10252020Headline:

20 décembre 1972 : Il y’a 42 ans, 16 rugbymen dévorent leurs compagnons pour rester en vie

20-decembre-1972-16-rugbymen-devorent-leurs-compagnons

Soixante douze jours après le crash de leur avion en montagne, les survivants de l’équipe de Montevidéo sont retrouvés.

Depuis dix jours, Nando et Roberto taillent leur chemin dans la neige à la recherche de secours. Depuis dix jours, ils ont abandonné les quatorze autres survivants du crash – survenu le 13 octobre précédent – de l’avion transportant les membres de l’équipe de rugby de Montevideo et leurs proches. C’est que les survivants n’en peuvent plus d’attendre des secours qui ne viennent pas. Ils n’en peuvent plus de se nourrir de viande matin, midi et soir. Un jour, ils se partagent un bras, le lendemain, une cuisse, ou encore des côtes. Bouffer leurs copains morts les uns après les autres, ce n’est pas une vie ! Voilà pourquoi Nando, de son vrai nom Fernando Parrado, et Roberto Canessa ont pris le risque de descendre dans la vallée. Animés par un phénoménal instinct de survie, les deux rugbymen franchissent des obstacles normalement infranchissables pour les deux débris physiques qu’ils sont devenus. Ils ne possèdent aucun équipement de montagne, aucun vêtement chaud, rien à manger, sinon cette fameuse chair humaine découpée sur leurs camarades morts et transportée dans des chaussettes.

Nando et Roberto survivent aux nuits glacées en se glissant dans un sac de couchage confectionné avec de l’isolant arraché aux débris de l’avion. Le 20 décembre 1972, après avoir parcouru 110 kilomètres, Roberto, 19 ans, croit apercevoir un homme à cheval de l’autre côté d’un torrent. Il hurle à Nando, 23 ans, en train de ramasser du bois pour allumer un feu, de venir. Tous deux écarquillent les yeux, mais n’aperçoivent plus rien.

Roberto a-t-il été victime d’une illusion ? Non. Il y a bien trois hommes à cheval. Ils ont réussi ! Les deux miraculés du crash gesticulent, crient pour attirer l’attention. Enfin, les trois cavaliers s’arrêtent, médusés. Qui peuvent bien être ces deux loques humaines qui gesticulent ainsi ? Ils s’arrêtent, s’approchent, tendent l’oreille, mais le bruit du torrent couvre les voix. La nuit tombe, il faut s’abriter. L’un des hommes à cheval, Sergio Catalàn, crie : “À demain !”

Le lendemain, Sergio revient, leur jette des tranches de pain par-dessus le torrent, que Nando et Roberto avalent goulûment. Il fait passer aussi un stylo et une feuille de papier autour d’un caillou. Nando s’en saisit, écrit que leur avion s’est écrasé en montagne, qu’ils ont abandonné des compagnons vivants et qu’ils ont besoin d’aide. En lisant les quelques mots tracés à la hâte, Sergio se rappelle avoir entendu parler d’un avion disparu avec une équipe de rugby à bord. Tout le monde les croyait morts depuis longtemps. Aussitôt, Catalàn fait signe aux deux rescapés qu’il va chercher du secours dans la vallée. La nouvelle de la découverte de survivants est transmise à San Fernando, et de là à la capitale Santiago. Les secours s’organisent immédiatement. Le calvaire des seize survivants du Fairchild FH-227 D prend fin après 72 jours de souffrances.

L’avion heurte un premier pic

La tragédie commence donc le 13 octobre 1972, quand l’équipe uruguayenne du Old Christians Club Rugby de Montevideo embarque à bord d’un avion de location pour se rendre à Santiago du Chili où elle doit affronter l’équipe locale. Personne, parmi les quarante passagers, ne se doute qu’ils s’apprêtent à jouer le match de leur vie.

Le temps est tellement pourri ce jour-là que le commandant de bord renonce à franchir les Andes. Il préfère atterrir à Mendoza, en Argentine, pour attendre le retour d’une météo plus clémente. Une éclaircie se dessine dans l’après-midi, l’avion reprend l’air. Après avoir longé les Andes, le pilote décide de franchir le col de Curicó, même si la visibilité est mauvaise. Il doit se fier à ses instruments. Estimant avoir passé le col, le commandant de bord fait perdre de l’altitude au Fairchild. Seulement, il a oublié de prendre en compte le vent violent qui souffle en sens inverse. L’avion n’a pas encore franchi totalement le col. Il heurte un premier pic qui arrache l’aile droite. Il heurte un deuxième pic qui arrache l’aile gauche.

