11182017Headline:

(J A) L’insubmersible empire des Libanais de Côte-d’Ivoire: Big business, communautarisme, circuit fermé…en savoir plus..

En un siècle, malgré les crises, ils ont bâti un empire. Les Libanais possèdent les plus grosses entreprises ivoiriennes et pèseraient 8 % du PIB national. Enquête sur cette communauté aussi discrète qu’omniprésente, nourrissant tous les fantasmes.

Le maire Aby Raoul sait ce que sa commune doit aux Libanais. Véritables barons de l’économie ivoirienne, ils sont nombreux à s’être installés à Marcory, où ils possèdent les plus grandes entreprises. Fin 2017, l’édile leur offrira à son tour un cadeau hautement symbolique en inaugurant une rue de Beyrouth.

Le projet, porté par Joseph Khoury, président de la Chambre de commerce et d’industrie libanaise de Côte d’Ivoire (CCILCI), sera l’occasion de célébrer en grande pompe l’attachement infini que ces immigrés vouent à leur terre d’origine. Le jour J, ils seront réunis en masse, affichant, une fois n’est pas coutume, leur puissance.

Comme en 2013, lorsqu’ils avaient organisé un grand meeting en l’honneur du président libanais, Michel Sleiman, à l’occasion de sa visite en Côte d’Ivoire. Une première en Afrique depuis l’indépendance du pays du Cèdre, en 1943.

Partenaires

En attendant, les hommes d’affaires ivoiro-libanais continuent de tisser des liens entre leurs deux patries. Mi-juin, deux banques libanaises, Fransabank et Banque Misr-Liban, sont venues à l’invitation de la CCILCI faire la promotion de leurs bureaux de représentation à Abidjan.

Dans les repas d’affaires, dans la rue, la présence de ces lointains descendants des Phéniciens alimente les conversations. Mais, au plus haut sommet de l’État, personne ne parle jamais ouvertement d’eux. En Côte d’Ivoire, les Libanais sont à la fois l’objet d’un tabou et d’une attention permanente. Tout autant révérés, appréciés, que craints et voués aux gémonies à la moindre occasion.

À la fin de la crise postélectorale, en 2011, les ressortissants de ce petit pays montagneux du Proche-Orient détenaient selon leurs dires 40 % de l’économie nationale

Estimée à plus de 80 000 individus, dont 90 % résidant à Abidjan et la plupart possédant la nationalité ivoirienne, cette diaspora libanaise – la plus importante d’Afrique – fonctionne en circuit fermé dans les affaires, élit chaque année sa Miss, évite généralement les mariages mixtes et ne se soigne que dans ses propres cliniques. De quoi alimenter la machine à fantasmes.

À la fin de la crise postélectorale, en 2011, les ressortissants de ce petit pays montagneux du Proche-Orient, coincé entre la Syrie et Israël, détenaient selon leurs dires 40 % de l’économie nationale.

Ils sont absolument incontournables dans les secteurs de la grande distribution (Prima Center, CDCI, Prosuma), de la distribution automobile (Rimco, Kia), de l’ameublement et de l’équipement (Orca, Galeries Peyrissac, Nasco), de l’outillage et des matériaux de construction (Bernabé, Technibat), de l’agroalimentaire (TOG, Sipro-Chim, Carré d’Or, Yoplait, Pepsi), du commerce du cacao (Safco, S3C) et du bois, mais aussi dans la petite et moyenne industrie (Sotici, Sotaci, Cotiplast, Aciéries de Côte d’Ivoire).

Des entreprises dont les liquidités ont largement été investies dans l’immobilier. D’après la CCILCI, les Libanais posséderaient entre 50 % et 60 % de la valeur du parc de la capitale économique, à Marcory, parfois appelée « little Beyrouth », à Yopougon, mais aussi à Adjamé et à Treichville, où beaucoup avaient à l’origine posé leurs valises.

Les plus fortunés habitent la Riviera, dans des villas luxueuses, non loin de la résidence du président de la République. Et, comme lui, ils vont se détendre le week-end à Assinie, le spot le plus huppé du pays, surnommé « la pointe des milliardaires ».

Ombre

Ils s’appellent Fakhoury, Seklaoui, Khalil, Fakhry, Omaïs, Hyjazi, Ezzedine, Zorkot, Lakiss, Khachab ou encore Beydoun. Mais ils n’aiment rien de plus que rester dans l’ombre. Demandez à un entrepreneur libanais de parler de sa réussite et il fera tout pour la relativiser. « Je n’ai aucune envie de voir les impôts débarquer pour me mettre sur la paille », explique clairement un chef d’entreprise.

