05292017Headline:

Togo : Comme en Côte d’Ivoire en 2010 -Une élection avec 2 présidents…

togo 2 president

Faure Gnassingbé, 48 ans, au pouvoir depuis 2005, a été déclaré vainqueur de la présidentielle du 25 avril par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) du Togo, au terme d’une véritable épreuve de force.

Les gendarmes ayant réussi à neutraliser le vice président de la Ceni, issu de l’opposition, une partie de l’institution a proclamé le président sortant vainqueur avec 58,75% des voix contre 34,95% à son challenger, l’opposant Jean-Pierre Fabre, un économiste de 62 ans. Des résultats provisoires basés sur seulement 15 des 42 circonscriptions électorales du pays – celles où la fraude a le mieux fonctionné, dans les régions nord…

C’est un coup de force électoral auquel se livre la Ceni togolaise, malgré la présence d’un comité ad hoc de suivi technique de l’élection – qui a vu la communauté internationale accompagner pour la première fois le processus électoral togolais jusque dans sa phase la plus sensible, la centralisation et le dépouillement des résultats.
Le rapport de force commençait à devenir si défavorable à Faure Gnassingbé que le président de la Ceni, Taffa Tabiou, qui appartient au camp présidentiel, s’est dépêché de proclamer des résultats provisoires mardi soir, après trois jours d’empoignade et trois nuits sans sommeil.

Que s’est-il vraiment passé ?

Selon nos informations, Faure Gnassingbé aurait fait un score de l’ordre de 30% à Lomé, la capitale, contre 70% au candidat de l’opposition Jean-Pierre Fabre, chef de l’Alliance nationale pour le changement (ANC).

Dans la région maritime du sud du pays, la plus peuplée, Jean-Pierre Fabre l’aurait emporté haut la main avec plus des quatre cinquièmes des suffrages (environ 75 % des voix), tandis qu’à Kara, le fief du clan Eyadéma, qui compte 300 000 électeurs (sur 3,5 millions au total), Faure Gnassingbé aurait eu le dessus avec 98% des voix. Ailleurs, dans les régions des savanes et des plateaux, il aurait été au coude-à-coude avec l’opposition. Les résultats de l’élection, même avec la fraude, se jouaient donc dans un mouchoir de poche.

Le rôle accru de la communauté internationale

Sous la houlette du général malien Siaka Sangaré, envoyé par l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), le comité ad hoc de suivi technique des élections au Togo est composé des ambassadeurs de France, d’Allemagne et des Etats-Unis, en plus de l’Union européenne (UE) et des représentants du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), de l’Union africaine et de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao).

Le général Sangaré a décidé d’aller lui-même en avion à Kara, le lendemain du scrutin, dimanche 26 avril au soir, pour récupérer en personne les procès-verbaux des bureaux de vote de ces circonscriptions. L’objectif : éviter toute manipulation des documents durant le trajet jusqu’à Lomé.

Pour la première fois au Togo, la présence de la communauté internationale ne se limite pas à quelques centaines d’observateurs prêts à reconnaître la « régularité » des élections (PDF du rapport 2010 de la mission électorale de l’UE), laissant le soin aux Togolais des’écharper par la suite au sujet des résultats.

Des fraudes en amont trop criantes

Si les manipulations en aval du scrutin n’ont guère été possibles cette année, grâce à la présence active du général Sangaré, les fraudes en amont n’ont pas manqué, afin d’atténuer la victoire prévisible de l’opposition dans les villes.

Des manipulations un peu trop voyantes : dans certains cantons, les procès-verbaux (PV) auraient fait état d’un score de 100% en faveur de Faure Gnassingbé, comme si les assesseurs de l’opposition avaient eux-mêmes voté, comme un seul homme, pour leur adversaire…

Selon nos sources, la falsification des PV s’est également faite dans les villes des région nord. Au sud, dans la région maritime, des villes comme Aného, fief de l’opposition, auraient voté à 80% (43 000 voix) pour Jean-Pierre Fabre (contre 11 000 pour Faure), dans des conditions de transparence satisfaisantes, tandis que les localités des régions nord auraient au contraire massivement voté pour Faure Gnassingbé, de manière trop flagrante pour que l’opposition ne conteste pas ces scores auprès de la Ceni.

