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Pleureuses traditionnelles en pays Bété : Tout sur le commerce de ces femmes qu’on loue pour pleurer des inconnus

Nathalie, Aimée, Justine, Victorine et Liliane sont cinq jeunes femmes qui ont un point commun : elles ont décidé de perpétuer l’héritage de leurs mères, en devenant, des pleureuses traditionnelles. Depuis deux ans, elles parcourent villes, villages et hameaux, pour pleurer des inconnus mais aussi des parents rappelés à Dieu. Comment sont-elles organisées ? Comment s’y prennent-elles pour pleurer ces défunts qu’elles n’ont jamais côtoyés ? Notre enquête.

 Nathalie Zouzoua est restauratrice à Saguidiba, un sous quartier de la commune de Yopougon. Cette femme à la quarantaine bien entamée, est aussi pleureuse traditionnelle. Pour allier ces deux métiers, les dimanches, elle transforme son restaurant en un Centre de répétition pour ses mises en scène, afin de mieux assurer lors des veillées funèbres. Bien entendu, lorsque son groupe est sollicité pour participer aux obsèques d’un défunt. Ce dimanche 15 octobre 2017, c’est sous un soleil de plomb, que nous retrouvons Nathalie dans son antre. Le son de tam-tam, de grelots, et de sifflet, plonge tout le périmètre dans l’un des pans de la culture traditionnelle Bété (ethnie de l’ouest de la Côte d’Ivoire). A notre vue, Nathalie, une femme au teint noir d’ébène, à la forme généreuse et à la taille impressionnante, se lève d’une chaise, et exécute des pas de danse. Elle est suivie dans sa lancée par Guéi Aimée, une charmante jeune femme aux traits très fins.

Après quelques pas très enlevés, elle marque une pause, et encourage Nathalie, en entonnant un chant du patois Bété. Sa voix suave transforme la quadragénaire en une bête de scène. Comme prise par une sorte de transe, la pleureuse traditionnelle se met à « chialer » tout en chantant. Elle tourne à gauche puis à droite, tout en faisant des gestes, comme quand un oiseau doit prendre son envol. Tout d’un coup, elle se dirige vers un banc représentant un lit mortuaire, en trottinant. Elle pleure et danse tout autour du banc, avant de s’asseoir. A même le sol, elle se lamente avec ostentation. Tout en continuant de « verser des larmes », elle prononce des paroles en Bété qui font allusion au défunt (un jeune cadre décédé après seulement un an de fonction dans une grande institution financière).

Dans ses propos, elle parle de la vie sociale du défunt, de sa lignée, de sa communauté et du village maternel qui l’a vu naître. Soudain, Ibo Yohou Justine, une autre femme du groupe, à pas feutrés, entre, elle aussi, en scène, en tapant le sol de ses pieds, pour exprimer la douleur des parents et des proches. Elle parle de la destinée du mort, en exécutant des pas de danse. Un spectacle à couper le souffle, où pleurs, chanson et danse se succèdent à un rythme saccadé, pour donner une certaine symphonie achevée au spectacle. Des curieux, venus assister à ces obsèques de simulation, ne peuvent s’empêcher d’applaudir et de jeter des pièces d’argent et des billets de banque sur Justine, tellement la mise en scène est pathétique. De fait, depuis près de deux ans, Nathalie, Aimée, Justine, Victorine et Liliane ont mis en place un groupe de pleureuses traditionnelles. Si elles s’adonnaient à cette activité de façon bénévole, elles pensent aujourd’hui, qu’elles ont acquis assez d’expériences, pour se lancer dans ce domaine, de façon professionnelle, et perpétuer, par ricochet, l’héritage de leurs mères.

Méthode de fonctionnement

Il ne se passe pas de Week-end sans qu’elles ne soient sollicitées pour pleurer et danser lors de funérailles organisées à Abidjan ou à l’intérieur du pays. Pour donner le meilleur d’elles-mêmes au cours de ces obsèques, elles ont mis en place un mode de fonctionnement pour accompagner dignement le défunt à sa dernière demeure. Il s’agit, comme l’a expliqué Nathalie Zouzoua, la cheffe du groupe, de donner satisfaction aux parents du défunt, mais surtout, à travers pleurs, chants et danses, de mettre l’accent sur le coté sociable du défunt, de retracer son passage sur terre, et ce qu’il a apporté à sa communauté. Le but de leurs différentes prestations, c’est d’attendrir l’assistance, à travers des paroles fortes et saisissantes.

