09242017Headline:

La Lettre d’une mère ivoirienne à sa fille qui vit à Londres : le mode d’emploi des mutineries expliqué

Ma chère fille,

Tu m’as appelée depuis Londres où tu résides pour tes etudes sans aucune bourse de l’État, pour savoir ce qui se passait en Côte d’Ivoire, notre pays, un si beau pays dont le ciel s’assombrit, lorsque les armes sortent et que des coups de feu sont tirés.

Tu m’as appelée, car tu as entendu les informations, tu as vu les images des mutins prendre en otages nos villes et les populations, tirer en l’air, commettre des exactions.

Tu as eu peur, comme nous, nous avons eu peur, car nous avons vu ressurgir le spectre des anciennes terreurs, celle des coups d’État , des crises politico-militaires ou post-électorales.

Les premières victimes, tu le sais, sont les populations, les femmes, les enfants, ce peuple sans armes qui suit la violence des hommes en armes.

Les choses se sont un peu calmées, la situation reste tendue. Qui peut assurer que cela ne va pas recommencer demain, dans 3 mois, dans 6 mois ?

Je vais essayer de t’expliquer ce que je sais. Partage ces informations avec tes amis. Je te dis la vérité, mais aussi ce sentiment d’impuissance qui est le mien.

Les mutineries sont celles des ex-rebelles qui ont été reclassés dans l’armée. Leurs revendications sont, paraît-il, uniquement sociales. Ces mutineries ont commencé depuis 2014. Or, tu le sais, lorsque les militaires montrent des signes de mécontentement, ce n’est jamais bon pour un pays.

Un accord a, semble-t-il, été trouvé une première fois avec les mutins. Cet accord n’a pas été respecté par l’État , avec le solde des primes promises qui n’a pas été versé, ce qui explique les mutineries de ces derniers jours.

Un accord est encore intervenu mardi dernier. Mais rien n’a filtré sur cet accord. Le Président de l’Assemblée nationale a parlé de « secret défense ». Le ministre Bruno Koné avait dit la même chose. Voici sa déclaration : « Les questions militaires ne se règlent pas sur la place publique. Il s’agit bien de questions militaires. Le gouvernement a donc décidé de ne pas communiquer sur le contenu de l’accord avec les mutins. Partout dans le monde, ces questions sont traitées avec la plus grande confidentialité. C’est le cas ici. Peut-être qu’un jour, il serait facile de communiquer sur ces questions-là. En ce moment-là on communiquera. Aujourd’hui, ce ne sera pas très responsable de le faire ».

Ce manque d’information n’est pas fait pour rassurer les populations. Il donne même le sentiment que cet accord se fait sur le dos des populations, comme si deux comparses se partageaient l’argent des Ivoiriens.

Notre Président, Alassane Ouattara, est-il sorti affaibli de cette crise ? S’est-il laissé manœuvrer par les uns ou les autres ? A-t-il hésité entre satisfaire les revendications des mutins ou ne pas céder au chantage des armes ?

Je sais que le Président de la République est un homme courageux, qu’il ne s’est pas senti affaibli et que, à aucun moment, il n’a eu l’intention de démissionner, même s’il était en très colère contre cette façon de revendiquer , et n’avait pas pour principal souci de se maintenir coûte que coûte au pouvoir : il était prêt à partir pour éviter de céder.

Malgré les armes et les tirs des mutins en Janvier, il avait pris l’avion pour aller à Accra, afin d’assister à l’investiture qui s’y déroulait. Ce déplacement à Accra était pour lui une manière de saluer la transition pacifique du pouvoir et la démocratie,

Les 8 400 mutins de son pays ne pouvaient pas lui dicter son agenda. Il a voulu faire comprendre aussi aux mutins que la paix et la démocratie sont définitivement installées en Côte d’Ivoire. Aller à Accra à ce moment-là était un message de courage, l’affirmation de convictions démocratiques, et non pas une fuite devant le danger.

Ses adversaires et ses « faux amis ou alliés » ont voulu y voir une attitude irresponsable qui conduit à ignorer la gravité des mutineries pour aller faire la « fête » chez le voisin.

Pendant qu’il était à Accra nous étions en période de transition entre la deuxième et la troisième République. Il est revenu d’Accra pour nous rassurer, dire que le pays est au travail et montrer qu’il tenait les rênes du pouvoir !

Le problème est que nous avons connu une longue période de flottement, durant laquelle les mutins ont choisi de se faire entendre. A la Présidence, tous les conseillers ne défendaient pas la même attitude à avoir face aux mutins.

