09252020Headline:

Cote d’Ivoire Universités et grandes écoles : Si tu doubles tu perds la prise en charge

Universite de cocody

Universités et grandes écoles/ Pr Crezoit : « Celui qui double perd la prise en charge

Pr Crézoit Emmanuel est le directeur général (dg) de l’Enseignement supérieur. Dans cette interview, il parle des élèves orientés dans le privé, la perte de la prise en charge pour les doublants, des solutions aux problèmes de connexions dans les universités, l’enseignement télévisuel, du Lmd….

Pourquoi une politique de deux poids deux mesures dans l’enseignement supérieur? Comment expliquez-vous le fait que les élèves orientés dans les grandes écoles privées paient dix fois plus de frais d’inscription que leurs confrères des universités publiques, alors qu’ils sont tous affectés de l’Etat?

Tout d’abord, je dois préciser qu’il n’y a pas deux poids deux mesures. Il faut savoir ce que représente l’enseignement privé. Un privé organise son affaire, fixe ses prix en fonction de la qualité qu’il y met. Vous pouvez avoir deux établissements qui enseignent les mêmes choses mais dont les frais de scolarité sont différents. Ça dépend du niveau de la qualité. C’est pourquoi aux États Unis, il y a un classement des universités. La deuxième chose à savoir, c’est que l’Etat a concédé une partie de ses prérogatives au privé, en raison de la massification et de l’insuffisance des infrastructures. Dès lors, si l’Etat envoie des élèves dans le privé, en principe, il doit payer ce que les privés paient ou alors il négocie. Je pense que c’est ce qui a été fait. A partir de ce moment, les éléments peuvent être différents mais ça ne peut pas être deux poids deux mesures parce que les frais de scolarité en zone Uemoa (ndlr, Union économique monétaire ouest africaine), en moyenne, dans l’enseignement supérieur, sont de 1,2 million de francs Cfa. Cela veut dire qu’en réalité, quand un étudiant veut aller à l’université, il doit payer 1,2 million de francs cfa. Mais il se trouve qu’en Côte d’Ivoire, l’Etat a décidé d’orienter tous les bacheliers dans l’enseignement supérieur. L’Etat devrait pouvoir prendre en charge une partie sinon demander aux étudiants de payer. Ça se fait dans plusieurs pays africains. Ici, l’Etat veut (année universitaire 2013-2014) que les L (ndlr, Licence), ce soit 100 mille francs Cfa. l’Etat va contribuer à 70 mille francs Cfa et l’étudiant paie 30 mille francs Cfa. Pour les 1,2 million, l’Etat paie la différence.

Justement, l’Etat qui a demandé que les étudiants s’inscrivent avec 70 mille francs CFA dans le supérieur privé ne fait rien pour que les établissements qui exigent plus, soient sanctionnés

L’Etat n’a pas demandé que les étudiants s’inscrivant dans le privé paient leur formation à 70 000 francs Cfa par an. Il ne peut pas imposer un montant parce que ce sont des privés qui ont fait des investissements. Un privé ne peut pas faire du social. Cependant, la négociation est possible.

N’est-ce pas parce que l’Etat veut aider les parents qu’il a décidé que leurs enfants paient 70 mille francs Cfa ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi fixer un montant?

C’est déjà un effort que l’Etat fait en prenant en charge les étudiants orientés. Autrement, il aurait pu dire qu’il prend seulement 100 étudiants, par exemple, et les autres se débrouillent. Si on a 10 mille bacheliers, 9900 ne pourront pas aller à l’école. Au Cameroun, par exemple, il n’y a pas de bourse. D’ailleurs, l’Etat paie plus dans le privé que dans le public. L’Etat paie et les autres complètent. Dans le privé, c’est que l’Etat négocie de payer 450 mille francs Cfa sur les 1,2 million de francs Cfa, et puis, le parent devrait payer la différence. Si vous regardez dans les pays anglo-saxons, au Ghana, par exemple, l’enseignement est une pyramide. N’accède à l’enseignement supérieur qu’une infime partie de ceux qui ont commencé. Mais il se trouve qu’en Côte d’Ivoire, toutes les universités avaient jusqu’en 2013, 80 mille étudiants avec des infrastructures qui ne suffisaient pas. Au Bac, cette année, il y a 67 mille étudiants. Il n’y a plus de pyramide. Avec 20 millions de francs Cfa, on ne peut pas faire la même chose pour tout le monde. Par contre, dans un pays comme la Guinée équatoriale, il y a 30 ans, les gens n’allaient pas à l’école. Maintenant, c’est gratuit parce que ce pays a beaucoup plus de ressources. Pensez-vous que des études en médecine et des études en philosophie, doivent avoir le même prix? Non, parce qu’en médecine, il y a des TP avec des animaux. Un cobaye, à notre époque, ce n’était pas moins de 300 mille francs Cfa et le cobaye est mort à la fin du TP. Le privé peut dire à l’Etat qu’il ne reçoit pas les étudiants. Cela, en raison des investissements et de la qualité des enseignements.

