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Rose-Marie Guiraud crache ses vérités: «Je ne suis pas satisfaite de ce que je vois à la Rti»

marie rose guiraud

Rentrée des Etats-Unis, il y a 2 ans, après quatorze ans d’absence pour cause de maladie, la pionnière de la danse traditionnelle ivoirienne, Rose-Marie Guiraud a repris ses activités à l’École de danse et d’échanges culturels (Edec).

À 70 ans, la ”Mémé” n’a rien perdu de son talent ni de son engagement. Récemment, dans les locaux de son institution, elle est s’est prononcée sur son vécu, sa passion, la politique culturelle du gouvernement et a jeté un regard critique sur l’évolution de la culture ivoirienne. Entretien…

 

Comment se porte Rose-Marie Guiraud?

Par la grâce de Dieu, je me porte bien. Et vous le constatez, j’ai repris mes activités. J’ai fêté mes 70 ans le 10 septembre 2014.

 

Depuis votre arrivée, vous vous faites rare dans les médias. Y a-t-il une raison à cela ?

Je ne me fais pas rare. Je suis toujours présente chaque fois que je suis sollicitée. Moi-même, je suis un pur produit des médias ivoiriens. Ce sont les journalistes qui m’ont fait. Je suis bel et bien présente, si vous me sollicitez, je répondrai toujours présente. Mais, franchement, ce n’est pas dans mon habitude de courir après les médias. Je travaille, celui qui est intéressé par ce que je fais, qu’il vienne. La preuve, vous êtes là. Et je suis fière que des jeunes gens qui m’ont à peine connue s’intéressent à moi.

 

Depuis votre retour en Côte d’Ivoire, il y deux ans maintenant, quelles sont vos activités?

Je gère avec mon époux et toute une administration l’Edec, qui est une école de formation de jeunes talents de la danse et la musique africaine. Ensemble, nous œuvrons à la promotion de la culture ivoirienne.

 

Que faîtes-vous concrètement?

À l’Edec, j’enseigne les arts de la scène, notamment la danse chorégraphique, en plus de l’anthropologie, l’éducation civique et morale, les costumes de scène, les décors et la culture générale. En somme, je me noie dans le travail en gérant ma compagnie Les Guirivoires et l’EDEC. Je suis consultante pour beaucoup de groupes artistiques, à mes heures perdues. C’est la même chose que je fais à travers le monde. J’écris des chansons pour des pièces théâtrales, fais des conférences et ateliers. Je crois que c’est le moment pour la culture et les arts de se positionner pour faciliter le développement de la Côte d’Ivoire. Et cela passe par une belle politique de financement des projets culturels et artistiques. La Fondation Rose-Marie Guiraud (Edec) est une Ong qui a pour mission d’aider des enfants et des jeunes déshérités (enfants de la rue, orphelins), que j’appelle affectueusement mes enfants.

 

En tant que pionnière de la danse traditionnelle en Côte d’Ivoire, comment jugez-vous le niveau de la culture ivoirienne ?

En général, c’est rare que je juge des créations artistiques de mauvaises ou de médiocres. Mais lorsqu’une création tend à effacer toute culture et philosophie qui font l’identité d’une nation, là je suis obligée de sonner l’alarme. Je ne peux pas dire que je suis satisfaite de ce que je vois aujourd’hui à la télévision quand bien même j’apprécie le génie de la créativité de la jeunesse ivoirienne à travers la musique et la danse. Je ne sais pas si c’est fait sciemment ou inconsciemment mais, nous avons commencé à enseigner à la nouvelle génération ivoirienne la culture zaïroise comme si c’était la nôtre, en changeant tout simplement les dénominations. Le Soukouss, le Cavacha, le Zaiko, le N’domolo, jusqu’à notre Coupé-Décalé que j’aurais souhaité plus ivoirien dans son exécution physique, mais tout ceci part de la tradition zaïroise!

 

Que pensez-vous de la musique Coupé-Décalé?

