11222017Headline:

Côte d’Ivoire : Hein! les voisins, les voisines abidjanais

Ils gagnent leur vie, mais simplement. Ils se croisent chaque jour dans les quartiers modestes ou huppés de Cocody. Rencontre avec Mariette, Éric, Isaac et Franck. Leur quotidien, leurs rêves, leurs regrets.

La maison où Mariette a emménagé se trouve dans l’un des nouveaux quartiers d’Anono. Les quartiers de “ceux qui s’ajoutent”, comme on dit ici. Loin des axes routiers, des rues les plus animées et du marché. Anono est un village ébrié (ethnie du groupe Akan, originaire de la région lagunaire dont les membres sont considérés comme les premiers habitants d’Abidjan). Il se situe à Cocody, la commune huppée de la capitale. Un village en pleine ville, c’est plutôt chose courante à Abidjan. Cocody en compte d’ailleurs six.

L’AIDE MÉNAGÈRE

On est en pleine semaine, au beau milieu de la journée, le ciel est bleu. Comme dit le proverbe ivoirien, “l’étranger ne connaît pas le sentier qui passe sous les calebasses”, et Mariette accepte volontiers de jouer les guides jusqu’à chez elle. Il faut traverser tout le village, passer des lotissements, s’enfoncer inexorablement dans cette autre Abidjan. Loin du tumulte et des gratte-ciel du Plateau. Ici, les maisons sont basses, les cours traditionnelles et communes, le silence apaisant et l’insalubrité parfois extrême dans certains passages. Vu l’heure, les hommes sont sûrement au travail, “en ville”. Les femmes, elles, sont là. Qui travaillent, elles aussi. Certaines préparent de l’attiéké, d’autres vendent des fruits ou s’occupent des enfants.

Mariette, 34 ans, n’est pas ébriée mais agnie (une autre ethnie du grand groupe Akan). Elle a décidé de s’installer ici il y a quelques mois pour se rapprocher de son lieu de travail et éviter l’enfer des transports abidjanais. Elle est aide ménagère chez un jeune cadre ivoirien qui habite à dix minutes de sa maison, au huitième étage d’un immeuble cossu. Et “cela se passe très bien”, assure la jeune femme. Assez, en tout cas, pour payer le loyer du modeste studio (50 000 F CFA, soit 76 euros) qu’elle partage avec une amie. “Il y a de tout dans ce village, des Ivoiriens, des étrangers… Et ce que je préfère, c’est que l’on s’y sent plutôt en sécurité”, explique-t-elle d’une voix aussi fluette que déterminée. Parler de sa vie, de ses sentiments, de ses rêves, ce n’est pas vraiment son “truc”. Son regard fuit à la moindre question sur sa vie privée.

L’ÉTUDIANT RÉGLO

Tout le contraire d’Éric, 25 ans, qu’elle nous présente et qui habite dans le même village. Lui a choisi Anono “à cause des difficultés de la vie”. Ici, dit-il, “on vient un peu se cacher, se refaire”. L’université Félix-Houphouët-Boigny, où il étudie l’anglais, est à quelques minutes seulement, en plein coeur de Cocody. Baoulé originaire de Bouaké (deuxième ville du pays par sa population), grand, distingué, Éric vit à Abidjan avec son oncle. “Tout ce que je peux faire à l’extérieur, je le fais. Je mange et je fais mes “petits soins” dehors, comme ça, quand je rentre, je n’ai plus qu’à dormir,explique-t-il. J’ai des petits frères, et je préfère que mon oncle dépense de l’argent pour eux.”

Éric fait partie de ce que les Ivoiriens appellent “la génération 3G”, celle qui a été frappée de plein fouet par la crise électorale de 2010-2011 et qui, pendant deux ans, n’a pas pu aller en cours. Si bien que, à la rentrée académique de 2012, trois promotions de bacheliers (2010, 2011 et 2012) se sont retrouvées en même temps sur les bancs de la fac. “En cours d’anglais, par exemple, nous sommes 3 000. Un matin, je me suis retrouvé nez à nez avec un élève à qui je donnais des cours particuliers deux ans auparavant, se souvient Éric. Le gars m’a lancé : “Eh ! vieux père, tu es là ?” Ce jour-là, j’ai vraiment cru que j’allais arrêter mes études. Mais j’ai tenu, car je sais que l’avenir n’est pas dans les petits gombos [les petits boulots].”

