10222018Headline:

Que reste-t-il du “Hakilisso”, 16 ans après la mort de son dépositaire, l’artiste Tangara Speed Ghoda ? C’est la question que nombre d’artiste se posent.

Que reste-t-il du ‘’Hakilisso’’, 16 ans après la mort de son dépositaire, l’artiste Tangara Speed Ghoda ? C’est la question que nombre d’inconditionnels de l’artiste se posent. Une incursion, à Abobo, précisément dans l’antre de cet atypique reggaeman, nous a permis de faire l’amer constat de ce qui pourrait être considéré comme la double mort du père de ce mythique temple du savoir et d’expression musicale.

Samedi 28 juillet 2018. Il est 10h24, à Abobo, une commune populaire de la ville d’Abidjan qui grouille de monde en cette heure où le ciel affiche une couleur bleue turquoise. Un beau temps qui donne de l’entrain des grands jours aux chauffeurs de gbaka, de taxi-compteur et de wôrô-wôrô, sans oublier la nuée d’apprentis et coxers. Juste un détour dans cette gare jouxtant les locaux de la mairie d’Abobo, que nous empruntons un taxi communal pour Sagbé Palmeraie. Un sous-quartier de cette commune où se trouve le domicile familial des Tangara. En moins d’une demi-heure, nous voilà dans cette habitation située derrière la célèbre mosquée Adja Matenin, à plus de 100m de l’autoroute. Le spectre des enfants en conflit avec la loi plane. Dans cette atmosphère glauque où inquiétudes du lendemain se disputent avec difficultés pour la quête de la pitance quotidienne, nous sommes instruits du passage, la veille, en cet endroit, de ceux qui sont trivialement appelés ‘’microbes’’. Le silence de cimetière qui y règne, n’est pas non plus fait pour arranger les choses. Qu’à cela ne tienne ! Ce ‘’pèlerinage’’ dans le mythique temple des arts qui a fait la renommée de la cité d’Abobo, est un impératif pour nous. Toutefois, il faut tout un art de funambule voire de trapéziste pour arpenter couloirs et autres voies escarpées. Tant bien que mal, nous finissons par arriver dans la cour de la famille Tangara.

Une modeste cour qui abritait naguère plusieurs habitations avec le fameux et grand espace baptisé le ‘’Hakilisso’’, vocable malinké signifiant étymologiquement ‘’maison du savoir’’. Cet espace que Tangara Speed Ghôda utilisait pour ses différentes répétitions a bien changé. Un regard furtif laisse percevoir des maisons défraîchies. Quid du ‘’Hakilisso’’ de Tangara Speed Ghôda? Une chose est sûre, cette tribune d’expression ne relève désormais que d’un vieux souvenir. D’autant plus que l’espace a complètement disparu. Pis, il a été purement et simplement utilisé pour la construction d’une habitation. Modibo Tangara, le frère cadet de Tangara Speed Ghôda qui nous reçoit, en est plus que triste. L’homme ne tardera pas à notre rencontre, de sacrifier au rituel des salutations et autres salamalecs dans une ambiance conviviale. Avant de passer à la conversation. «Le Hakilisso n’existe plus. Il a été rasé et récupéré pour construire une maison », confie-t-il, la mort dans l’âme, non sans rappeler avec un air de nostalgie les temps forts où l’espace accueillait des célébrités d’ici et d’ailleurs dont Kajeem, Jim Kamson et Tiken Jah Fakoly.

En ce qui concerne le parcours de l’artiste, son frère se souvient de ce môme très attachant né en 1962 à Bouaké, plus précisément à Koko d’une mère Baoulé du nom de Zagbo Agoh et d’un père malien Adama Tangara, décédé au Gabon. « Oumar (Son nom à l’état civil) a connu une enfance difficile, car il a arrêté tôt les études pour se retrouver dans les rues et le ghetto. Mais comme il aimait Bruce Lee, il a voulu lui ressembler en s’adonnant aux arts martiaux. C’est également à partir de là qu’il embrassera la musique », raconte Modibo Tangara. Puis de revenir sur la vie de famille de son frère.