Sais-tu, ma fille, qu’il avait été déconseillé au ministre délégué en charge de la Défense d’aller négocier à Bouaké. Mais, ce ministre avait à cœur de montrer son courage et d’imprimer sa marque, Il a donc voulu se rendre à Bouaké sur le théâtre des opérations, face aux mutins. Son obsession : effacer ce sentiment de n’être qu’un ministre délégué pour ne pas dire un ministre par défaut. Il a insisté et le chef de l’État a accepté qu’il se rende à Bouaké négocier avec les mutins, malgré des avis contraires.

Ce ministre délégué chargé de la défense est revenu, sûr de sa victoire, entonnant l’air de « je suis venu, j’ai vu et j’ai vaincu ». Homme de la situation, il avait ainsi sauvé l’État , la démocratie et la République. Or, sur le fond, rien n’avait été réglé. Il avait simplement écouté les mutins mécontents. Informé de leurs revendications, il devait en rendre compte et revenir les voir avec les propositions du gouvernement.

Lors de la réunion qui s’est tenue à Abidjan, le chef de l’État refuse de payer 12 millions Fcfa et d’offrir une villa à chaque mutin, des demandes jugées exorbitantes en ces temps de récession budgétaire. Il met en avant la loi de programmation militaire, qui prévoit l’amélioration de la condition des soldats.

Mais, certains collaborateurs considèrent que les revendications des mutins sont justes et qu’il est préférable d’acheter la « paix sociale ». Ouattara lâche du lest : un million pas plus. Finalement il acceptera de payer 5 millions Fcfa, payables en 5 mensualités, au lieu de 12 millions Fcfa .

C’est avec cette proposition que le ministre délégué repart à Bouaké. Il est même auréolé du soit disant succès de la première mission, succès qui lui garantit de rester dans le nouveau gouvernement formé entre les deux voyages à Bouaké , alors que beaucoup pariaient sur sa sortie.

Tu t’en souviens sans doute ma fille : pendant les discussions, on assiste à une sorte de dialogue en direct à la télévision, entre le chef de l’État Ouattara et les mutins, à l’issue d’un Conseil des ministres. Sur les antennes de la RTI, le chef de l’État dit accepter l’accord passé entre les mutins et le ministre sur place.

Mais, toujours aucun détail de l’accord. Cette histoire entre l’État et les mutins va se compliquer et nous faire entrer dans une spirale dangereuse.

Vois-tu, ma fille, tout le monde ne parle que de l’épisode de la prise de parole du sergent Fofana, au Palais présidentiel. On aurait assiste à une mise en scène médiocre et catastrophique destinée à tromper notre Président, parce que Fofana ne représenterait que lui-même et quelques mutins. Il n’en est rien !

En réalité, personne n’est d’accord, ni au palais présidentiel, ni chez les mutins, sur la conduite à suivre.

En Janvier 2017, – t’en souviens-tu ?-, bien après que le Président Ouattara a donné son accord, de coups de feu avaient encore retenti à Bouaké. On a parlé de la prise en otage du ministre Alain Donwahi, de divergences entre les mutins, de poursuites et reprises des discussions.

Personne n’a voulu dire la vérité sur une situation des plus confuses. Comment des négociations closent en direct par le chef de l’État lui-même peuvent-elles encore se poursuivre ? La vérité est simple à comprendre : l’accord signé par leurs porte-parole a été récusé une dizaine de minutes après par la majorité des mutins, lorsque son contenu a été dévoilé.

Les mécontents ont alors contraint l’émissaire de notre Président Alassane Ouattara et sa délégation à poursuivre les discussions. Soucieux d’éviter de mettre en danger la vie du ministre et des autres membres de la délégation, le Président de la République a, vraiment du bout des lèvres et sous cette pression digne des terroristes preneurs d’otages, accepté le principe du paiement des 12 millions Fcfa.

Néanmoins dans les semaines qui suivent, il se ravise. Il demande à des émissaires de faire comprendre aux mutins qu’il est impossible pour le gouvernement de faire face au paiement du solde.

Les médiations et missions de sensibilisation entreprises permettront d’avoir le sentiment que les porte-parole des mutins ont été convaincus de la pertinence des arguments du Chef de l’État. D’où la rencontre avec le groupe de Fofana qui devait aller convaincre la base.