À l’intérieur de la cabine, c’est la panique, des hurlements, les premiers morts. Le fuselage poursuit son vol quelques dizaines de mètres avant de percuter une pente neigeuse, où il glisse avant de s’immobiliser dans la neige. Un silence de mort règne à bord. Douze passagers sont morts, dont Xenia, la mère de Nando qui l’accompagnait. De même que le pilote et le copilote. De nombreux blessés meurent dans les jours qui suivent.

Les membres de l’équipe ont beau être de rudes gaillards, rien ne les a préparés à affronter un terrain gelé. Même Sébastien Chabal semble effrayé par les conditions de jeu… La plupart, vivant en bord de mer, n’ont jamais vu de montagnes et encore moins la neige. Ils n’ont aucun vêtement chaud et presque rien à manger, sinon quelques barres chocolatées, des biscuits et un peu de vin. Pour l’eau, ils font fondre de la neige sur des plaques métalliques arrachées au siège et qu’ils exposent au soleil.

Ils ont terriblement faim

Malgré le sévère rationnement, la nourriture disparaît rapidement. Autour d’eux, il n’y a que des rochers et de la neige. Aucune végétation, aucun animal à manger. “Nous parcourions le fuselage à la recherche de la moindre miette, de quelque chose à manger. Nous avons essayé de manger les bandes de cuir arrachées à nos bagages, même si nous savions que les produits chimiques avec lesquels elles avaient été traitées nous feraient plus de mal que de bien. Nous avons déchiré les coussins dans l’espoir d’y trouver de la paille, mais nous n’y avons trouvé que de la mousse de rembourrage non comestible”, raconte Parrado.

La plupart du temps, les naufragés restent dans la carlingue pour se protéger du vent glacé. Ils attendent les secours, mais la carlingue blanche de l’avion est invisible sur la neige. Les hélicoptères envoyés à leur recherche ne les repèrent pas. Les survivants possèdent un petit poste de radio. Le désespoir les gagne affreusement quand ils apprennent l’abandon des recherches, le onzième jour. On les croit tous morts. Ils éclatent en sanglots, se mettent à prier. Seul Parrado garde son calme, il espère toujours.

Le 29 octobre, une avalanche recouvre l’avion dans la nuit. Les rescapés sont pris au piège sous plusieurs mètres de neige. Ils étouffent. Le calvaire dure trois jours, jusqu’au moment où Parrado, toujours lui, parvient à percer la neige avec une longue tige d’acier, pour que l’air pénètre dans l’espace confiné. Les naufragés parviennent enfin à creuser un tunnel jusqu’à l’air libre. Ils se comptent. Huit de leurs compagnons, dont la dernière femme, sont morts dans l’avalanche.

Manger de la chair humaine

S’ils ne veulent pas tous périr les uns après les autres, il n’y a qu’une chose à faire : avaler cette viande congelée qui les entoure. Ils ne disent pas “chair humaine”, mais “viande”. Ils sont tous catholiques, aussi devenir cannibale est une horreur pour eux. Seul Sébastien Chabal se pourlèche les babines… Parrado suggère de commencer par le pilote, qu’ils connaissent moins. Les survivants s’emparent de gros éclats de verre provenant des hublots pour trancher des steaks dans les corps de l’équipage. Malgré leur faim, certains refusent de toucher à de pareils mets, mais ils craquent vite. L’instinct de survie prime les convenances. Seul le corps de Geneviève de Fontenay est épargné, car la viande est trop coriace…

“Je sentais bien que je profitais de mes amis morts. Mais alors je pensais : si je meurs, j’aimerais avoir donné mon corps pour d’autres personnes, explique Roberto. C’était une source de protéines et de graisse – la seule source dont nous disposions. Mais c’était répugnant. À travers le regard de notre société civilisée, c’était une décision répugnante… Ma dignité était au ras du sol en ayant arraché un morceau de mon ami et en l’ayant mangé avec la volonté de survivre. Et, à ce moment, je me suis dit : est-ce préférable de mourir ? C’est alors que j’ai pensé à ma mère et que j’ai décidé de faire de mon mieux pour m’en tirer et la voir. J’ai avalé une bouchée, et c’était un immense effort, après quoi rien ne s’est produit.” Parrado ajoute : “Je compare cela à une transfusion ou à un don d’organes.” Néanmoins, il demande à ses amis d’épargner sa mère et sa soeur morte de ses blessures plusieurs jours après le crash.