A l’en croire, Tangara Speed Ghôda était père de 6 enfant dont 5 filles. « Sa fille Ami est malheureusement décédée 40 jours après son père. Kadi est actuellement à Paris. Nadia, elle vit au Ghana. Indigo, la dernière, est une métisse vivant avec sa mère en France », révèle-t-il, non sans laisser entendre qu’une autre dont l’identité reste méconnue, vivrait au Bénin. Relativement au seul garçon de la famille, notre interlocuteur informe qu’il se nomme Mohamed Tangara et travaille à Azaguié. «C’était un père attentionné et très affectueux. Il faisait chaque jour le petit-déjeuner pour ses enfants. Il avait un amour fou pour sa famille, raison pour laquelle il ne l’a jamais abandonnée dans ses heures de gloire.Et cet amour était partagé », reconnaît-il, tout en instruisant sur le fait qu’il était issu d’une grande famille, avec un père polygame et des frères et sœurs aussi bien en Côte d’Ivoire qu’au Mali et au Gabon. Et de préciser :«Malgré ce fait, Oumar était toujours en contact avec chaque membre de la famille ».

Le grand choc de sa vie. Ce serait un truisme de dire que la vie de Tangara Speed Ghôda n’a pas été un long fleuve tranquille. A preuve, la fournée de coups durs et autres infortunes qui ont, de manière récurrente rythmé, son parcours, en est l’illustration parfaite. D’ailleurs, la mort brusque de son épouse Ba Adjaratou reste l’un des sombres moments de sa vie. Selon son frère Tangara Modibo, le décès de celle avec qui il a partagé ses temps de braises, l’a énormément affecté. «Oumar a beaucoup souffert de la mort de Ba Adjaratou avec qui il a eu 2 enfants », regrette-t-il.

Toutefois, Modiba se félicite qu’en dépit de toutes les épreuves, Tangara ait trouvé en Dieu un levain et un stimulus. « Mon frère avait une grande foi en Allah. C’était un musulman pieux qui ne transigeait jamais avec ses prières. Vraiment, il était unique et d’une générosité et simplicité légendaires. Je dirai qu’il était le fruit d’Allah et le Cosim le lui a reconnu. Mieux, l’imam Cissé Djiguiba n’avait pas manqué de saluer sa mémoire pour ses messages de promotion des valeurs de l’Islam à travers sa musique», avoue-t-il.

Sur les projets qui taraudaient l’esprit de Tangara Speed Ghôda, son frère se convainc que l’accomplissement à l’âge de 40 ans, du pèlerinage la Mecque, restait sa préoccupation majeure. « Malheureusement, la même année où il a eu ses 40 ans, il a rendu l’âme », déplore Modibo, avant de révéler : « Pendant deux ans, il a énormément souffert du mal qui le rongeait mais il est resté digne dans la douleur jusqu’à ce que Dieu le rappelle à lui». Sans occulter d’évoquer la construction d’une ferme écologique, cet autre grand projet auquel l’artiste tenait tant. Des explications livrées par Modibo, il revient que l’artiste et ses frères disposaient de plus de 200 hectares de terres, à Béoumi, entre deux villages. Des terres acquises comme part d’héritage selon les dispositions prescrites par le matriarcat. Tangara Speed Ghôda voulait, selon Modibo, réaliser un ‘’jardin bio’’ où il planterait toutes sortes d’arbres. Et d’ajouter qu’il voulait également y créer un orphelinat et une ferme avec des espèces de volailles qu’il élèverait de façon traditionnelle. « Il avait même trouvé un partenaire et les engins étaient arrivés à Abidjan. Mais la crise de 2002 et son décès ont mis fin au projet », se désolé-t-il, sans toutefois en appeler aux bonnes volontés pour matérialiser cet immense projet de manière collégiale, avec les enfants de l’artiste.

