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Soudan: une «marche du million» contre le coup d’État militaire dans un cadre politique étroit

Une forte mobilisation populaire est attendue ce samedi 30 octobre au Soudan, à l’appel des organisations civiles issues de la révolution de 2019. Des manifestations partout dans le pays doivent venir clore cinq jours de tension après le coup de force de l’armée, lundi dernier. Cinq jours qui ont permis à la diplomatie d’installer une situation politique périlleuse pour le général Abdel Fattah al-Burhan.

Malgré les mises en garde, le général al-Burhan a choisi délibérément le coup de force contre les dirigeants civils avec qui il partageait le pouvoir jusqu’à dimanche dernier. Samedi encore, l’envoyé spécial du président américain, Jeffrey Feltman, s’était efforcé de le convaincre de chercher une solution à la crise politique qui couvait depuis des semaines entre ses forces armées et le Premier ministre Abdallah Hamdok, et de renoncer à ce qui se préparait notoirement en coulisses.

Mais en vain : lundi, dès quatre heures du matin, Abdallah Hamdok et son épouse ont été arrêtés, ainsi que plusieurs autres membres éminents de son cabinet. Et les institutions de transition ont été dissoutes, sur ordre du chef d’état-major de l’armée, désormais seul maître à bord du pays.

Mais le Premier ministre a finalement été assigné à résidence chez lui, à Khartoum, sous la pression de la diplomatie internationale, tandis que les arrestations de personnalités se sont malgré tout poursuivies les jours suivants. Car tout n’a pas été simple, pour le général al-Burhan. Fort du soutien discret de l’Égypte, mais aussi de la Russie défendant ses intérêts militaires et économiques au Soudan, l’ancien proche du président déchu Omar El-Béchir a tout de même dû faire face, cette semaine, à plusieurs obstacles politiques d’importance.

D’abord, le secrétaire général de l’ONU a dès lundi « condamné » le coup d’État au Soudan et s’est affirmé « aux côtés du peuple soudanais ». Les États-Unis et la Banque mondiale ont immédiatement suspendu leur aide financière, pourtant cruciale pour maintenir l’économie soudanaise à flot. Et les comités de résistance populaire, fers de lance de la révolution de 2019, ainsi que l’essentiel des partis politiques actifs dans le pays et les chefs des ex-rébellions du Darfour et du Nil Bleu, ont appelé à la mobilisation dans la rue pour faire barrage aux militaires.

De fait, l’appel à la grève générale a été largement suivie partout dans le pays, dès lundi. Des barrages ont été montés dans la capitale pour freiner la circulation et la répression contre les partisans de la désobéissance civile a fait plus d’une dizaine de morts en quelques jours.

Puis, après deux longues réunions, l’Union africaine a suspendu le Soudan de ses instances mercredi, jusqu’au retour au pouvoir des civils, en des termes sévères. Le coup d’État et les arrestations de dirigeants civils ont été jugés « inacceptables » et « anticonstitutionnels » par les quinze membres du Conseil de Paix et de Sécurité de l’organisation continentale, et ce, malgré les réserves de trois d’entre eux, selon une source diplomatique à Addis-Abeba. Un émissaire africain doit être désigné pour aller porter la parole de l’UA au général en personne.

À Khartoum même, les rencontres diplomatiques se sont succédé. Le général a reçu l’ambassadeur saoudien, alors que Riyad a « condamné » le coup d’État, et il a assisté à la levée de boucliers des ambassadeurs occidentaux, qui ont affirmé reconnaître toujours Abdallah Hamdok et son cabinet comme « les dirigeants constitutionnels du gouvernement de transition ». En compagnie du représentant spécial du secrétaire général de l’ONU au Soudan, Volker Perthes, ceux-ci lui ont d’ailleurs rendu visite pour s’assurer de sa santé. Volker Perthes a ensuite entamé plusieurs navettes entre le général al-Burhan et Abdallah Hamdok et offert les services de l’ONU pour trouver un terrain d’entente.

Une douzaine d’ambassadeurs soudanais se sont désolidarisées du coup d’État, poussant le général al-Burhan à limoger six d’entre eux, et non des moindres : les représentants aux États-Unis, auprès de l’Union européenne, de la Chine, de la Suisse, du Canada et de la France. Le gouverneur de l’État de Khartoum et son cabinet se sont également joints à la protestation, expliquant qu’il n’y aurait « pas de retour en arrière » vers l’autocratie de l’ancien régime déposé en 2019.

Enfin à New York, au Conseil de sécurité de l’ONU, malgré les fortes réserves de la Russie et de la Chine qui ont dénoncé les « ingérences » dans les affaires soudanaises, une déclaration a été adoptée à l’unanimité jeudi, demandant le rétablissement d’un « gouvernement de transition dirigé par des civils » et exprimant sa « vive préoccupation face à la prise de pouvoir militaire ». Le Conseil a également dénoncé les arrestations et la dissolution des institutions transitoires du pays et demandé « un dialogue sans pré-conditions » pour résoudre la crise ouverte par le coup d’État.

Ce samedi donc, c’est dans ce cadre politique étroit que se déroule la « Marche du million » promise par les révolutionnaires de 2019. La question est donc de savoir qui au sein de la hiérarchie militaire l’emportera, entre ceux qui veulent tenir compte des condamnations étrangères et les partisans de la manière forte.

Melv Le Sage

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