05262022Headline:

Algérie : l’allocation chômage, mesure-phare de Tebboune, entre en œuvre

Pour les autorités, il s’agit d’accorder aux primo-demandeurs d’emploi un revenu « pour subvenir aux besoins de base ». Mais la mise en place de cette mesure interroge, d’autant que le champ d’application pourrait se révéler nettement plus large que prévu par le chef de l’État.

C’est l’une des mesures sociales les plus ambitieuses du président algérien Abdelmadjid Tebboune depuis son accès chahuté au pouvoir en décembre 2019. Prévu dans la loi de finances 2022, le nouveau dispositif d’allocation chômage a été mis en œuvre ce 25 février. Il est destiné aux primo-demandeurs d’emploi (ceux n’ayant encore jamais travaillé) âgés entre 19 et 40 ans.

Les candidats à cette allocation d’un montant de 13 000 dinars par mois (soit environ 82 euros) doivent être inscrits auprès de l’Agence nationale de l’emploi (Anem) avant de postuler sur une plateforme numérique dédiée (minha.anem.dz). Ils seront par la suite convoqués à un rendez-vous à l’antenne locale de l’Anem proche de leur lieu de résidence afin de finaliser leur inscription.

Pour bénéficier de cette allocation, qui ouvre également droit à une couverture sociale, les postulants doivent répondre à un certain nombre de conditions, énumérées dans le décret exécutif d’application publié dans le Journal officiel du 17 février. À savoir, notamment, être enregistré auprès des services de l’Anem depuis au moins six mois, ne justifier d’aucun revenu ou aide sociale, ne pas suivre de cursus dans un établissement d’enseignement supérieur ou de formation professionnelle.

En contrepartie, le bénéficiaire s’engage à se présenter chaque mois au bureau d’emploi dont il dépend pour une nouvelle validation de son inscription, et à ne pas rejeter deux offres d’emploi correspondant à ses qualifications ni refuser une formation « visant à améliorer son employabilité », selon l’article 4 du décret d’application. Auquel cas, le versement de l’allocation sera suspendu.

La mesure vise à soulager une frange de la population précaire, acculée par une flambée des prix sans précédent. L’Algérie a clôturé l’année 2021 avec un taux d’inflation supérieur à 6 % selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI). Un record dans un pays où ce taux oscillait jusque-là entre 3 % et 4 %. Et la tendance inflationniste n’est pas près de s’estomper, d’après l’institution. « L’urgence de la situation économique, avec l’explosion des prix des biens de première nécessité ces derniers mois, a poussé les pouvoirs publics à agir », estime Habib Si Ali, consultant en droit du travail et ressources humaines.

Si cette nouvelle allocation chômage a rencontré un vif écho, les modalités de sa mise en œuvre font débat, à commencer par le nombre de concernés. Lors d’un entretien télévisé retransmis le 15 février, Abdelmadjid Tebboune a parlé de 620 000 potentiels bénéficiaires. Une estimation en deçà de la réalité, pointent plusieurs experts du marché de l’emploi. Le pays comptait plus de 1,5 million d’inactifs dont près de la moitié avaient moins de 30 ans, en 2019, selon le dernier rapport de l’Office national des statistiques (ONS). Mais ce chiffre ne prend pas en compte les répercussions du ralentissement de l’activité ces trois dernières années ni l’impact de la pandémie sur le marché de l’emploi.

« Depuis l’annonce de la mesure, on remarque une grande affluence vers les bureaux de l’Anem. Beaucoup de gens qui n’avaient jusqu’ici jamais entrepris de démarches et étaient restés en dehors des radars sont en train de se déclarer. Il faut donc s’attendre à un nombre de candidats à l’allocation chômage plus élevé que celui annoncé », considère Habib Si Ali, pour qui le dispositif pourrait évoluer : « C’est la première fois que le pays expérimente un tel outil. Des aménagements pourraient être apportés au fur et à mesure. »

Le financement de cette politique sociale soulève également des questions sur la capacité du pays à la maintenir, alors que l’Algérie est en proie à une crise économique et financière aiguë. Malgré une hausse des recettes fiscales tirées des hydrocarbures, portées par une récente embellie sur les cours pétroliers, le déficit budgétaire s’élève encore à 10 % du PIB et la dette publique avoisine 60 % du PIB.

Interrogés sur le coût de cette directive, les décideurs bottent en touche. La loi de finance 2022 n’indique d’ailleurs pas le montant alloué à cette dépense. Le texte précise seulement l’ouverture dans les comptes spéciaux du Trésor d’un « fonds national d’allocation chômage », dont les recettes sont assurées par les « subventions de l’État »

Si les dirigeants algériens profitent d’une conjoncture favorable, avec un baril de pétrole supérieur à 100 dollars, pour lancer cette mesure, ils pourraient rencontrer de grandes difficultés à la maintenir. « Les caisses de l’État peuvent supporter un temps le poids de cette dépense, mais dans l’état actuel ce dispositif n’est pas soutenable », prévient Habib Si Ali. « Cette allocation chômage doit s’inscrire dans un plan d’action plus global en faveur de la création de l’emploi. La solution à moyen terme passe par la relance de l’investissement. »

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