Je n’ai rien personnellement contre cette musique, mais comme, je l’ai dit tantôt, j’aurais bien aimé qu’elle soit plus ivoirienne. Vous savez pour être, sérieuse, je dirais aux jeunes que nous les Africains, on ne peut pas moderniser plus la musique occidentale que les Américains et autres. Mais ce que nous pouvons faire, c’est d’apporter à ces musiques venues d’ailleurs, et décrivant d’autres réalités, nos rythmes et pas de danses africaines. Par exemple, lorsque je suis arrivée aux États-unis, j’ai rencontré un percussionniste Sierra-Léonais, les gens disaient que nous étions frères. Et pourtant, nous ne nous connaissions pas. Mais lors d’une cérémonie, quand il a commencé à taper le Tam-tam et que j’ai commencé à danser, nous nous comprenions parfaitement. Avec les mimiques que je faisais, tout le public s’est écrié ”ah oui, ils se connaissent, ce sont des frères!”. Voyez-vous?

 

Quel enseignement peut-on tirer de cette anecdote?

C’est juste vous dire que nous ne sommes plus à l’aise et plus respectés qu’avec ce que vient de chez nous. Sinon, est-il possible de compétir avec les Français et Américains sur leur propre culture au point de l’exporter de l’Afrique en Europe et en Amérique sans toutefois daigner exploiter votre réel « Moi » ? L’on ne voit que des vidéos en « playbacks », c’est-à- dire ceux qui font une ou deux chansons pour se montrer à la télévision et non pour chanter. Les danseurs Coupé-Décalé ne peuvent pas mieux faire les acrobaties que les petits américains parce que c’est leur chose. C’est eux qui y ont pensé et l’art créé. Ce genre de danse reflète leurs réalités sociales.

 

Que conseillez-vous aux artistes du Coupé-Décalé?

Je demande donc aux artistes Coupé-Décalé de revenir aux sources. Sur leurs chansons, par exemple, on peut danser du Gbégbé ou tout autre danse africaine, il suffit simplement de le vouloir ou de le penser. C’est dans ce cadre que le Zouglou est, pour moi, la musique faite par les jeunes et qui valorisent mieux l’identité culturelle de la Côte d’Ivoire. Le Zouglou reste une œuvre nationale qui restera dans l’histoire de l’art ivoirien. Il a besoin d’un peu plus de couleur pour mieux s’exporter.

 

Qu’en est-il des autres groupes de jeunes qui font de la danse traditionnelle?

Je regrette qu’avec tous les efforts que nous les devanciers avons faits, que la danse traditionnelle, soit en mon sens, inexistante en Côte d’Ivoire. À part, le village Kiyi de ma sœur Wêre Wêrê Li king et des jeunes gens de Sothéca qui me donnent satisfaction, pour les autres, je reste perplexe. Je pense que les jeunes gens sont plus utilisés pour des voyages, où lors des cérémonies mais après, on les abandonne. Et, ils sont livrés à eux-mêmes. Je constate que l’émission qui faisait la promotion de la danse ”Variétoscope” n’existe plus aujourd’hui. C’est regrettable !

 

Ne pensez-vous pas que c’est le manque de soutien qui fait que les jeunes exerçant dans le domaine ne progressent pas?

Il y a peut être le manque de moyens mais, c’est aussi, et je dirai, un manque de professionnalisme. Ces jeunes ne sont pas encadrés. Pis, ils ont le goût du succès rapide sans toutefois maîtriser leur art. En même temps qu’ils commencent, ils sont obnubilés par les voyages et la gloire qui peuvent s’ensuivre. Ceci dit, ils se font exploiter, abusivement, par des personnes peu soucieuses de leur avenir et qui profitent de leur talent.

 

Quel est votre regard sur la politique culturelle de l’actuel gouvernement?