« Ici, il est question de pleurer tout en prononçant des paroles fortes qui racontent la vie du mort et les circonstances de sa mort. En évoquant la vie du défunt, nous véhiculons des propos qui touchent, qui attendrissent. L’exercice est de toucher la sensibilité des vivants, de leur donner la chair de poule, afin de les amener à pleurer ou à compatir à la douleur de la famille éplorée », explique la cheffe du groupe. Pour assurer cette partie de la prestation, qui demeure capitale dans le jeu des pleureuses traditionnelles, le groupe à Nathalie a une meilleure stratégie. La charmante Guéi Aimée qui a intégré, la dernière, le groupe, confie qu’avant d’entamer une prestation, elles s’informent sur le défunt auprès des parents, des amis, des jeunes et des sages de la communauté à laquelle il a appartenu.

« Les informations nous permettent de nous préparer pour mieux assurer au cours des funérailles. Car, il faut connaître la vie du défunt, pour trouver les paroles justes et qui vont amener le public à participer et à compatir à la douleur de la famille endeuillée », confie Aimée. Mais pour faire plus de sensations au cours des obsèques, en plus des informations, il faut avoir les talents de comédiennes et de danseuses. « Dans le métier de pleureuse traditionnelle, il faut être bonne comédienne et savoir bien danser pour maintenir l’assistance en haleine. Sinon, les gens déserteront le lieu des funérailles, et les gens vous accuseront d’avoir failli à votre mission. C’est donc très complexe le métier de pleureuse traditionnelle. En pays Bété, il participe à 80% de la réussite des funérailles. C’est pourquoi, malgré le modernisme, chez nous, les pleureuses traditionnelles sont toujours sollicitées », raconte Nathalie Zouzoua. Cette tradition, vieille de plusieurs siècles, est également transmise de mère en fille. « On ne devient pas pleureuse traditionnelle qui veut. Ce rite est une affaire de famille », soutient Guéi Aimée, dont la mère fut une pleureuse traditionnelle très réputée dans la région de Gagnoa.

Prestations et cachets

Pour assurer l’héritage de leurs mères, en plus de donner le meilleur d’elles-mêmes, les cinq filles ont mis en place une stratégie pour mieux exercer leur art, et satisfaire leur clientèle. Pour ce faire, chaque membre du groupe a un rôle bien précis. Si Aimée et Justine sont des parolières et des danseuses, Victorine et Liliane tirent leur épingle du jeu dans les pleurs et la danse. Quant à Nathalie, la cheffe du groupe, elle est pleureuse, parolière et danseuse. Pour donner un relief à ses différentes prestations, le groupe s’est attaché les services de tapeurs de tam-tam et d’un joueur de grelots. La partie rythmique est assurée par les deux grands fils de Nathalie, au chômage, au terme de leurs études sanctionnées par des diplômes. Le groupe s’est également attaché les services d’un manager.

Exerçant dans une radio de proximité, Charli Continental avoue aider ces femmes au mieux, pour leur permettre de vivre de leur art. « Ce sont mes sœurs. Elles ont du talent. Il faut les aider parce que ce qu’elles font, est vraiment génial », avoue-t-il. Depuis près de 14 mois, il a pris en main le groupe, et organise ses différentes prestations. C’est d’un commun accord avec Nathalie, Aimée, Justine, Victorine et Liliane, qu’il parle de cachet avec ceux qui sollicitent le groupe. Pour Charli Continental, il s’agit de faire en sorte que ces pleureuses traditionnelles vivent de leur savoir-faire. Toutefois, il reconnaît que devant certaines situations, il est difficile de parler de cachet, surtout quand il s’agit de parents ou de connaissances. « Dans ce cas de figure, je mets directement les femmes en contact avec le demandeur. C’est à elles de dire à quelle hauteur elles peuvent aider le parent à organiser des obsèques dignes au défunt. Comme elles ne peuvent pas faire de prestations sans rien attendre en retour, à cause des charges liées aux déplacements et autres, elles fixent une rançon », explique le manager qui avoue qu’il ne cesse de conseiller le groupe, sur la nécessité de défendre son image.

« Je les invite tout le temps à se faire respecter, et à ne pas paraître ridicules, aux yeux des gens. Car, la réussite du groupe dépend de l’image qu’elles refléteront», conseille-t-il. De nos jours, ce rituel, qui se pratique pendant les veillées funèbres, tend à disparaître, à cause de certains facteurs tels que la modernisation et la religion. Mais cette situation ne joue pas sur la détermination de Nathalie et son groupe qui ont pensé à la relève. Elles ont pris le pari de préserver cette tradition, comme l’ont fait leurs devancières mères quand leurs grands-mères leurs ont légué ce rite. Trois jeunes filles sont en formation, et participent aux veillées funèbres pour assurer, plus tard, la relève, et perpétuer cette tradition culturelle pratiquée au Ghana, au Bénin et au Togo.

Enquête réalisée par Elysée YAO

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