Il s’agissait d’une action fondée sur le sens de la responsabilité et de la discipline des militaires d’une armée républicaine, le fond du problème étant, depuis le début du conflit, le refus radical du Chef de l’État de céder au langage et au chantage des armes.

On pouvait s’attendre,à priori de la part de Ouattara, à une forme de complaisance ou de bienveillance pour ces 8400 militaires, parce qu’ils auraient mené une guerre terminée par le biais d’une résolution de l’Onu pour l’installer. Malgré le plaidoyer des ex-chefs de guerre en faveur des mutins, Alassane Ouattara a été plutôt d’une fermeté à nulle autre pareille. Il a été, pour certains défenseurs de la cause des mutins, sans complaisance aucune, attitude jugée « déconcertante et désespérante ».

Tu me demandes, ma fille, si le Président de la République est réellement informé de la situation dans les casernes, s’il contrôle véritablement son armée.

Ma fille, je te confirme qu’à chacune des mutineries ou révolte militaire ayant eu lieu, d’abord en 2014, puis les deux fois en 2017, les renseignements généraux avaient été alertés et avaient, à leur tour, alerté le chef de l’État.

Mais, à chaque fois, les mutineries ont eu lieu. Pourquoi ?

D’abord, le Chef de l’État estime qu’il n’est pas normal de payer les primes réclamées par les mutins. En 2014, il avait indiqué qu’il n’était pas question de satisfaire de telles revendications. Pourtant , plusieurs mois avant leur révolte, les mutins ont préféré faire courir le bruit que le général Bakayoko avait pris leur argent.

Ensuite, Alassane Ouattara n’avait jamais été formellement saisi de la question par aucun collaborateur, notamment par ceux qui connaissent bien la situation dans les casernes.

Enfin, en 2014, nous étions à un peu plus d’un an de l’élection présidentielle. Il ne fallait pas prendre de risques politiques ou créer une situation d’instabilité qui serait provoquée par des militaires. Chargé de coordonner les négociations avec le ministre, Paul Koffi Koffi, le ministre d’État, parvient alors à un accord avec les mutins, accord qui se traduit par le paiement des primes réclamées.

Comme tu le vois, l’improvisation n’est totale autour du Chef de l’État ; les prises de position des ministres et des collaborateurs ne sont très contradictoires, qu’en apparence car ils suivent un fil conducteur porté par la révolte et le refus du chef de l’État contre un paiement de primes perçu comme une rançon.

Le Président Ouattara, très marqué par cette revendication de 2014 et plutôt énervé, demande alors l’accélération de la mise en œuvre de la loi de programmation militaire, qui sera votée quelque temps plus tard. Il veut intégrer les demandes des mutins dans l’ensemble des réponses apportées aux militaires et assimilés pour améliorer leur situation. Il considère toujours qu’il n’est pas juste de régler la situation d’une catégorie de militaires sous la menace de leurs armes.

Avant les événements de janvier 2017, le Président Ouattara est encore alerté. Mais rien n’y fait et il refuse de payer. Les mutineries éclatent à nouveau. Le chef de l’État se retrouve d’autant plus isolé, qu’il n’y a pas une grande mobilisation des populations contre les mutins.

Lorsque le Fpi dit que le gouvernement n’a pas songé à un règlement durable et structurel du problème , ce n’est pas tout à fait juste. En posant le principe du rejet du paiement des primes sur la base de l’accord de Ouagadougou, Alassane Ouattara intègre une vision d’ensemble pour régler un problème qui a pris davantage d’ampleur à partir du départ de Guillaume Soro de la Primature et du ministère de la Défense, au même moment où il y avait recrudescence des coupeurs de route, des microbes et autres.

Est-ce à dire que, seul, Guillaume Soro était capable de contrôler l’armée et de faire entrer les mutins dans le rang ? Certains font observer que c’est après son départ du gouvernement que l’attaque d’Akouedo avait eu lieu.

Selon les informations que j’ai glanées ça et là , c’est lors de la fête du travail que le Président devait rejeter le paiement du solde des primes aux mutins. Après le paiement de janvier, Alassane Ouattara avait encore estimé, comme les autres fois, outre le fait que le contexte socio-économique était désormais plus défavorable, qu’il était injuste de procéder au paiement des primes.

Ma chère fille, bien que contraint par les armes à à payer en fin de compte, notre Président reste convaincu que ce n’est pas la bonne solution. Il avait privilégié l’augmentation de salaires au profit des fonctionnaires, en leur demandant de renoncer à la question du stock des arriérés. Comme pour les fonctionnaires, il voulait pour les mutins, voulait agir dans la durée et pour l’ensemble des militaires, à travers une loi de programmation qui permettait l’amélioration des conditions de vie et de travail.