Parlant des enseignements, peut-on savoir pourquoi le Bts qui a subi une réforme, il y a 5 ans, fait encore l’objet de séminaire sur le même sujet alors que c’est seulement maintenant que commence à s’appliquer une partie des résolutions? N’est-ce pas un séminaire de trop étant entendu qu’il n’y a pas eu d’évaluation?

L’enseignement, c’est la remise en cause perpétuelle. 5 ans est la durée de vie d’une réflexion. Avec le Lmd, la Licence, c’est trois ans; deux ans après, le Master et deux autres années, plus tard, c’est le doctorat. L’enseignement supérieur a donc trois grades. Le Bts faisait partie d’un système où il y avait une multitude de diplômes. Le système Lmd est de type professionnalisé. A partir du moment où on fait cette réforme, tous les autres systèmes doivent s’aligner. Le Bts doit évoluer vers là, c’est-à-dire qu’il va changer de nom. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas en tant que philosophie de formation qui doit déboucher sur la professionnalisation.

” Un privé qui ouvre un Bts est obligé de trouver un stage”

Seulement, il y aura une appellation (ndlr, Licence professionnelle), de même que la manière de faire les cours et d’évaluer. Parce que le Lmd obéit à une philosophie. Pour valider l’admissibilité, il faut faire un stage. Il y a des gens qui font 5 ans sans trouver de stage. Dans le Lmd, théoriquement, le Bts, c’est trois ans. Avec le système de Licence, vous êtes obligé d’inclure le stage dans l’évaluation. Donc un privé qui ouvre un Bts est désormais obligé de trouver un stage. Il s’agit donc d’un réglage.

Etes- vous en train de dire que les dernières résolutions, à savoir, entre autres, le passage de 33 filières à 26 et le retrait de la bourse à ceux qui doublent, seront applicables à cette rentrée 2014-2015?

Au sortir de Bassam, il a été convenu que les curricula et les maquettes soient prêts avant la fin du mois. C’est donc dire qu’à la rentrée, ce sera appliqué. Il y a trois façons de faire une réforme. Soit vous choisissez des établissements pilotes pour l’appliquer, soit vous commencez avec les nouveaux, les entrants, soit vous faites un basculement intégral. Pour être en conformité avec les universités et grandes écoles publiques, le basculement sera intégral. Concernant la bourse, il y en a de deux façons. Soit c’est un encouragement, soit c’est pour résoudre un problème social. Si l’on donne la bourse, en Bts pour trois ans, l’étudiant peut se balader. A notre temps, quand on redoublait, on perdait la bourse. On était obligé de travailler dur. Pour le Bts, si vous perdez la prise en charge si vous doublez, vous pouvez toujours préparer le Bts si vous le voulez. L’Etat ne peut pas investir dans ce qui est improductif. L’Etat a besoin de cadres et de travailleurs, des gens qui veulent vite finir pour aller travailler et payer les impôts. Si celui qui perd la bourse travaille bien, il revient dans le système, dans l’enseignement supérieur. La bourse, au-delà du social, doit être un mérite.

Quel sens donner à une prise en charge ou une bourse payée en fin d’année académique?

La bourse doit être un facteur d’encouragement et d’incitation, même dans le système Lmd. Les retards de paiement ne sont pas du fait du ministère de l’Enseignement supérieur, mais de la trésorerie du pays. Une bourse doit servir à quelque chose. Si des retards surviennent pour le paiement, je pense que cela est indépendant de la volonté de ceux qui sont chargés de l’exécuter.

Vous parlez sans cesse de Lmd alors que depuis deux ans, les universités peinent à l’appliquer, faute d’infrastructures adéquates. Cette année sera-t-elle la bonne?

Dans le Lmd, tout ne se fait pas sur ordinateur. Il faut certes un environnement numérique mais ce sont des problèmes qui peuvent être réglés. Un responsable d’ université peut faire preuve d’imagination. Les clés wifi sont un complément presqu’indispensable à l’environnement numérique dans les universités. Si vous avez 50 mille étudiants, vous pouvez négocier des prix abordables avec des maisons de téléphonie mobile. Pensez-vous que les étudiants ne vont pas pouvoir payer 3000 francs Cfa par mois pour se connecter, si les responsables négocient ce prix? L’étudiant qui le fait peut être connecté même s’il n’est pas sur le campus. Le Lmd est un système calqué sur le modèle anglo-saxon qui professionnalise l’enseignement et qui génère peu ou pas d’échec. Le Lmd intégral, c’est faire ses études à son rythme. Dans le système Lmd, il y a la transférabilité. Si vous arrivez au Burkina Faso, par exemple, avec les unités d’enseignement validées en Côte d’Ivoire, vous pouvez continuer les études vu que nous sommes dans le même système. Et puis, il y a le système d’enseignement. Tout changement donne des inquiétudes. Mais quand on s’y met, on se rend compte que c’est facile à appliquer. On parle, aujourd’hui, de télé-enseignement mais savez-vous que l’enseignement télévisuel a existé dans ce pays?

Cet enseignement a été arrêté parce qu’accusé de rabaisser le niveau de l’enseignement. Y aurait-il eu un avantage?