Je félicite le gouvernement J’ai encore plus d’espoir quand je sais que nous avons désormais des ministres comme celui de la Culture et de la Communication bien jeunes avec l’esprit très ouvert sur ce qui se passe dans le monde et l’esprit sur le développement de leur continent et en particulier leur pays. L’actuel ministre de la culture ( Maurice Bandaman, ndlr), je ne l’ai pas connu avant parce qu’il est un peu plus jeune. Mais, je le sens dévoué et déterminé surtout qu’il est lui-même, un homme de culture ( un écrivain). Donc, il connaît les problèmes et les difficultés des artistes. Mieux, il est toujours à l’écoute des anciens que nous sommes et c’est de bonne augure pour la culture ivoirienne. Mais, il y a beaucoup encore à faire ou à refaire. Néanmoins, je lui donne toute ma confiance et qu’il continue le combat pour ne pas que les Français et les Américains viennent un jour nous réapprendre à danser le Tématé, le Zaouli, le Goli et autres (rire).

 

Marie Rose Guiraud et la politique?

La politique, ce n’est pas mon fort. Et je ne suis pas politicienne. Mais en toute honnêteté, les politiciens et surtout les autorités politiques depuis mes débuts m’ont soutenue. D’ailleurs, c’est le président Houphouët qui a fait de moi, ce que je suis aujourd’hui. C’était un père pour moi. Après, il y a eu le président, Henry Konan Bédié, qui lui aussi m’a prise sous son aile. Il m’a beaucoup aidée. Aujourd’hui, le président Ouattara m’écoute énormément et a beaucoup d’estime pour moi. D’ailleurs, je fais partie des ”doyens” des arts et de la culture, qui perçoivent la pension mensuelle octroyée par le chef d’État. Je suis une femme comblée de joie, et je remercie M. le président Alassane Ouattara pour avoir permis à ses collaborateurs de me rendre de si grands hommages surtout celui de la distinction de Commandeur de l’Ordre National reçue des mains de la grand chancelière, Henriette Dagri Diabaté. Car, pour une artiste de mon âge, la reconnaissance vaut plus que tout l’or du monde. Mes enfants les ‘’Guirivoires’’, mon époux et moi sommes très comblés.

 

A un moment donné de votre carrière, vous avez été contrainte de quitter la Côte d’Ivoire pour les États-unis. Quelles en étaient les raisons?

Les circonstances de mon départ aux USA étaient liées à une maladie. Aujourd’hui, je me porte beaucoup mieux, grâce à Dieu et l’aide des Américains.

 

De quoi souffriez-vous exactement?

En fait, il n’était pas facile de diagnostiquer cette maladie chronique que je traînais depuis l’enfance. Cette maladie s’appelle le Lupus. C’est une maladie qui, si elle-même ne vous tue pas, vous aide à vous tuer vous-même par le suicide, parce qu’elle donne des dépressions très violentes.

Quels sont vos projets immédiats?

Mon plus grand projet en ce moment, c’est terminer le théâtre à L’Edec. Ce projet est celui qui me tient présentement à cœur. Et les démarches sont en cours pour appeler les bonnes volontés à se manifester. Aujourd’hui, vous constatez que la palais de la culture coûte cher pour les spectacles, mais c’est normal. Car, ce sont des privés qui y ont investi leur argent et il faut bien qu’il le récupère. Ce théâtre va permettre de régler un tant soit peu le problème de manque de salles de spectacle. Vous voyez, que les travaux avaient démarré mais c’est mon voyage pour les Usa pour des raisons que j’ai évoquées tantôt, qui a fait que les travaux se sont arrêtés.

 

Pensez-vous continuer le projet?

Oui. Le projet est en cours et va bientôt prendre forme. J’ai passé 40 ans de ma vie à valoriser nos danses et musiques à travers le monde. Mais aujourd’hui, je constate malheureusement que le ”Ballet National” n’existe plus que de nom et qu’il n’y a pas de théâtre et chorale nationaux. C’est dommage ! Mais tant qu’il y aura de la matière grise artistique à l’Insaac, à l’Edec, à l’Istc et partout en Côte d’Ivoire, nous travaillerons. C’est pourquoi, j’ai déjà repris le projet de la formation professionnelle des danses traditionnelles chorégraphiques et leur anthropologie, danse moderne, contemporaine, classique, jazz, théâtre, musique et chant, percussion, arts plastiques et plus à l’Edec.

