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Côte d’Ivoire : “miracle” économique à l’épreuve

CI-Sococe

Croissance impressionnante, construction à tout va, climat des affaires assaini… La Côte d’Ivoire fait des progrès considérables depuis la crise de 2010. Mais tout le monde n’en profite pas.

La Côte d’Ivoire se réveille. L’inauguration du pont Henri-Konan-Bédié mi-décembre a tenu une promesse vieille de vingt ans et symbolisé la fin d’une longue décadence en matière d’infrastructures. L’atterrissage trois fois par semaine de l’avion géant Airbus A380 d’Air France prouve un regain d’intérêt mondial pour Abidjan, malgré les peurs nées de la fièvre Ebola. Et l’arrivée, comme prévu, de 1 500 salariés de la Banque africaine de développement (BAD) après une dizaine d’années d’exil en Tunisie, ne dément pas la confiance qu’inspire à nouveau le pays.

Et comment pourrait-il en être autrement puisque la Côte d’Ivoire croît en ce moment plus vite que la Chine, et qu’en deux ans la taille de son économie a augmenté d’un quart, selon le Fonds monétaire international (FMI) ? Comment nier les grues et les chantiers, oublier les 8 milliards de dollars (6,7 milliards d’euros) de dettes qu’a annulés la communauté internationale ou ignorer la multiplication des centres commerciaux à Abidjan où se presse une classe moyenne rassurée ?

S’il est une personne pour laquelle la Côte d’Ivoire est sans contestation possible de retour, c’est bien le Premier ministre, Daniel Kablan Duncan. Interrogez-le sur la santé du pays et après un modeste “les choses s’améliorent”, c’est un torrent verbal sur les réformes accomplies ou en cours, les chantiers inaugurés ou en projet.

En trois ans, on ne peut pas tout changer ni satisfaire des gens qui veulent tout, tout de suite. Daniel Kablan Duncan

L’insécurité ? En recul spectaculaire en matière de “coupeurs de routes”, mais si vous mentionnez les bandes de “microbes” de 10 ans qui rançonnent les passants dans le quartier d’Adjamé, il réplique que “c’est pareil dans les banlieues françaises”… La réconciliation nationale ? En très bonne voie, puisque plus de la moitié des 74 000 combattants de la guerre civile devraient entrer dans les sapeurs-pompiers, l’armée ou le gardiennage avant juillet 2015.

La reconstruction ? “Nous la conduirons à marche forcée”, affirme-t-il. La liste est interminable : routes vers la frontière burkinabè, autoroute Yamoussoukro-Bouaké, chemin de fer San Pedro-Man, zones industrielles, transformation du cacao et de l’anacarde, fibre optique, barrages, mines de fer ou d’or, exportation d’électricité ou d’ignames, aérocité de Port-Bouët, quatrième pont sur la lagune, logements par dizaines de milliers, Silicon Valley à Grand-Bassam…

Rappelez-lui que cette croissance ne se mange pas et que la population grogne, il vous rétorque que, “en trois ans, on ne peut pas tout changer ni satisfaire des gens qui veulent tout, tout de suite”.

Célérité et transparence

Persuadés que seules les entreprises privées peuvent assurer la fameuse “émergence” projetée pour 2020, le président Alassane Dramane Ouattara (ADO) et son équipe ont effectivement engagé des réformes tous azimuts pour leur faciliter la vie. Les résultats commencent à se faire sentir. La Côte d’Ivoire fait par exemple partie pour la deuxième année consécutive des dix pays qui ont le plus amélioré leur climat des affaires, selon les critères de la Banque mondiale : guichet unique pour créer une entreprise, code des investissements, code des mines, code de l’électricité, réforme de la filière cacao, paiement des arriérés dus par l’État et, surtout, création d’un tribunal de commerce.

Forte de ses treize juges professionnels et de ses cinquante juges venus du secteur privé, cette juridiction est unanimement applaudie, pour la plus grande fierté de son président, François Komoin, qui assure que “le délai moyen pour rendre une décision est de soixante jours” et que “95 % des décisions sont publiées sur internet”. Célérité et transparence y sont à l’ordre du jour.

Jean-Louis Billon déplore haut et fort la vie chère que le maintien de monopoles inflige à ses compatriotes.

Cette prééminence de l’entreprise privée dans le redressement est revendiquée par Jean-Louis Billon, le ministre du Commerce, de l’Artisanat et de la Promotion des PME, “car sans un tissu d’entreprises compétitives et capables de réussir à l’export, la Côte d’Ivoire ne peut pas s’en sortir, assure-t-il. D’où notre projet Phoenix, destiné à former les dirigeants des PME et à faciliter le financement de leurs projets. Objectif : doubler le nombre de PME en cinq ans et sortir de l’informel l’artisanat, qui est le plus gros employeur du pays”. Il déplore haut et fort la vie chère que le maintien de monopoles – notamment sur le Port autonome d’Abidjan (PAA) – inflige à ses compatriotes.