Tous les villages se seraient équipés en télévision. Le numérique est l’évolution de l’enseignement télévisuel. Moi, je me souviens que les mercredis, par exemple, les villageois suivaient des émissions avec des batteries pour alimenter les télévisions.

” Avec le Lmd, vous pouvez travailler et prendre des cours par télé-enseignement”

On a la chance d’avoir un ministre qui est lui-même “numérique”. Il faut en profiter. L’environnement numérique qui fait défaut en ce moment sera réglé, dans les jours à venir, dans les universités. Nous avons eu un système qui a produit des intellectuels plutôt que des gens qui vont produire de la richesse.

Avec le système Lmd, n’a-t-on pas besoin de terminer un cycle avant d’embrasser la vie active?

Vous pouvez travailler et prendre des cours par télé-enseignement. Vous ne perdrez pas les acquis.

Est-ce parce que le télé-enseignement est envisagé que le ministre de l’enseignement supérieur vient d’annoncer l’interdiction des fascicules dans les universités publiques?

Dès lors que les cours seront mis en ligne, on ne comprendrait pas pourquoi produire encore des fascicules. Vous savez, le problème des fascicules est difficile à aborder sous nos cieux. Tout ce qui va être bien est souvent dévoyé. Il paraîtrait que si tu n’as pas de fascicule, on fait tout pour que tu n’aies pas la moyenne. Or, c’était un outil d’aide et c’est l’université qui devait le produire. C’est dommage, des enseignants se substituent à l’université. Si l’université peut créer l’environnement numérique, ce serait bien.

Il y a aussi l’environnement sécuritaire qu’il faut créer. Or là, la police universitaire est indésirable à l’université Felix Houphouet Boigny. Quel est le sort qui lui est réservé ?

Monsieur le ministre a dit qu’il appartient aux universités d’être autonomes, et en particulier, d’organiser ce qui est sécuritaire. Chaque université doit voir quel est son système et la forme qui lui convient. Cela peut s’appeler police universitaire ou autre où l’université peut signer un contrat avec la police nationale.

Ce serait faire un pas en arrière puisque c’est après des affrontements entre des policiers et des étudiants, il y a une dizaine d’années, que les policiers ont été interdits d’accès dans les universités pour avoir été accusés de violer les franchises universitaires. N’est-ce pas ?

Quand les forces de l’ordre doivent venir à l’université, le président en fait la requête. La franchise universitaire ne veut pas dire que les forces de l’ordre ne doivent pas être à l’université. Des militaires et policiers, en tenue, vont prendre des cours à l’université.

L’Université Félix Houphouet Boigny est vaste et aucun véhicule de transport en commun n’y a accès. Il y a deux bus électriques de 20 places chacun pour plus de 50 mille étudiants. A quand l’augmentation du nombre?

C’est un don. Sous d’autres cieux, c’est l’université qui organise les déplacements à l’intérieur du campus.

Avant votre avènement, la Dorex et l’Ens étaient en froid, relativement à l’organisation du concours d’entrée à l’Ens. Trancherez-vous ce problème en faveur de la Dorex, une de vos directions?

La mise en œuvre du décret n’empêche pas l’Ecole d’organiser un concours avec la collaboration de la direction. De toutes les façons, ce sont les écoles qui organisent les concours d’intégration avec la collaboration de la direction à charge. Chacun doit être à sa place et jouer son rôle. Et puis pour tout ce qui est argent, il y a un lieu où on paie et la destination est sue.

Quel appel lancez-vous aux acteurs du système?

L’université est un bien commun. Une nation a besoin de ressources humaines de qualité pour évoluer. Quel que soit le politique, il aura besoin de ressources de qualité pour s’asseoir. L’Education ne doit pas avoir de couleur. Elle doit faire appel à l’excellence et aux compétences pour la diriger. L’Education démarre à la maison. Les étudiants doivent étudier et les enseignants enseigner. Il faut être proche des étudiants qui ont des difficultés pour les encadrer. C’est pourquoi on a fait le tutorat. Qui est-ce que les mouvements d’étudiants pénalisent ? Il y en a qui disent qu’ils ont fait deux ans sans aller à l’école. Quand une année est passée, ça ne revient plus. Ce que vous allez pouvoir faire à 20 ans, vous ne pouvez pas le faire à 26 ans. Tout système a des problèmes. Il faut savoir les poser et ensemble trouver des solutions. On n’investit pas dans une université ou un pays où il y a des troubles. L’Etat aussi a plusieurs priorités. Moi je souhaiterais qu’on aille en vacances, le 30 juin ou le 31 juillet, au plus tard.

Pourquoi?

Dans le monde entier, la rentrée se passe dans les universités, début septembre. Si vous avez un étudiant ou un enseignant qui doit aller faire un stage à l’étranger, s’il arrive en février, qui va le prendre? Si un enseignant ne se repose pas après un mois et demi – deux mois, il peut mourir en plein travail. Un enseignant d’université est en perpétuel activité intellectuelle, c’est pourquoi il lui faut un repos compensateur.

Dominique FADEGNON

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