Manger les copains morts n’offre qu’un maigre répit. Tous les survivants en sont bien conscients. Bientôt, le congélateur sera vide. Puisqu’on les a oubliés, il faut absolument envoyer les plus solides d’entre eux chercher du secours. Ils pensent, à tort, ne pas être loin de la cité de Curicó. Quelques-uns explorent les alentours, mais ils sont bien trop faibles pour s’éloigner. Ils souffrent du froid, de la faim, de déshydratation et même du mal de l’altitude. La plupart sont rendus à moitié aveugles par l’éclat de la neige.

Température à – 40 °C

Mais Parrado et Canessa (étudiant en médecine) sont volontaires pour tenter l’aventure. Ils parviennent à convaincre également Numa Turcatti et Antonio Vizintin. Tous les quatre se préparent durant plusieurs jours. Leurs camarades leur cèdent une partie de leur nourriture pour qu’ils prennent des forces. Ils sont dispensés des corvées. On leur donne les vêtements les plus chauds. Le départ est donné. Après plusieurs heures de route, ils tombent sur la queue de l’avion avec plusieurs valises éparpillées tout autour. Ils s’abritent dans l’épave pour la nuit avant de repartir le lendemain. Durant la deuxième nuit, ils croient mourir à cause du froid qui tombe au-dessous de – 40 °C. Il leur faut faire demi-tour. Pourtant, ils n’abandonnent pas.

De retour dans la carlingue, ils se fabriquent un grand sac de couchage pour trois avec l’isolant de l’avion. Le 12 décembre, Parrado, Canessa et Vizintin partent à l’assaut de la montagne devant eux. C’est Parrado, le plus costaud, le plus volontaire, qui prend la tête. Il est le premier à atteindre le sommet (4 650 mètres), le troisième jour de l’escalade. Immense déception, il espérait découvrir une présence humaine. Il ne voit rien que des montagnes et de la neige. Mais il refuse de perdre espoir. Vizintin est renvoyé à l’avion pour économiser leurs maigres provisions : des chaussettes remplies de viande humaine.

Délivrance

Nando et Roberto reprennent la route, seuls. Durant une semaine, ils se traînent dans le désert glacé, accomplissant un exploit même pour des montagnards bien nourris et bien équipés. Ils finissent par rejoindre le río Azufre au fond d’une vallée. Finalement, Canessa aperçoit un homme à cheval : Sergio Catalàn. Le lendemain soir, la nouvelle de l’existence de survivants atteint la capitale. Toutes les radios relaient l’information.

Les premiers à apprécier la nouvelle sont bien entendu les miraculés eux-mêmes quand ils entendent sur leur petit poste que leurs deux camarades ont réussi leur mission. Ils hurlent de joie, ils chantent, ils prient, ils s’étreignent. Ils se ruent hors de la carlingue. “Puta ! Puta ! Puta !” Ils vont vivre. Mais ils pensent également à leurs compagnons morts. Ils pensent également à ce qu’ils vont raconter au monde entier. Comment avouer qu’ils ont survécu en mangeant leurs amis ?

Le 22 décembre au matin, deux hélicoptères quittent la capitale, embarquent au passage Parrado, qui les guide jusqu’à la carcasse de l’avion. Intense émotion des naufragés. Après les premières étreintes, les sauveteurs interrogent. Comment ont-ils pu survivre ? Qu’ont-ils mangé ? Les rescapés se regardent, gênés. Du fromage qu’ils avaient avec eux, lâche l’un. Les secouristes n’insistent pas. Les rescapés avaient décidé de rester évasifs, pour ne confier les détails de leur survie qu’à leurs familles. Ils ont rassemblé les restes de leurs camarades pour essayer de les reconstituer. Plus tard, les sauveteurs reviendront avec un prêtre afin de les enterrer sur place.

Les deux hélicoptères embarquent la moitié des rescapés. Les autres passent une dernière nuit sur place. Au total, il y a seize survivants. Juste encore de quoi bâtir une équipe de rugby avec un remplaçant.

Le titre est de la rédaction

lepoint.fr

Comments

comments

What Next?

Recent Articles

3 Responses to "20 décembre 1972 : Il y’a 42 ans, 16 rugbymen dévorent leurs compagnons pour rester en vie"

  1. I waas able to find good info from your content.

  2. Good post. I learn something totally new and challenging on sites I stumbleupon every day.
    It’s always exciting to read through articles from other authors
    and practice a little something from other web sites.

  3. hi!,I really like your writing so much! proportion we be in contact
    extra approximately your article on AOL? I need a specialst on this house to resolve my
    problem. Maybe that’s you! Taking a look forward to peer you.