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Sénégal : le portraitiste d’Obama expose les artistes de Black Roch pour la biennale de Dakar

Dans le grand jardin de la Maison de la culture Douta Seck, chacun se presse pour pouvoir lui parler, prendre un selfie avec lui. Vêtu d’un costume mordoré, le peintre américain d’origine nigériane Kehinde Wiley est, pour un temps, la star de la soirée. Fondateur de la résidence d’artistes Black Rock, il s’est rendu célèbre en faisant le portrait de Barack Obama. Mais, bientôt, c’est au tour de la trentaine d’artistes venus spécialement pour l’occasion et aux œuvres exposées, de prendre la lumière. Plus tôt ce matin du 20 mai, Georgia Harrell, la directrice générale du Studio Kehinde Wiley, l’assurait : « Wiley a été très clair. Cette soirée n’est pas la sienne, mais celle des artistes. »

Trois ans après son ouverture, Black Rock présente, depuis ce 20 mai, une exposition collective et multidisciplinaire qui réunit la quarantaine d’artistes passés entre ses murs. Dans le salon de la luxueuse demeure du quartier du Virage, où les artistes sont accueillis, Kehinde Wiley, confortablement installé dans un canapé qui fait face à la mer, se félicite : « La Biennale de Dakar nous donne enfin l’occasion de présenter le travail des résidents et des artisans locaux qui ont participé à l’expérience. Il n’y a pas de thème à cette exposition ni de rapport entre les œuvres, si ce n’est leur qualité », précise-t-il.

Après une première partie de soirée réservée à des invités triés sur le volet, la Maison de la culture Douta Seck a ouvert ses portes au public à partir de 20 heures, conviant également des artistes africains et des restaurateurs locaux. L’exposition restera ouverte jusqu’au 21 juin, date de la fin de la Biennale de Dakar. « De nombreuses personnes nous ont dit : “Ce soir, c’est votre vraie inauguration”. Enfin nous pouvons montrer ce qu’il se passe dans la résidence, la diversité et la richesse des artistes que nous avons reçus », se félicite Kewe Lo, la directrice de Black Rock à Dakar.

Rigoureusement sélectionnés, les artistes ont tous séjourné de un à trois mois au sein du centre artistique, chouchoutés dans le cocon de la résidence, que Kehinde Wiley appelle « mon sanctuaire ». Le temps de la Biennale, l’équipe de Black Rock s’est toutefois éloignée de cette somptueuse maison en bord de mer. C’est en plein cœur de la Médina de Dakar que la résidence a pris ses quartiers, au sein de la Maison culturelle Douta Seck, un lieu unique de la capitale, qui s’étend sur 15 000 m2 et qui a été entièrement réhabilité pour l’occasion.

« Nous avions organisé un premier événement ici, en octobre 2021 : Nu Dadje (« On se retrouve »). L’idée était de créer un moment interactif avec le public, et d’encourager les artistes sénégalais à candidater à la résidence, raconte Kewe Lo. Une énergie spéciale circulait ce jour-là. Nous avons alors réalisé que nous pouvions créer quelque chose de magique. Le centre est situé dans un quartier vibrant, traversé par une forte dynamique artistique et culturelle. Nous espérons que ce partenariat pourra bénéficier aux communautés avoisinantes et permettra au Centre de renouveler son offre culturelle. »

Cheikh Ndiaye, le directeur de l’établissement, se réjouit lui aussi de ce « partenariat gagnant-gagnant » établi entre Douta Seck et Black Rock. La convention signée entre les deux structures a permis à la résidence de s’installer l’espace d’un mois dans la maison de la culture, en échange d’une rénovation des lieux. La principale salle d’exposition, qui peut accueillir jusqu’à huit cents personnes, condamnée depuis le Festival mondial des arts nègres de 2010, a notamment été totalement remise en état. Une chance immense pour cet espace de diffusion culturelle, qui s’efforce de proposer des événements gratuits aux Dakarois. « Cette convention peut apporter beaucoup. Pas seulement à la Maison de la culture, mais à toute la communauté artistique, qui pourrait bénéficier de cet espace vaste et accessible », observe Cheikh Ndiaye, qui espère faire connaître le lieu aux Dakarois. Un partenariat à long terme est en cours de discussion entre les deux structures.

« Nous réfléchissons aussi à être davantage qu’une résidence : un véritable lieu d’échange et de pédagogie », ajoute Kewe Lo. Outre les artistes présentés dans le cadre de l’exposition, neuf artisans sénégalais – pêcheurs, potiers, forgerons… – ont participé à l’événement. Chaperonnés par l’artiste plasticien Serigne Mbaye Camara, ils ont été invités à « transcender leur savoir-faire afin de l’intégrer dans une pratique artistique ». Une manière de mettre à l’honneur leur activité, dont les artistes en résidence ont pu bénéficier lors de leurs passages à Dakar.

Plus qu’une résidence, Black Rock se veut aussi un laboratoire de réflexion artistique. « En tant qu’étudiant, j’ai moi-même beaucoup plus appris de mes collègues que de mes professeurs. Je veux que les résidents puissent s’inspirer les uns des autres, comme des couteaux s’aiguisant mutuellement », glisse Kehinde Wiley. Il en est ainsi de Hilary Balu, un Congolais qui a passé un mois à Black Rock. Au centre de la principale salle d’exposition trône son œuvre, réalisée spécialement pour l’exposition collective. Une intrigante statue en sucre, qui représente le tombeau des rois du Congo. « Mon travail consiste à décrypter et à déconstruire la mémoire de mon pays, et à comprendre comment le Congo est connecté au monde, explique l’artiste. Au sein de Black Rock, où sont passés de nombreux artistes venant des États-Unis ou d’Europe, j’ai pu observer le regard des Occidentaux, la manière dont ils interagissent et créent des liens. »

Il en va de même pour la Nigériane Tyna Adebowale. Son œuvre en acrylique, As it was, as it is, s’inspire de l’histoire de la résistante casamançaise Aline Sitoé Diatta, et de discussions engagées avec des artistes rencontrés à Dakar. Fascinée par les contes et la tradition orale, la peintre nigériane a reproduit en image sa propre version de l’histoire de la résistante. « J’aime que les artistes bâtissent une communauté, et c’est que Kehinde Wiley a réussi à faire à Dakar. C’est toute la force de Black Rock », conclut-elle.

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