L’image du miracle ivoirien a la peau dure, et ce jusqu’à Beyrouth, où des téméraires embarquent encore chaque année pour les rives de la lagune Ébrié à la recherche d’un eldorado

« Il ne faut pas caricaturer, tous les Libanais n’ont pas fait fortune. Beaucoup mènent une vie simple et parfois extrêmement modeste, semblable à celle de centaines de milliers d’Ivoiriens », soutient Hassan Hyjazi, l’un des chefs de file de la communauté, actif dans l’immobilier, la grande distribution, la chimie et le textile, qui consacre une partie de son argent à aider les plus démunis – « pas seulement des Libanais », insiste-t-il.

Reste que l’image du miracle ivoirien a la peau dure, et ce jusqu’à Beyrouth, où des téméraires embarquent encore chaque année pour les rives de la lagune Ébrié à la recherche d’un eldorado. Et même lorsqu’ils préfèrent rester sur les bords de la Méditerranée, les hommes d’affaires cherchent à obtenir leur part du gâteau en investissant dans le pays. Ils représentent ainsi 8 % des IDE enregistrés en 2016 par le Centre de promotion des investissements en Côte d’Ivoire (Cepici).

Avenue

Le mythe est entretenu par les Libanais de Côte d’Ivoire eux-mêmes. Fils et arrière-petits-fils d’immigrés, quand ils ne se sont pas eux-mêmes expatriés, beaucoup avouent ne pas vouloir retourner vivre au Liban, mais continuent d’y passer des vacances. Pendant lesquelles ils n’oublient pas d’afficher leur statut parmi les élites.

« Chez nous, ne pas mettre en avant sa réussite, ce serait presque s’exclure socialement », assume l’un de nos interlocuteurs. Pour rendre leur réussite un peu plus visible, les Libanais de Côte d’Ivoire ont obtenu que Zrarieh, ville du sud du pays dont près de 10 % de la diaspora serait originaire, inaugure une avenue d’Abidjan en mai 2016, en présence du maire de Marcory.

Et, en 2013, c’est à Abidjan que l’association Lebanon Mountain Trail, qui entretient le plus long chemin de randonnée du Liban, a récolté ses plus gros dons de l’année, à l’occasion d’une soirée organisée à l’hôtel Tiama, propriété de la famille Omaïs. À lui seul, Moustapha Khalil avait offert plus de 20 000 dollars.

Né en Côte d’Ivoire, l’homme d’affaires, mort en 2014 à l’âge de 74 ans, avait constitué le groupe Eurofind, actif en Afrique et en Europe dans les secteurs de l’agroalimentaire, de la chimie et de la métallurgie, et dont le chiffre d’affaires serait d’environ 600 millions de dollars (538 millions d’euros).

Comme beaucoup de familles libanaises, le père de Moustapha Khalil a d’abord émigré au Sénégal avant de rejoindre la Côte d’Ivoire, en quête de meilleures perspectives

Après ses funérailles, la première dame, Dominique Ouattara, s’était rendue en personne à la résidence du défunt dans le quartier de Cocody-Ambassade pour présenter ses condoléances et celles du président.

Comme beaucoup de familles libanaises, le père de Moustapha Khalil a d’abord émigré au Sénégal avant de rejoindre la Côte d’Ivoire, en quête de meilleures perspectives. Capitale de l’Afrique occidentale française (AOF), Dakar a été à partir du début du XXe siècle le premier point de chute – avec Conakry – de ces pionniers sur le continent.

Dans un pays sous domination ottomane, les migrants sont alors majoritairement des chrétiens appauvris par la crise de l’industrie soyeuse ou par le poids des impôts, selon les versions. Très vite, leurs compatriotes chiites suivent le même chemin.

Une immigration fortement encouragée par la France : « Les autorités coloniales avaient besoin d’intermédiaires pour commercer avec les Africains. Ils se sont rendu compte que les Libanais étaient capables de vivre en brousse au plus près des populations, dans des situations difficiles », explique le photographe et éditeur Nabil Zorkot.

Après la Seconde Guerre mondiale, ceux que l’on appelle encore les « Syriens » profitent de l’explosion des besoins en matières premières agricoles, comme le caoutchouc et le cacao, et en biens de consommation

Leur capacité de pénétration de ces nouveaux marchés est facilitée par leur effort d’acculturation. Ils apprennent le wolof ou le sérère et pratiquent le concubinage avec des femmes africaines.