“Nous avons désormais voix au chapitre, se félicite Souleymane Diarrassouba, patron de Banque Atlantique Côte d’Ivoire et président de l’Association professionnelle des banques et établissements financiers de Côte d’Ivoire (APBEF-CI). Nos coûts ont été allégés et les règlements assouplis. Du coup, nos crédits à l’économie progressent de 23 % à 25 % par an et, si la stabilité se confirme, nos établissements créeront chaque année 900 emplois pour gérer les 200 000 nouveaux clients gagnés annuellement. Nous ne soutenons pas encore suffisamment les PME, mais si elles accèdent enfin aux marchés publics et si le financement de ces derniers est encadré, nous pourrons mieux les accompagner.”

Même optimisme chez Edoh Kossi Amenounve, directeur général de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), qui “sent une envie nationale et internationale d’investir en Côte d’Ivoire” et qui ne se satisfait pas des trente-sept sociétés qui y sont cotées. Sans parler des difficultés rencontrées pour mobiliser l’épargne longue. Il attend avec impatience que l’État se décide à privatiser banques et groupes industriels publics.

Le mécontentement persiste

Alors comment expliquer qu’en contrepoint de ces avancées le mécontentement des Ivoiriens soit aussi persistant ? “Il y a chez nous une apparence de vitalité, répond Pascal Affi N’Guessan, président du Front populaire ivoirien (FPI), le principal parti d’opposition. On ne peut pas dire que ce soit la catastrophe, mais la grande pauvreté règne, l’éducation nationale n’est pas au niveau, pas plus que la santé en milieu rural. Les Ivoiriens ont du mal à joindre les deux bouts. Certes, les grues s’activent, mais cela ne profite pas encore à la population.”

Effectivement, le revenu d’un Ivoirien sur deux est inférieur à 2,25 dollars par jour, seuil de pauvreté fixé par la Banque mondiale. Les différentes augmentations du salaire minimum ne profitent qu’aux employés du secteur formel, soit 11 % des postes seulement, et la hausse du prix du kilo de fève de cacao de 750 à 850 F CFA (de 1,15 à 1,30 euro) est parfois difficile à appliquer à cause du manque de routes en bon état, qui contraint certains planteurs à brader leurs récoltes aux collecteurs pour 700 F CFA.

Les lacunes de la communication gouvernementale irritent par ailleurs l’opinion publique. Ainsi de l’interdiction des poches en plastique qu’utilisent les vendeuses d’eau aux feux rouges : elle était peut-être inspirée par des considérations environnementales respectables, mais elle a été appliquée brutalement et menace quelques milliers d’emplois. Les embauches et les promotions dont bénéficient les “gens du Nord” étaient peut-être nécessaires pour “rééquilibrer” l’ostracisme dont ils avaient été victimes sous le précédent régime, mais elles entretiennent l’idée archaïque – et mortifère pour la “réconciliation” – que c’est l’appartenance ethnique et non la compétence qui prime pour bénéficier de l’ascenseur social. Pis, en raison d’embellissement du littoral, d’opérations immobilières ou de risques d’inondation, des bulldozers entrent en action, de nuit et sans sommation, sous la protection des forces de l’ordre, et jettent à la rue des milliers de “déguerpis” pour lesquels aucun programme de relogement n’est prévu.

Et puis il y a la corruption, cette plaie que tous s’accordent à juger au moins aussi profonde que sous la présidence de Laurent Gbagbo. Elle gangrène les esprits, au point qu’une délégation de fonctionnaires a pu dire au ministre qui tentait d’interdire leurs bakchichs : “Vous êtes trop durs : il faut bien que nous vivions !” Une pratique facilitée par le système très répandu des marchés de gré à gré (56 % des projets publics, selon le FMI), c’est-à-dire sans appel d’offres, “pour aller plus vite”, plaide le pouvoir – sans doute de bonne foi.

La dénonciation (souvent sans preuves) de ces prédations vient de tous les horizons. “Un ministre possédait 22 entreprises… au nom de sa femme, qu’il avantageait évidemment, s’indigne Antoine Assalé Tiémoko, directeur général du bihebdomadaire d’investigation L’Éléphant déchaîné. On l’a seulement changé de portefeuille. Il est impossible de tolérer de tels conflits d’intérêts !”

Tous s’accordent à juger la corruption au moins aussi profonde que sous la présidence de Laurent Gbagbo.

“Tant qu’on viendra au pouvoir avec l’idée de s’enrichir parce que l’on estime que “c’est son tour” et parce qu’on a fait de la prison quand on était dans l’opposition, tant qu’on maintiendra à son poste un ministre bon à rien parce qu’il assure au pouvoir les voix de telle grande ville, nous serons coincés et notre développement restera médiocre”, résume Stanislas Zeze, PDG et fondateur de l’agence de notation Bloomfield Investment.

Malade qui se réveille

Un tableau si contrasté qu’il fait dire à Jean-Louis Giacometti, directeur général de la Chambre de commerce et d’industrie française en Côte d’Ivoire : “Ce pays est un malade qui se réveille, on ne peut lui demander de courir un cent mètres ! Son administration réapprend à travailler, mais la volonté de changement se heurte à des conservatismes, d’où la déception des acteurs économiques, qui s’attendaient à ce que les blocages soient levés plus vite. Ce qui donnerait vraiment aux Ivoiriens le sentiment que la croissance leur profite et améliorerait leur moral, ce serait un bon système éducatif et un bon système de santé.”

