belmoktar et Boko Haram. Et il ne faut pas oublier que de nombreux membres de Boko Haram, après la première contre-offensive sanglante de l’armée nigériane contre Boko Haram en juillet 2009, ont fui vers le Niger où ils sont restés quelques mois et où ils ont sans doute tissé quelques liens.

Hudson Institute, Washington : une des 300 Chibok’s girls, ces lycéennes enlevées le 14 avril par Boko Haram, témoigne. 19 septembre 2014.AFP/Paul J. Richards

 

NDLR:  L’armée nigériane a annoncé officiellement le 24 septembre la mort d’Abubacar Shekau. Ce n’est pas la première fois que la mort du chef emblématique de Boko Haram fait l’objet de spéculations. Une fois de plus, au Nigeria comme chez les pays voisins, ou aux Etats-Unis, cette annonce suscite de nombreux doutes.

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