La pagaille organisée le jour du vote à Lomé

Autre aspect de la triche électorale : les listes des électeurs n’ont pas été affichées avant le jour du scrutin, comme l’avaient réclamé les partis d’opposition représentés à la Ceni. Du coup, une partie non estimée d’électeurs n’ont pas pu voter, n’ayant pas trouvé leur nomsur les listes des bureaux de vote de leur quartier… Quelquefois, leur nom figurait 10 km plus loin, sans possibilité pour eux de le savoir rapidement ni de s’y rendre. Cette pagaille expliquerait en partie le déclin du taux de participation, passé de 65% en 2010 à 53% cette année.

Quoi qu’il en soit, les jeunes citoyens togolais, échaudés par les expériences passées – avec des militaires se précipitant hors des bureaux de vote avec des urnes sous le bras lors des précédents scrutins – ont redoublé de vigilance : à Lomé, ils ont escorté à moto les camions venus rapporter les urnes depuis les bureaux de vote jusqu’à la Ceni, pour être certains qu’il n’y aurait pas de coup fourré en chemin.

Le camp présidentiel pris à son propre piège

Au fil du dépouillement des résultats, il serait apparu que six ou sept commissions électorales locales (Celi) auraient donné des nombres de votants supérieurs au nombre d’inscrits. Dans deux circonscriptions, des bulletins de vote non valides ont été retrouvés dans les urnes, bourrées avec des documents appelés « spécimen ». De faux bulletins de vote servant avant les élections à informer les populations sur la façon dont on remplit correctement un vrai bulletin, en apposant son empreinte digitale avec un doigt trempé dans de l’encre sous la photo du candidat de son choix.

Du point de vue légal, la Ceni avait la possibilité de faire annuler le vote dans les circonscriptions où la fraude a été manifeste, ou de ne pas en tenir compte dans la proclamation des résultats. Quitte, ensuite, à la Cour constitutionnelle d’ordonner ou pas l’organisation d’un nouveau scrutin dans ces circonscriptions.

Or, ce sont les 10% de décomptes en provenance d’une dizaine de circonscriptions du nord, sur les 42 que totalise le pays, qui ont été annoncés en premier dès le 26 avril au soir par le président de la Ceni – donnant la fausse impression à la presse internationale que le candidat Faure Gnassingbé avait une nette longueur d’avance.

Face à l’empoignade qui s’est ensuivie au sein de la Ceni, les deux camps en venant même aux mains, le général Sangaré a tenté de mettre le holà. Et deux chefs d’Etat qui comptent dans la sous-région se sont rendus le 28 avril à Lomé, pour jouer les médiateurs, débloquer la situation et éviter la crise post-électorale, si prévisible et récurrente au Togo. Les violences s’étaient soldées par 500 morts en 2005 pour un pays de 7 millions d’habitants – proportionnellement, comme si la France avait connu 4 650 morts pour une seule élection…

Une solution de partage du pouvoir ?

Au terme de leur journée de consultations, le président ivoirien Alassane Ouattara et son homologue ghanéen John Dramani Mahama auraient demandé mardi 28 avril aux deux parties adverses d’accepter une solution de partage du pouvoir. Un compromis du même type que celui qui avait prévalu en 2008 au Kenya, sous l’égide de Kofi Annan, à l’issue d’une violente crise post-électorale qui avait fait plus de 1 000 morts.

Les deux parties adverses du Togo auraient promis d’y réfléchir dans la nuit, mais Faure Gnassingbé a manifestement décidé que ce n’était pas une option pour lui de nommer son ennemi juré au poste de Premier ministre. Le rapport de force reste éminemment militaire au Togo : l’armée est dominée depuis 1967 par le clan présidentiel de feu le général Eyadéma, le père de Faure Gnassingbé, et de son ethnie kabyé de la région de Kara, au nord du pays.

Comment vont réagir l’opposition et la rue à Lomé à ce énième coup de force de la famille Eyadéma, au pouvoir depuis 1967 ? Seule certitude pour l’instant : la situation a beaucoup évolué ces trois derniers jours.

Le seul pays d’Afrique de l’Ouest, avec la Gambie, à ne pas avoir connu d’alternance démocratique, est sorti de son habituelle épreuve de force électorale à huis clos. Si les Togolais, plusieurs fois réprimés par le passé, ne sont pas prêts à risquer leur vie pour leur démocratie, il ne leur reste plus qu’à espérer que la prochaine élection, en 2020, sera la bonne.

Sabine Cessou

lu sur nouvelobs.com

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