C’est ce que ses envoyés ont essayé de dire aux mutins ! Mais, les mutins, s’estimant trahis par leurs porte-parole qu’ils ont envoyés négocier les nouvelles modalités de paiement d’un solde attendu et non pour y renoncer , se sont à nouveau révoltés ces derniers jours.

La vérité est que le Chef de l’État, qui refuse de céder à tous les corporatismes, ne s’est jamais reconnu dans le paiement des primes et il ne s’est senti tenu par une quelconque promesse, faite par tel ou tel ministre ou tel ou tel collaborateur. D’où des hésitations, des tergiversations, qui ont donné le sentiment d’un flottement à la tête de l’État.

Au-delà de ses convictions et des contraintes budgétaires, Alassane Ouattara a privilégié in fine l’urgence qu’il y avait à protéger les populations, à préserver la paix civile.

Ma fille, sois fière de ton Président. C’est un véritable homme d’Etat. Il n’est ni populiste ni démagogue ! Contrairement aux rumeurs de ces derniers jours, il n’a jamais songé à démissionner, il a traversé des épreuves plus dures. Il avait simplement choisi de dire NON aux hommes en armes, de refuser de payer ce qu’il estime être une rançon. Sa vision n’est pas politicienne, c’est celle d’un homme d’État.

Chère Anna, si tes camarades t’interrogent sur l’attitude de notre Président au moment des mutineries, (la rumeur avait parlé de fuite à Paris, alors qu’il était en agissait en « Commandant en Chef » à Abidjan), dis leur bien que le Alassane Ouattara que tu connais , est un homme de courage et de paix, mais pas un courageux des temps de paix.

Toute son existence, jusqu’au 11 avril 2011, il a su résister à la violence et au chantage des hommes en armes ou de ceux qui détenaient la force légale : Bedié-Guei- Gbagbo.

Ma fille, la Côte d’Ivoire en a-t-elle fini avec ses vieux démons ? Notre armée peut-elle devenir une véritable armée républicaine accomplissant la plus noble des missions : protéger les populations, la paix et la République ? Je le crois.

Les soubresauts de la petit histoire contingente nous effraient, car nos populations en ont souffert dans leur chair ; des familles ont toutes eu des pères, des mères et des enfants tués. La réconciliation est en route, mais le chemin est rempli d’obstacles.

L’image de la Côte d’Ivoire a été abîmée par ces mutineries qui peuvent, à tout moment, recommencer.

Nous voulons vivre en paix, dans une société réconciliée, dans un pays qui a enfin retrouvé confiance en lui.

Voilà ce que nous voulons. Voilà ce que les Présidents Bédié et Ouattara veulent. Voilà ce que veulent, dans l’opposition, les hommes de bonne volonté, soucieux du Bien commun.

La jeunesse nous regarde, l’Afrique nous regarde, la communauté internationale nous regarde et l’Histoire nous jugera.

Voilà ma fille, si je t’ai écrit une si longue lettre, c’est pour trois raisons : d’abord, te retracer le fil des événements, ensuite te donner une idée des contradictions dans l’exercice du pouvoir, enfin, te faire part de mes sentiments, qui sont aussi ceux de l’ensemble des Ivoiriens.

En 2010, en votant massivement, les Ivoiriens avaient choisi les urnes, plutôt que les armes. C’est le signe d’une grande maturité politique.

À présent , j’espère que tu es rassurée et que tu ne te laisses pas influencer par les fausses nouvelles ou les rumeurs qui courent sur ton pays, notre beau pays.

Garde, chevillé au cœur, l’amour de la Côte d’Ivoire. Même si malgré tes excellentes notes, tu n’as aucune aide ni bourse présidentielle parce que nous sommes pas le système. Ne t’en fais pas. Dis à tes camarades que ton explication donnée sur la foi de mon témoignage, n’est pas dictée par une préoccupation d’ordre personnelle, ni la différence des intérêts particuliers.

Tu peux me joindre à tout moment, si tu as besoin d’avoir d’autres explications. Tu as le salut de ton papa chéri, qui a relu ce texte, et de ta petite sœur qui dort.

Je t’embrasse et à très bientôt, mon cœur.

Ta maman bien aimée, Clotilde. T

.afrikipresse

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