02042023Headline:

Comment s’aimer pendant 70 ans?

Maurice Lapointe, 95 ans et sa douce Jeannine, 92 ans, ont été surpris par un de leurs petits-enfants, il y a quelque temps, couchés ensemble en cuillère. M. Lapointe avait quelques ennuis de santé, à ce moment-là, et son épouse le veillait et le réchauffait.
Après 70 ans de mariage, les petits bobos ne donnent plus le goût de dormir ensemble au quotidien. Ils ont chacun leur chambre dans la maison centenaire qu’ils habitent toujours depuis 43 ans. Ils sont quand même là l’un pour l’autre, à leur façon. «On s’entraide», dira M. Lapointe.

Après 70 ans de mariage, il prend encore affectueusement la main de sa compagne et son regard sur elle est toujours amoureux, même si l’amour a changé de forme.

Avec sa vue qui a baissé énormément, Jeannine Bourassa-Lapointe, qui voit tout en flou, parle encore de faire ses pâtés à la viande pour Noël, avec un peu d’aide bien sûr. «Elle est bonne cuisinière» tient à souligner son mari. Il n’a d’ailleurs que de bons mots envers celle qui chemine à ses côtés depuis leur rencontre, en 1949.

Le couple ne vit pas seul. Leur fille Chantal a aménagé dans leur maison depuis la pandémie pour les aider. Elle continuera d’y vivre à plein temps jusqu’à ce que ce soit nécessaire. Chantal a pourtant un conjoint, des petits-enfants et une maison à elle, mais ensemble, ils ont convenu que c’était la bonne chose à faire pour ses parents. «Ils nous ont tant donnés», souligne la cadette.

«Ici, c’est une maison familiale», renchérit sa sœur aînée, Gaétane. La porte a toujours été ouverte à tout le monde au point où certains membres de la famille sont venus passer des jours, des semaines et parfois même des mois en visite.

Les yeux du couple brillent en se rappelant les Noëls mémorables où la maison était pleine à craquer de parenté et de cadeaux, et les fêtes qu’ils ont tenues à leur chalet de Saint-Louis-de-France. «Il n’y avait pas de boisson» tient à souligner M. Lapointe.

«Je l’avais bâti moi-même, mon chalet», raconte-t-il.

Il n’y avait qu’un seul revenu qui entrait dans ce ménage et c’était celui de cet ancien mécanicien industriel de la Westinghouse. Le chalet s’est construit, disons, avec beaucoup de patience. Jamais M. Lapointe n’a en effet accepté de s’endetter pour le construire. Parfois, «on ne pouvait acheter qu’une feuille de gyproc à la fois», raconte-t-il en riant. Il fallait respecter le budget.

C’est qu’en 1952, les nouveaux mariés s’étaient endettés pour s’acheter des meubles. Rapidement, ils ont décidé que plus jamais ils n’auraient de dette, quitte à vivre le plus humblement possible. Il n’y a eu qu’une exception et c’est lors de la naissance de leur première fille. Même si M. Lapointe s’est toujours fait un point d’honneur d’avoir de bonnes assurances, l’accouchement n’était pas couvert et dans le temps, le Québec n’offrait pas la gratuité des soins de santé. «Ça avait coûté 100 $. C’était de l’argent dans ce temps-là», raconte Jeannine Lapointe.

On dit que la cause la plus fréquente des divorces n’est pas le sexe, mais l’argent. Or, dès son mariage, Maurice Lapointe a reconnu le travail que son épouse faisait. «Elle prenait soin des enfants et j’avais toujours un bon repas chaud en revenant du travail», souligne-t-il. Il lui versait donc un «salaire» dont elle pouvait disposer à sa guise. «Et c’est moi qui gérais le budget» s’empresse de souligner la maîtresse de maison. «La priorité, c’était toujours de payer ce qu’on devait et de manger», dit-elle.

«Aujourd’hui, c’est compliqué. Les jeunes veulent tout avoir tout de suite», constate-t-elle. Avoir des dettes, fait-elle valoir, c’est s’infliger du stress pour rien.

Ses filles se souviennent que leur mère avait le tour de faire des économies. Beaucoup de provisions étaient achetées lors des rabais à l’épicerie et elle en emmagasinait assez pour passer l’hiver.

Les plats étaient simples. «Il y avait toujours de la soupe avant le repas principal», souligne M. Lapointe. Parfois, quand il y avait vraiment beaucoup de monde dans la maison, il fallait faire des miracles avec rien. Une livre de bœuf haché noyée dans un immense chaudron de fricassée, ça ne faisait pas beaucoup de viande au pouce carré dans l’assiette. «Ça donnait surtout du goût», souligne Mme Lapointe qui rit bien de la chose aujourd’hui.

Souvent, on voit des couples apparemment solides éclater après avoir vécu un gros drame. Or, ces parents de trois enfants ont su résister à l’épreuve de perdre leur seul fils, Marcel, du cancer en 2015. Puis, en 2020, le bonheur qu’ils avaient d’être entourés par les nombreux membres de leur famille élargie a été brusquement interrompu par les mesures sanitaires contre la COVID-19.

Avec l’inflation qui vient s’ajouter sur le tas, Jeannine Lapointe trouve que «c’est pire que ce qui s’était passé lors de la guerre de 39-45» qu’elle a connue à l’adolescence.

La vie a ses hauts et ses bas, mais les Lapointe, fiers de leurs six petits-enfants et de leurs dix arrière-petits-enfants, assurent que ce qui leur a permis de continuer à s’aimer pendant 70 ans, c’est la politesse et le respect mutuel. «On ne s’est jamais crié après», insiste Mme Lapointe, ce que confirme son mari et «je ne l’ai jamais attachée non plus», ajoute-t-il.

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