Après la Seconde Guerre mondiale, ceux que l’on appelle encore les « Syriens » profitent de l’explosion des besoins en matières premières agricoles, comme le caoutchouc et le cacao, et en biens de consommation. Quand, dans les années 1960, le président Houphouët-Boigny, soucieux de ménager une place plus grande aux Ivoiriens dans l’économie et d’accélérer le développement du pays, leur a demandé de quitter le secteur du commerce de détail, ils ont investi dans la petite industrie.

C’est le cas des familles Abinader, dans la confiserie, ou Fakhry, fondatrice de la Société africaine de bonneterie. Souvent, ils s’appuient sur des groupes français pour acquérir la maîtrise technique nécessaire, à l’instar des familles Khalil et Omaïs, qui se sont alliées à Rhône-Poulenc pour fonder Sotici, spécialisé dans la fabrication de tubes en PVC, au début des années 1970, avant de voler de leurs propres ailes.

Quarante-cinq ans après sa création, son imposant logo en forme d’éléphant, posé le long du boulevard Valéry-Giscard-d’Estaing, à Abidjan, rappelle que la société, avec ses 30 milliards de F CFA (45,7 millions d’euros) de chiffre d’affaires annuel, est un des leaders dans son domaine en Afrique de l’Ouest.

Vagues

La guerre civile qui éclate au Liban en 1975 puis l’occupation du sud du pays par l’armée israélienne à partir de 1982 déclenchent de nouvelles vagues d’immigration vers la Côte d’Ivoire. Une partie des jeunes Libanais va grossir les rangs des combattants, l’autre fuit le conflit.

Arrivé en 1977 à Abidjan, Abdul Hussein Beydoun, cofondateur du groupe Yeshi, avec la famille éthiopienne Mekbebe, est un de ceux-là. Après avoir débuté dans un simple garage de réparation de vélos et de motos à Treichville, il va construire l’un des plus grands groupes privés ivoiriens, présent dans huit pays africains.

Depuis son introduction à la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), en 1998, la valorisation de l’entreprise cotée a grimpé de plus de 2 000 %

Outillage, matériaux de construction, distribution automobile, transformation de cacao… Son chiffre d’affaires, tenu confidentiel, dépasserait 500 millions d’euros. Son coup de génie : le rachat en 2003 du spécialiste de la quincaillerie et du matériel technique Bernabé, propriété du groupe lyonnais Descours & Cabaud, qui souhaitait sortir de marchés jugés instables, alors que la Côte d’Ivoire s’enfonçait dans une décennie de crise.

Depuis son introduction à la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), en 1998, la valorisation de l’entreprise cotée a grimpé de plus de 2 000 %. Du jamais-vu sur la place abidjanaise.

« La 63e ethnie de Côte d’Ivoire »

Lorsqu’en 2004 Paris appelle ses ressortissants à quitter le pays, de nombreux entrepreneurs libanais s’engouffrent dans la brèche et, malgré les risques, multiplient les investissements. Le président Gbagbo, heureux de trouver des alliés, déclare même qu’ils forment la 63e ethnie de la Côte d’Ivoire.

Durant cette période, le groupe agro-industriel Carré d’Or, fondé par feu Ibrahim Ezzedine, connaît une ascension spectaculaire. Il est devenu en moins de vingt ans l’une des plus grosses fortunes libanaises du pays, mais aussi l’une des plus controversées, y compris parmi les siens, notamment en raison de son hégémonie sur l’importation du riz.

« On parle fréquemment de solidarité et d’entraide à propos des Libanais, alors que nos cousins sont souvent nos plus féroces concurrents. Et tous les coups sont permis », glisse un patron.

Mais ce sont encore les chefs d’entreprise français qui sont les plus véhéments, furieux de se faire tailler des croupières par des concurrents dont ils envient l’agilité, tout en les accusant de ne pas respecter les règles.

Conscients des préjugés qui leur collent à la peau et désireux de gagner en respectabilité, les hommes d’affaires libanais ont fondé leur propre chambre de commerce à la fin de 2010

« Plusieurs sociétés nous ont alertés l’an dernier parce qu’elles se sentaient harcelées par les impôts et qu’elles constataient que ce n’était pas le cas des Libanais », révèle un diplomate. Double, voire triple comptabilité, corruption de fonctionnaires ou de responsables politiques… Les mauvaises pratiques en Côte d’Ivoire sont dans les faits malheureusement loin d’être circonscrites à une seule communauté.