Le jeune homme n’est pas boursier. Il n’a pas non plus obtenu de chambre sur le campus. “L’administration ne dit jamais pourquoi les dossiers sont refusés. Mais nous, on sait : ses agents font des magouilles, affirme l’étudiant. Moi, j’ai voulu suivre la voie normale, mais beaucoup de mes amis ont obtenu une bourse moyennant une somme d’argent. Le deal c’est : “Je t’accorde la bourse, et lorsque celle-ci tombe, on se la partage…””

Pour subvenir à ses besoins et payer les fascicules régulièrement demandés par les professeurs (en moyenne 2 000 FCFA l’unité), Éric a son gombo. Quand il n’est pas en cours, il vend des recharges téléphoniques. Juste au pied de l’immeuble du patron de Mariette. Il gagne en moyenne 35 000 FCFA par mois : de quoi payer ses frais de scolarité au début de l’année (30 000 F CFA), ceux des petits frères, et aider la famille restée à l’intérieur du pays. Pour économiser un peu, il participe à une tontine avec des amis, comme beaucoup d’Abidjanais. Évidemment, l’avenir des jeunes diplômés ivoiriens l’inquiète (6 millions de jeunes sont en situation de sous-emploi ou de non-emploi, selon le ministère de l’Emploi), mais il préfère dire que “c’est chacun sa chance” et qu’un jour il sera businessman.

L’ÉBÉNISTE AMOUREUX

En sortant d’Anono, sur la route, Mariette rencontre Isaac, ébéniste, qui se rend chez un client habitant le même immeuble que son patron. À 34 ans, Isaac, lui, ne connaît pas grand-chose de la vie étudiante. Il a arrêté l’école très tôt, en CM2, pour subvenir aux besoins de sa famille après la mort de son père. D’origine burkinabè, il est né à Adjamé (commune populaire du nord de la ville), où il vit toujours. Il a choisi son métier un peu par défaut, parce qu’il savait dessiner.

Doué, rapide, Isaac crée ou recopie n’importe quel meuble en un temps record. “Le seul problème, c’est que les affaires ne marchent plus, dit-il. Quand les temps sont durs, les gens font des sacrifices sur tout, notamment sur les meubles et la décoration.” Il ne sait pas vraiment ce que son travail lui rapporte chaque mois. “Si tu gagnes 5 000 F CFA un jour, tu les dépenses dans la foulée, en nourriture et en frais de transport. La situation était différente il y a quelques années, et je ne sais pas comment expliquer cette dégradation : on gagne moins d’argent et tout est devenu cher.” Il s’interrompt longuement, pour finalement ajouter : “Mais, ça a aller !” (comprenez “ça va aller”).

Pour le moment, Isaac vit en colocation et s’en sort avec une participation de 5 000 F CFA par mois. Ce qui lui permet d’économiser un peu pour pouvoir épouser un jour la mère de sa fille (qui est musulmane, alors que lui est chrétien) et payer les mois de caution nécessaires (jusqu’à sept ou huit loyers d’avance) pour louer un appartement à Abidjan. En attendant, pas un jour ne se passe sans qu’il aille donner à sa dulcinée les 1 000 à 1 500 F CFA dont elle a besoin au quotidien pour vivre.

LE VIGILE INSPIRÉ

Au rez-de-chaussée de l’immeuble du patron de Mariette, Franck, l’un des quatre vigiles qui gardent la résidence, est lui aussi adepte du “ça-a-aller-isme”. Pourtant, si son salaire est fixe (60 000 F CFA par mois), son job, lui, l’est beaucoup moins. “Ici, nous sommes sur un siège éjectable. Il n’y a pas de CDI [contrat à durée indéterminée], et tout peut s’arrêter du jour au lendemain. La semaine dernière, une voiture garée sur le parking de l’immeuble s’est fait voler ses quatre enjoliveurs et on a tous cru qu’on allait se faire virer !” Ce qui serait une vraie catastrophe pour cet homme de 38 ans, père de deux enfants.

Originaire de la commune de Treichville (dans le sud de la ville), Franck habite désormais à Cocody, dans le quartier du Gobelet – ainsi baptisé à cause de sa forme incurvée, mais aussi parce qu’il se remplit d’eau quand il pleut… Le Gobelet est un bidonville que le gouvernement essaie de vider depuis plusieurs mois. En juillet, certains habitants se sont même vigoureusement opposés aux opérations de déguerpissement [expulsions]. “C’est vrai que lorsqu’il pleut on n’arrive pas à dormir… Mais ils n’ont qu’à viabiliser le site au lieu de nous demander de partir, explique Franck. Et puis, l’année scolaire a commencé, alors où allons-nous mettre nos enfants si nous sommes obligés de partir ?”

S’il aime tant Le Gobelet, c’est qu’il y retrouve toute l’Afrique et que les loyers y sont bas : son studio ne lui coûte “que” 12 000 F CFA par mois. Fan de reggae, il compose des chansons, souvent inspirées par la différence entre son niveau de vie et celui des personnes dont il garde le domicile. “C’est un peu le Bronx et Hollywood”, plaisante-t-il de sa voix rauque. Avant de murmurer qu’il espère “avoir sorti au moins un album d’ici à cinq ans”, en regardant ses pieds, comme s’il fallait ne pas parler tout haut de ses rêves, de peur qu’ils ne s’envolent. Il aurait du mal à choisir les chansons qui y figureraient. Il en a tellement. Celle qu’il vient d’écrire y sera, c’est sûr. Son titre : “La désillusion”.

Jeuneafrique

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