09202020Headline:

Côte d’Ivoire :Il se passe des choses etranges au palais de justice du Plateau

palais

Les ”margouillats”, c’est par cette appellation que sont désignés ces gens qui, chaque jour, se mêlent aux justiciables et aux agents exerçant au palais de justice d’Abidjan-Plateau, pour se faire de l’argent.

Nous avons arpenté les couloirs de cet établissement judiciaire la semaine dernière, pour tenter de comprendre la raison de leur présence au temple de Thémis. Ce que nous avons appris et découvert est hallucinant.

« Vieux père, vous voulez établir un document ? C’est un certificat de nationalité ou un casier judiciaire ? Je vais vous aider à l’avoir rapidement en 15 mn », c’est ainsi que sont approchés chaque jour, les justiciables qui se rendent au palais de justice d’Abidjan-Plateau pour se faire établir un document de justice. Pour le justiciable qui s’en remet à un ”margouillat” pour avoir son document rapidement, il est carrément rançonné.

Pour un certificat de nationalité ou un casier judiciaire, il faut débourser environ 10.000 fcfa. Pour les actes de divorce et autres, la commission des margouillats va bien au delà. On parle en centaines de mille. Afin de n’éveiller aucun soupçon de leur part, parce que selon des confidences, ils sont d’une rare violence, nous nous sommes fait passer pour un justiciable ne sachant rien du fonctionnement des services au palais de justice, et en quête d’un certificat de nationalité.

Avec notre dossier contenu dans une chemise cartonnée, nous nous sommes rendu au palais de justice. Nous sommes aussitôt abordé par deux individus qui nous proposent leurs services afin d’obtenir, rapidement, notre document, contre la somme de 10.000 fcfa. Nous négocions et l’affaire est conclue pour 7000 fcfa. « Vieux père, je vous fais ça tout de suite. Attendez-moi ici », nous lance l’un de ces margouillats. Il nous confie à son acolyte. Moins de 30 mn plus tard, revoilà notre margouillat avec un certificat de nationalité en bonne et due forme, cacheté et portant la signature d’un magistrat. « Si tu as un autre document, viens me voir. Nous, on connaît tout le monde ici », nous assure-t-il, heureux.

Ils disent connaître des magistrats, avocats, greffiers, secrétaires, etc. En tout cas, le temps passé dans les couloirs du palais de justice nous a permis de constater que ces jeunes gens sont bien connus des animateurs de l’appareil judiciaire. Ils entrent et sortent des bureaux avec des dossiers en main, ou sous les aisselles. On les voit très souvent aux côtés ou en train de discuter avec des hommes en toge, concernant l’évolution de certaines affaires qu’ils suivent pour des clients . Ces ”margouillats” ont, eux aussi, des clients qui sont des personnes qui n’ont pas toujours le temps de se rendre au tribunal pour une affaire. Ces jeunes gens deviennent alors leurs oreilles du côté du palais.

Les ”margouillats” sont devenus les maîtres des lieux. Ils rentrent quasiment partout. Attroupés devant les bureaux des services du palais de justice, ils ont constamment le téléphone portable collé à l’oreille. Pas le temps pour eux de penser à autre chose si ce n’est à l’argent. Se faire de l’argent, beaucoup d’argent, tel semble est leur leitmotiv.

”Time is money”

Toute cette débauche d’énergie de la part des ”magouillats” du palais de justice n’est pas gratuite surtout pas pour les beaux yeux des justiciables. Leurs services sont généreusement récompensés. Du moins, ils se font généreusement rétribuer. Pour eux, l’argent n’attend pas. Et comme le diraient les Anglophones, ”Time is money” (traduisez ”le temps, c’est de l’argent’)’.

Pour les ”margouillats”, tous les moyens sont bons pour se faire beaucoup d’argent. Plus ils gèrent de dossiers et plus ils se font les sous. Ils n’hésitent pas à abuser des justiciables en leur établissant de faux documents. M. Y.A., employé dans une entreprise au port autonome d’Abidjan, raconte qu’à deux reprises, les ”margouillats” lui ont établi de faux documents judiciaires. «Ils m’ont établi un casier judiciaire et un certificat de nationalité qui, plus tard, ont été révélés comme de faux documents. Ce que je ne comprends pas, c’est que ces jeunes gens sortent et entrent dans les bureaux du palais de justice, discutent et suivent partout les agents de ces lieux, et qu’ils viennent me donner de faux documents», fulmine notre interlocuteur, qui aura déboursé 20.000 fcfa pour obtenir du faux.

Ces cas de faux documents sont légion et seraient même devenus un fait banal au palais de justice. Ces jeunes gens disposeraient de matériels adéquats pour le faire. « Ils s’en mettent plein les poches. Certains peuvent rentrer chez eux avec 500.000 fcfa à la fin de la journée », révèle une source bien introduite. Ces ”margouillats” opèrent tranquillement sans être inquiétés un seul instant par qui que ce soit. Tout porte à croire que ces individus bénéficient d’une protection, et même d’une complicité. Notre source a expliqué qu’un magistrat a même fait les frais de cette protection. Le magistrat a, lui-même, mis la main sur un ”margouillat” qui utilisait frauduleusement son nom et sa signature pour établir de faux documents. Il a conduit le ”faussaire” au poste de police situé dans l’enceinte même du palais de justice. Alors qu’il s’attendait à ce qu’il soit déféré à la prison civile, grande fut la surprise du magistrat d’apprendre que le ”margouillat” a été libéré le même jour, dans la soirée.

Un autre animateur de l’appareil judiciaire nous a confié que les ”margouillats” gèrent toutes sortes d’affaires, même les dossiers de divorce. Cependant, ils ne sont pas toujours ce qu’ils laissent croire aux gens, c’est-à-dire les ”bons petits” des hommes du temple de Thémis. «Contrairement à ce qu’ils racontent, ils ne vont pas voir les personnes indiquées pour établir les documents. Ils n’ont même pas accès à ces personnes. Les magistrats qu’ils disent connaître ne sont même pas au courant que les ”margouillats” utilisent leurs noms et signatures pour établir de faux documents », a soutenu le greffier en chef du tribunal de première instance d’Abidjan-Plateau, Me Coulibaly Porna.

Il est inconcevable que des personnes qui n’ont rien à voir avec les affaires de justice se substituent à des magistrats, des avocats, des greffiers, pour être au début et à la fin du processus de délivrance d’un document. Il urge donc de mettre un terme au règne des ”margouillats”, aussi bien dans les couloirs et bureaux du palais de justice que dans la cour et en dehors du palais. Là dessus, le ministre de la Justice, des droits de l’homme et des libertés publiques, Gnénéma Coulibaly, et le Greffier en chef du tribunal de Première instance d’Abidjan-Plateau, sont d’accord. Un dispositif sera bientôt mis en place pour non seulement sécuriser les actes de justice, mais aussi pour tenir les ”margouillats” loin du palais de justice. Espérons que ce soit pour de bon, cette fois.

Franck SOUHONE

Linfodrome.com

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