Lobby

Conscients des préjugés qui leur collent à la peau et désireux de gagner en respectabilité, les hommes d’affaires libanais ont fondé leur propre chambre de commerce à la fin de 2010. La CCILCI fédère 273 sociétés, qui réalisent 1 600 milliards de F CFA de chiffres d’affaires, emploient 300 000 salariés et contribueraient à hauteur de 8 % au PIB du pays et à 15 % de ses recettes fiscales.

Elle permet à ses membres d’entretenir un dialogue permanent avec l’administration fiscale. « Ces échanges nous permettent d’être informés des changements réglementaires, d’alerter les entreprises sur les échéances à venir, mais aussi de défendre au mieux leurs intérêts », détaille Michel Rustom, directeur général de la CCILCI.

Grâce à ce lobby, les entreprises libanaises, très présentes dans les secteurs de la plasturgie et de la grande distribution, auront réussi à reporter pendant environ deux ans l’entrée en vigueur de l’interdiction des emballages plastiques à usage unique, finalement actée en 2016.

Révolution

Si elles ont l’oreille du gouvernement, c’est notamment parce qu’elles ont fait partie des premiers acteurs de la relance ivoirienne, après l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara. Mais, depuis 2011, des dizaines de milliers d’investisseurs étrangers sont venus ou revenus prospecter sur les bords de la lagune Ébrié.

Et beaucoup de groupes libanais sont conscients qu’ils doivent faire leur révolution pour résister à des acteurs comme Carrefour et CFAO, dont les ambitions n’arrêtent pas de grandir. Leur management est resté longtemps très centralisé, souvent artisanal, presque toujours communautaire.

Pour faire face, ces entrepreneurs devront sans doute s’habituer à nouer des alliances avec des partenaires extérieurs afin de décupler leur capacité d’investissement

« Parfois, nous confions la gestion d’un stock à une personne non pas parce qu’elle est qualifiée pour le faire mais parce que nous venons du même village du sud du Liban. C’est une question de confiance », reconnaît le patron d’un des principaux groupes du pays.

Pour faire face, ces entrepreneurs devront sans doute s’habituer à nouer des alliances avec des partenaires extérieurs afin de décupler leur capacité d’investissement. Dès 2007, Yasser Ezzedine, propriétaire de CDCI, époux de la présidente de la filiale de Bank of Africa en Côte d’Ivoire, avait montré la voie en ouvrant son capital au fonds de Cauris Management.

Investisseur ou entrepreneurs

En 2014, il a récidivé, laissant entrer le groupe marocain Label’Vie et la société d’investissement Amethis Finance, auxquels il a finalement laissé la majorité l’an dernier pour aider l’entreprise à passer un palier. Changement de plateforme logistique ou de système informatique, rebranding des magasins… Ces partenaires ont apporté à la fois de l’argent frais et de nouvelles compétences. Yasser Ezzedine reste cependant le plus gros actionnaire à titre individuel, avec 40 % des parts.

Mais tous ne sont pas encore prêts à agir en investisseurs plutôt qu’en entrepreneurs. « On ne veut pas ouvrir notre capital parce qu’on ne maîtrise pas suffisamment bien ce domaine », avoue Hassan Hyjazi, qui rêve que ses enfants fassent perdurer sa dynastie.

« Peut-être faudra-t-il attendre que la prochaine génération, qui a fait des études, prenne le pouvoir pour voir les mentalités évoluer », estime un financier. Si la concurrence leur en laisse le temps. Ce n’est souvent qu’au décès du fondateur que la véritable passation s’effectue.


Du Sénégal aux deux Congos

Le premier Libanais signalé en Afrique de l’Ouest a débarqué au Nigeria en 1882. Mais c’est au Sénégal que ses compatriotes sont ensuite arrivés en nombre. Plus d’un siècle plus tard, la communauté y est toujours présente. On peut citer la famille Kawar, propriétaire de la chaîne de magasins Orca, ou Youssef Omaïs, fondateur de Patisen.

Implantés dans tous les pays de la sous-région (Guinée, Ghana, Sierra Leone…), ils sont descendus à partir des années 1950 vers le Cameroun, le Gabon, puis vers les deux Congos. Mais, depuis dix ans, ils ont perdu du terrain à Yaoundé et à Libreville. Certains, comme la famille Hejeij, à la tête du groupe de BTP Socofi, au Gabon, restent

cependant influents.

jeuneafrique

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