 

On parle tant d’un certain mystère sur votre vie. Qu’en est-il?

J’ai eu une enfance très difficile. À 9 mois, je suis revenue à la vie après qu’on ait creusé ma tombe et qu’on ait voulu m’enterrer. D’abord, tout bébé, j’étais bercée par la rivale de ma maman qui, elle, était allée chercher de l’eau au marigot. Sur le point de mourir ma belle-mère me serre contre elle. Et je suis restée coincée dans ces bras jusqu’à ce que ma mère revienne du marigot. On m’a crue ainsi morte. C’est lorsqu’on voulait m’enterrer auprès de la tombe de ma belle-mère, trois jours plus tard, que je suis revenue à la vie. Dès lors, mon enfance devient difficile avec les déformations que j’ai eues. Les railleries des amis par-ci par-là. Mais, c’est tout ça qui m’a permis d’être là aujourd’hui. Quand j’en ai pris conscience, j’ai toujours pensé à m’améliorer et je faisais tout.

 

Comme quoi particulièrement?

Par exemple quand on me disait tes pieds ne sont pas droits, je marchais en les redressant. C’est surtout les critiques, les moqueries et railleries qui m’ont encouragée pour que je sois à un tel niveau aujourd’hui. Et les souffrances que j’ai endurées m’ont permis de comprendre les souffrances de ceux qui m’entourent. Et puis, j’ai grandi dans les loges des masques appelés ”Glas”. Là-bas aussi, on m’a inculquée des valeurs sociétales tels que le respect, la morale, les grandes vertus d’ordre existentiel.

 

Croyez-vous vraiment aux pouvoirs des masques avec tout ce qui se dit sur les croyances africaines?

Toutes les négativités qui se disent sur notre culture ne sont pas fondées.

 

Comment gérez-vous le pensionnat?

Tous ces enfants que vous voyez ici, c’est mon mari et moi qui nous en occupons avec le peu d’argent que nous avons. Nous avons actuellement 75 pensionnaires à l’Edec. Nous gérons sans toutefois tendre la main. Voilà une mes filles que vous voyez à mes côtés. Elle est venue de la Suisse où elle vit parce qu’elle a su que j’étais de retour. Elle a grandi en Côte d’Ivoire mais elle est d’origine camerounaise et elle s’appelle Marie-France. Elle dit vouloir reprendre la danse après avoir fini de gérer ses activités. L’Edec appartient à tous.

 

Quels conseils donnez-vous aux parents des enfants qui ont envie de se lancer dans le domaine des arts?

Tous ceux qui ont envie d’apprendre un domaine dans les arts peuvent venir à l’Edec. Je suis la maman de tous les enfants de ce pays et de l’Afrique. C’est pourquoi, je dis que je suis investie d’une mission divine. Et celle-ci consiste à aider ceux qui n’en ont pas avec le peu que j’ai par la grâce de Dieu. Des gens ont essayé à travers la presse d’opposer ma sœur Wêrê-Wêrê Liking et moi. Et pourtant, nous avons les mêmes buts qui sont de faire prospérer l’art et culture africaines.

 

À quand la retraite après 40 ans?

Je suis plutôt prête à commencer ma seconde dimension si Dieu continue à m’apporter son soutien. L’artiste n’a pas de retraite tant qu’il vit il doit apporter sa participation à l’éducation, à la cohésion et à la construction de l’esprit des générations futurs. Au contraire nous sommes comme le vin, nous nous bonifions en prenant de l’âge. Notre sagesse et notre expérience sont des atouts que nous devons inculquer à nos enfants.

 

Entretien réalisé par Cédric ZOHE

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