Autres témoignages recueillis sur place, celui du beau-frère du reggaeman ivoirien, Monsieur Diaby (époux de sa sœur Aminata). Lui se souvient d’un homme affable, qui se souciait des autres et préférait donner tout ce qu’il a pour voir son prochain heureux. «C’était un homme intelligent qui se cultivait beaucoup. Tangara lisait beaucoup. Et le plus étonnant, c’est qu’il pouvait lire un livre de 300 pages et te l’expliquer des mois après avec précision», rappelle Diaby, avec un air de regret. Aussi est-il revenu sur la polémique née suite à la sortie de sa chanson à controverse ‘’Crucifix’’, extraite de l’album ‘’Showbiz ti réquin’’, sorti en 1992. «Tangara n’a point blasphémé. Malgré les critiques dont il a été victime, il est resté intransigeant en défendant l’unicité de Dieu et le monothéisme pur comme écrit dans le Saint coran », clarifie-t-il.

Sur ces propos, nous prenons congé de nos hôtes, non sans faire un détour sur un terrain de la Ran, désormais aménagé comme un terrain de football baptisé du nom de l’iconoclaste artiste Tangara Speed Goda. Où des enfants prennent du plaisir en se vautrant dans la poussière. « Cet espace est devenu un terrain de foot grâce au vieux père Tangara. Il intervenait toujours lorsque les gens de la Ran nous y défendaient », se remémore Touré Mamadou, un des nombreux jeunes qui y pratiquent le sport. Avant de conclure : «Tangara, en plus de sa générosité, était le “gendarme” de tous. Il veillait à ce qu’il n’y est ni injustice ni vol, encore moins des agressions au quartier. A chaque dérapage, il intervenait pour mettre de l’ordre à travers le dialogue. C’est vrai que les gens le trouvaient bizarre, mais nous le trouvions plutôt sympathique ». Un capital sympathie dont jouissait l’artiste auprès de personnes âgées et de nombreux jeunes au nombre desquels figure Kouakou, mécanicien de son état, chez qui nous ferons notre pied à terre.

Le ‘’Radical sound’’ en toute révolution

En trois albums ‘’Showbiz ti réquin’’, ‘’Temps et lumière’’ et ‘’Esprits’’, sortis respectivement en 1992, 1997 et 2000, Tangara Speed Ghôda aura achevé de convaincre sur son talent. A travers cette musique éclectique où fusionnent reggae, jazz, pop, rock et afro beat. Un savant mélange de sons, de mélodies et de rythmes qui a autant fait des émules en Côte d’Ivoire qu’à l’international. « Je chante comme personne. Je chante moi-même. Ma musique est le reflet de ce petit oiseau perché sur un bananier derrière ma maison dont les cris me parlent », s’évertuait à rappeler Tangara Speed Ghôda, le fondateur du ‘’Radical sound’’, non sans se réjouir de l’intérêt des artistes reggae à s’approprier cette vision artistique. Un mouvement artistique d’éveil et de conscientisation sur les maux minant le continent africain voire le monde qui a fait des émules. En somme, la musique faite par Tangara Speed Ghôda se déclinait comme une catharsis aux vilenies de la société afin de donner un visage humain au monde.

Artiste avant-gardiste

Tangara Speed Ghôda n’était pas un artiste ordinaire. Sa musique qui portait un voile de mystères rompait avec la monotonie. En quête perpétuelle de savoir, ce reggaeman atypique avait un jeu de scène dont lui seul possédait le secret. Maître du ‘’Hakilisso’’, il a laissé trois albums d’anthologie en héritage. A savoir Showbiz ti réquin’’, ‘’Temps et lumière’’ et ‘’Esprits’’. Victime d’un malaise alors qu’il est en concert en Allemagne, Tangara Speed Ghôda avait lutté durant 22 mois contre un mal qui le rongeait, avant de sombrer dans le coma puis de rendre l’âme le dimanche 2 juin 2002, à Abidjan. Pourtant, rien ne présageait un tel destin pour celui qui a fourbi ses armes avec un petit groupe du nom de “Kita”. Déterminé à faire de sa passion une profession, il se met au service du groupe Woya du multicarte producteur et ingénieur culturel, François Konian. L’installation des appareils de sonorisation lui permet de jouer 2 titres à chaque fin de spectacle. Jusqu’au jour où Séry Sylvain s’engage à le produire. Un coup d’essai vite devenu un coup de maître surtout à cause de sa chanson ‘’Crucifix’’. Un titre à polémique qui instruisait sur la crucifixion de Jésus-Christ, selon l’Islam.

DIARRA Tiémoko

afrikmag.com

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