C’est ce que souhaite Venance Konan, directeur général du groupe de presse progouvernemental Fraternité Matin, quand il réclame “un effort de redistribution, car les prix ne baissent pas, le chômage non plus, et il y a toujours quatre cousins à charge”. Il juge que l’école a été assassinée pendant dix ans et se désole que “des titulaires d’une maîtrise ne sachent pas écrire une phrase correcte parce que des escrocs comme Charles Blé Goudé [ex-leader des Jeunes Patriotes ivoiriens]leur ont fait perdre l’envie d’apprendre”.

Mêmes propositions de Marc Wabi, associé du cabinet Deloitte à Abidjan, qui estime que “la Côte d’Ivoire se porte bien économiquement, mais pas socialement”. Il préconise “une aide aux plus démunis sur le modèle de la Bolsa Familia [un programme social] brésilienne”, afin de subventionner les produits de première nécessité des familles envoyant leurs enfants à l’école. “Il faut leur donner des cahiers et des uniformes”, plaide-t-il. Et il voit comme “une urgence la généralisation d’une couverture maladie universelle pour les très pauvres”. Faute de quoi l’agitation sociale pourrait déboucher sur de graves troubles.

La révolte des casernes dans tout le pays mi-novembre 2014 pour obtenir des arriérés de soldes le confirme. Elle n’a pas seulement coûté une cinquantaine de milliards de francs CFA au budget de l’État, elle a rappelé brutalement toutes les plaies mal cicatrisées du pays et sonné comme un rappel : les prétoriens peuvent encore faire basculer la Côte d’Ivoire dans le chaos.

Négativisme

D’autant plus que la réconciliation tarde. On est loin des modèles sud-africain ou rwandais et l’opacité de ses travaux fait douter de l’impartialité de la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR). Certes, les personnalités du clan Gbagbo rentrent d’exil les unes après les autres, mais Christophe Kouamé, coordonnateur national de la Convention de la société civile ivoirienne, prêche dans le désert quand il tente de persuader le FPI de devenir une opposition “normale” au gouvernement. “Sortez du négativisme qui vous fait condamner tout ce que fait le pouvoir, conseille-t-il. Arrêtez de stigmatiser tel adversaire parce qu’il est du Nord ou dioula. Préparez un programme pour profiter un jour de l’alternance et joignez-vous à un débat d’idées national.” Le fait que Pascal Affi N’Guessan, tenté de jouer ce jeu démocratique, soit qualifié de “traître” par une partie de l’état-major du FPI ne laisse pas bien augurer de la maturité du personnel politique.

Nombreux sont ceux qui se tournent vers le président ADO pour sortir le pays de ce mal-être paradoxal. Les uns aimeraient qu’il rétablisse au plus vite la discipline, qu’il écarte les indélicats, sanctionne et explique mieux sa politique. Les autres trouvent des excuses à la clémence présidentielle : il a vingt ans de plus qu’au temps où il était le Premier ministre rigoureux d’Houphouët-Boigny et il doit sa victoire à une coalition hétéroclite qui veut être récompensée pour son soutien. “Attendez qu’il soit réélu l’an prochain, disent-ils aux premiers. Il aura les mains libres pour restaurer les valeurs et réformer les comportements… puisque ce sera son ultime mandat.” Attendons.


Alassanne Dramane Ouattara (à g.) et Henri Konan Bédié. © Sia Kambou / AFP Photo

Politique : le scénario est-il déjà écrit ?

Tous ceux qui souhaitent que leur pays se redresse économiquement, socialement, moralement et culturellement après trente ans d’immobilisme, de coups d’État et de guerre civile, s’accordent sur un schéma politique idéal :

– Alassane Dramane Ouattara (ADO) doit être réélu lors de l’élection présidentielle d’octobre 2015 pour parfaire son premier mandat. Et il faut que sa santé, qui suscite certaines interrogations, lui permette de gouverner le pays jusqu’en 2020.

– Henri Konan Bédié (Parti démocratique de Côte d’Ivoire, PDCI) s’est rallié en septembre à ADO dans son “appel de Daoukro”. Il serait souhaitable que ce dernier ne se sente pas redevable au point de privilégier la nomination de vieux caciques peu compétents à des postes à responsabilités, comme cela a été fait au Conseil économique et social. Le président doit se préserver de toute attache politicienne ou ethnique pour privilégier les talents, l’honnêteté et le dynamisme.

– ADO doit également restaurer certaines valeurs et redevenir le défenseur féroce de la discipline qu’il était dans les années 1990 en tant que chef du gouvernement. Il ne pourra plus se contenter de changer de poste les ministres suspectés de corruption, il lui faudra les renvoyer.

– À la différence de Félix Houphouët-Boigny, le père fondateur, le chef de l’État devra préparer sa succession tout en favorisant l’émergence d’une opposition digne de ce nom, afin que la Côte d’Ivoire s’habitue à l’alternance et aux bienfaits d’un contre-pouvoir.

Jeune Afrique

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